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Les employés du lac où Puto G s’est noyé ont pris près d’une heure avant d’appeler le 112
Les opérations de recherche dans le lac de Remerschen.

Les employés du lac où Puto G s’est noyé ont pris près d’une heure avant d’appeler le 112

Photo: Pierre Matgé
Les opérations de recherche dans le lac de Remerschen.
Luxembourg 44 min. 18.08.2018

Les employés du lac où Puto G s’est noyé ont pris près d’une heure avant d’appeler le 112

Paula TELO ALVES
Paula TELO ALVES
Le rappeur portugais Puto G venait à peine d’arriver au lac de Remerschen qu’il allait bientôt s’y noyer. Il était 15h40 quand Inês Varela, une de ses amies, l’a vu plonger puis disparaître sous ses yeux. Les camarades de la victime ont sollicité l’aide des employés du lac avec insistance, mais ces derniers n’ont composé le 112 que près d’une heure après la noyade du jeune Portugais de 27 ans, qui résidait à Athus et travaillait au Luxembourg. Retour sur les circonstances d’un drame sur base de témoignages inédits. Un reportage que la rédaction de CONTACTO a décidé de publier aussi en version française, afin de faire la lumière sur cette histoire.

“Personne ne m’écoute.” Inês Varela ne compte plus les fois où elle a dû rapporter les circonstances du drame, d’abord aux employés du lac, puis aux pompiers, ensuite à la police, et désormais au CONTACTO, “afin de raconter comment tout est arrivé.”

C’était un samedi, le 30 juin, et les températures promettaient de grimper. Inês avait prévu une sortie entre amis au lac de Remerschen, au sud du Luxembourg, une station balnéaire exploitée par la commune de Schengen et dont le droit d’entrée s’élève à quatre euros. La jeune fille portugaise et son petit ami faisaient partie du premier groupe à arriver au lac, vers midi. Au final, ils seraient une vingtaine à s’y réunir, la majorité d’origine capverdienne. Inês travaille dans une entreprise de nettoyage: contrairement à la majorité du groupe d’amis, elle a la peau blanche sur laquelle se détachent des tatouages sur les bras et des piercings au visage, tout comme son compagnon, qui lui est noir et arbore des rastas identiques à ceux de Puto G - José Carlos Cardoso de son vrai nom -,  un rappeur ayant grandi à Lisbonne où il s’était fait connaître dans le milieu de la musique mais également du cinéma.

Le musicien est arrivé au lac en voiture avec des amis. Il faisait partie des derniers arrivés, “il était environ 15 h 30”. Inês Varela, son petit ami et quelques camarades étaient déjà dans l’eau, au bord de l’étang. “Ils nous ont tout de suite aperçus”, raconte Inês, “ils ont tous déboulé vers nous, en courant”. Certains venaient déjà en tongs et shorts, et sont allés d’emblée à l’eau, mais Puto G, lui, s’est assis pour ôter ses chaussures et ses vêtements. “Il riait et disait seulement: ‘Cela fait deux ans déjà que je n’ai pas vu le lac, cela fait deux ans déjà que je n’ai pas vu le lac!’ ”, se souvient Inês, qui ne nageant “pas très bien”, avait juste avancé dans l’eau jusqu’à hauteur de jambes. “Inês, fais attention à mes affaires car je vais me baigner”, lui a alors demandé Puto G. “Il n’avait pas de maillot de bain, alors il est entré dans l’eau en boxer”, se souvient la Portugaise.

Le rappeur est entré dans le lac, a fait quelques brasses puis il s’est laissé couler à la verticale, les pieds vers le bas. “Il a mis les mains en l’air, comme pour dire ‘Olá’ ou ‘Tchau’, tout sourire, les yeux ouverts, et s’est laissé couler”, rapporte Inês. Ce fut la dernière fois que la Portugaise a vu son ami en vie.

“15h39, il a plongé. 15h40, il n’a plus émergé.” Inês a commencé à s’angoisser. Fixant le point où elle a vu disparaître le rappeur, elle a commencé à chronométrer les minutes sur sa montre, “afin de ne pas avoir la sensation que beaucoup de temps s’était écoulé alors que cela ne faisait que cinq secondes.” Et d’ajouter: “C’est pour cette raison que je peux affirmer qu’il était 15h40 lorsqu’il a disparu sous l’eau. Parce que j’étais en train de penser: ‘Une minute a déjà passé, deux minutes, personne ne tient trois minutes sous l’eau, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible’, et c’est alors que je me suis mise à crier: ‘Puto G ne revient pas, Puto G ne revient pas! Soraia, tu sais nager? Vas-y, toi!”

Soraia Borges était là avec sa fille de cinq ans et son frère, sept ans, sur une bouée gonflable près du rivage. “Elle a tout lâché” pour nager en direction de l’endroit où le rappeur est disparu. Elle mesure 1,83 m et pourtant elle n’avait pas pied, “c’était profond, profond, profond.” Mais Soraia, infirmière de profession, n’a rien pu voir. “Mon autre frère mesure près de deux mètres [1,97 m], et lui non plus n’avait pas pied.”

Quelques minutes plus tôt, Jorge, le petit ami d’Inês, avait nagé avec le restant des camarades jusqu’à la zone de jeux aquatiques. Il s’est assis sur un des énormes boudins gonflables pour reprendre son souffle avant de rebrousser chemin, quand un des surveillants du lac est venu le trouver pour lui signifier qu’il ne pouvait pas rester là. Jorge: “J’ai dit: ‘Laissez-moi juste reprendre mon souffle avant de repartir.’ C’est alors qu’en retournant, à mi-chemin, j’ai perçu l’alerte...”

De l’autre côté de l’anse, Inês Varela criait et agitait les bras en direction des amis. “Je leur disais: ‘C’est là où Jorge se trouve’, pour que les garçons qui savaient nager aillent l’aider. Moi je ne pouvais pas y aller; autrement, j’y serais restée. Ils s’y sont tous rendus, mais n’ont rien vu.” Jorge a plongé à plusieurs reprises et “a failli y rester”, régurgitant de l’eau à chaque fois qu’il remontait à la surface. “Il n’y a que des algues, impossible de voir quelque chose.” Les végétaux et le manque de visibilité ont également empêché les autres camarades de trouver la moindre trace de Puto G. “Inês, on ne voit rien, tu es sûre qu’il est là?” Inês: “Absolument!”

En dépit des cris et de l’affolement du groupe, aucun des surveillants de la municipalité - les mêmes qui quelques minutes plus tôt avaient chassé Jorge de la zone des jeux aquatiques - ne lui a porté secours.

Les secours qui ne sont pas venus

Jorge et Inês ont alors décidé de demander l’aide des employées du lac. Le couple a couru jusqu’à l’entrée de la station balnéaire, où se trouve la billetterie, mais contre toute attente, les employées ont minimisé l’alerte, laissant entendre que Puto G était probablement allé faire un tour. “À la réception, elles ont dit: ‘Faites donc passer un message par haut-parleur’, ce à quoi j’ai rétorqué. ‘Mais non, il est entré dans l’eau.’”, se remémore Inês, ajoutant qu’une employée aurait insisté: “ ‘Mais peut-être avez-vous eu un moment de distraction au cours duquel il a pu sortir de l’eau?’. ‘Non!’,  ai-je insisté. ‘Cela s’est déroulé sous mes yeux.’ ” Au regard de l’insistance de l’employée, Jorge a même dû passer un message par haut-parleur, bien que tous deux avaient l’assurance que l’ami se trouvait au fond du lac. Inês poursuit: “Ensuite, ils nous disaient: ‘Vous voulez de l’eau?’. Et nous: ‘Non, nous ne voulons pas d’eau, nous voulons que quelqu’un aille à l’eau pour tenter de le ramener.’” Le couple s’est montré déconcerté lorsqu’une des employées leur a suggéré d’aller demander de l’aide aux surveillants de l’aire de jeux. “Si vous voulez bien, allez là où se trouvent les bouées gonflables et donnez-y l’alerte également.”

Il s’est même trouvé des gens pour suggérer que le rappeur pouvait se trouver quelque part en train de fumer de l’herbe, auquel cas l’appel d’une ambulance risquait de leur coûter cher. “Savez-vous ce que cela peut vous coûter, d’appeler les secours, s’il refaisait surface?”, aurait lancé une employée. Inês toujours: “Une autre employée encore s’est même approchée de moi pour dire: ‘Ton ami n’aurait pas fumé du cannabis? Parce qu’il peut avoir été fumer et si cela se trouve, il est en train de faire une sieste, dans ce cas cette histoire risque de vous coûter cher.’” Désespérée, Inês insiste: “Non, cela ne va pas nous coûter cher parce qu’il est là-dedans. Je vous demande de le chercher là-dedans! Appelez les pompiers, appelez l’ambulance, faites quelque chose!”

L’indifférence des employés contrastait avec le désespoir du groupe. Durant une heure, les amis ont insisté pour que le personnel du lac appelle les secours. “Ils ne disaient pas non, ils disaient ‘Restez calmes, nous sommes déjà en train de résoudre la situation, les pompiers sont déjà en chemin.’”, se souvient Inês. “Et à partir de cette phrase ‘Les pompiers sont déjà en chemin’ s’écoulera une heure et demie.“

Le temps s’écoulait, sans le moindre signe des secours, les esprits ont commencé à s’échauffer. “Cessez de crier ou on appelle la police”, auraient menacé les employées. Certains membres du groupe ont de nouveau plongé pour tenter de retrouver l’ami quand les employées ont réitéré la menace. C’est alors que Vanda Almeida aurait explosé: “Comment?! Allez-y, appelez donc, car la police et l’ambulance devraient déjà être sur les lieux!” Vanda a dit qu’elle pensait qu’il y avait des maîtres-nageurs sauveteurs et que les secours “allaient de soi lorsqu’une personne se noie.” Au lieu de cela, “ils ont pris une éternité pour arriver."

Inês n’a pas de doutes: les services de secours sont seulement arrivés “une heure et vingt minutes” après que l’ami s'est noyé, soit vers 17 heures. Jusque-là, “personne n’est entré dans l’eau”, assure Jorge Gomes. “Sauf nous, qui y sommes retournés pour tenter de voir quelque chose, déjà que personne d’autre ne s’est mouillé. On nous a dit de sortir de l’eau, et nous on a dit: ‘Vous n’y allez pas, alors nous on y va.’”

Aussi bien Inês que Jorge estiment que les employés du lac n’ont pas appelé le 112 lorsqu’ils ont sollicité une intervention. C’est la seule explication qu’ils trouvent pour s’expliquer le retard de près d’une heure et demie jusqu’à l’arrivée des secours.

Les secours sont intervenus une heure plus tard seulement

Ce n’est qu’à 16h43 que le 112 a donné l’ordre aux pompiers, ambulanciers et plongeurs de se diriger sur les lieux - une heure après qu’Inês Varela a vu l’ami disparaître dans le lac. Cette information provient du Corps grand-ducal de l’Incendie et de la Sécurité (CGDIS), mais initialement, la centrale des secours avait refusé de communiquer au CONTACTO l’heure à laquelle l’alerte fut donnée, alléguant qu’il s’agissait d’une information “confidentielle”, sans “valeur ajoutée” sur le plan de l’information. Dans le cas d’un citoyen bulgare de 53 ans qui, 29 jours plus tard, allait également perdre la vie dans le lac de Remerschen, cette même information avait pourtant été divulguée. La rédaction du CONTACTO n'y a eu accès qu'après une réclamation par écrit adressée au ministre de l’Intérieur Dan Kersch.

En réponse aux nouvelles questions du CONTACTO, la centrale des secours a déclaré que le premier appel au 112 pour alerte de noyade a eu lieu à 16h36, par le personnel du lac. Soit près d’une heure après que Inês Varela eut vu son ami disparaître dans le lac à 15 h 40. La Portugaise a déclaré au CONTACTO avoir alerté le personnel de la station balnéaire “quelque dix minutes après.” Mais le personnel de la station balnéaire, qui emploie une dizaine de personnes - tous identifiables par des t-shirts rouges portant l’inscription STAFF au revers - les aurait ignorés.

Face au CONTACTO qui se rend sur le site le 30 juillet, au lendemain de la seconde noyade en l’espace d’un mois, la gestionnaire du site Dominique Fagny prétend que dans le cas de Puto G, “les amis étaient tous bourrés”, et qu’ils se sont rendu compte de l’absence de leur ami vers 16 h 30 seulement”, soit “une heure et demie” après sa disparition. “Les uns disaient l’avoir vu sur l’aire de jeux, les autres au bar, il y avait 25 personnes qui disaient des choses différentes”, affirme la dame employée par la commune de Schengen. Inês Varela s’insurge: “Mensonge, c’est un mensonge, comment peut-elle dire une chose pareille, comment peut-elle dire ça?”.  

Tom Weber, échevin à la commune de Schengen responsable du lac, rapporte une autre version des faits que celle de Dominique Fagny, lorsque la rédaction l’interroge sur l’absence de sécurité sur le site et les risques de noyade liés aux algues proliférant dans le lac. Dans un entretien enregistré dans la commune de Schengen le 1er août, l’échevin dit au CONTACTO que “les deux morts n’ont pas eu de problèmes avec les algues”, affirmant que dans les deux cas, les victimes ont sombré dans l’eau sans refaire surface, en se basant sur la déclaration de témoins sur place. Dans le cas du citoyen bulgare, l’échevin affirme qu’une ”crise cardiaque” est à l’origine du décès, tout en admettant ne pas connaître les résultats de l’autopsie. Dans le cas de Puto G, dont le corps n’a pas été autopsié, il indique qu’il s’agit également d’une “crise”, appuyant sa  conclusion sur le témoignage livré par ses amis. “Il était avec les copains, ensemble, ils l’ont vu descendre mais ils n’ont pas pu le retrouver”, affirme Tom Weber. Une déclaration qui met à mal la version des faits de Dominique Fagny suivant laquelle les amis ne se seraient rendu compte de la disparition qu’“une heure et demie plus tard”, et qu’ils ne savaient pas dire où il se trouvait.

Mais d’autres éléments laissent perplexes dans la déclaration de la gestionnaire du lac. Selon la centrale de secours, le personnel municipal a composé le 112 à 16h36, en déclarant qu’“une personne est portée disparue”. Ce n’est qu’au cours de cet appel que la personne ayant donné l’alerte “a reçu la confirmation des témoins sur place que la victime était allée se baigner”, a déclaré le CGDIS, en précisant que “la situation de noyade” a seulement été confirmée à 16h39. On ne voit pas pourquoi le lac alerterait les secours pour signaler la disparition d’un adulte, selon les dires du CGDIS: celle-ci ne déclenche pas habituellement un état d’alerte suffisant pour activer le 112. ”Je n’ai dit à personne qu’il avait disparu. Même à la réception, je n’ai jamais dit: ‘Notre camarade a disparu’, j’ai toujours dit qu’il était entré dans l’eau et qu’il n’en était jamais sorti”, répète Inês.

Le communiqué de la police, diffusé au cours de la nuit, contredit aussi la version de la responsable du lac. Le bulletin indique qu’à 16 heures, “un jeune homme était déclaré disparu par ses amis”. Même en jugeant cette heure de déclaration recevable - Inês Varela dit avoir alerté le ‘staff’ du lac avant cette heure -, comment expliquer que l’alerte ait seulement été déclarée au 112 à 16 h 36, soit trente-six minutes plus tard? 

Les amis non plus n’ont pas l’ombre d’un doute sur l’heure à laquelle tout est arrivé. Milton Mendes, qui est arrivé dans le même véhicule que Puto G, confirme que le rappeur s’est noyé peu après 15 h 30. Milton a fait une vidéo sur le chemin vers le lac, soit un quart d’heure avant leur arrivée, et le film sur le téléphone portable atteste l’heure et le lieu de l’enregistrement: c’était entre Hellange et Frisange, à 14 h 59. Selon Google Maps, il y aurait entre 17 à 20 minutes jusqu’au lac, selon l’itinéraire. Après avoir franchi la billetterie, ils ont tous couru jusqu’au plan d’eau où se trouvaient déjà les autres amis du groupe et ils sont tous allés à l’eau. “Cette vidéo a été tournée 25-30 minutes avant de voir mon ami pour la dernière fois”, dit Milton au CONTACTO.

Désespoir 

Exaspérés par l’inertie des employés et la longue attente des services de secours, les amis du rappeur décident de replonger, en infraction avec les  instructions du personnel du “Baggerweier”. Francelino Oliveira Alves finira même menotté. Selon lui, les secours ont mis une heure et demie à arriver, et lui ne voulait pas rester sans rien faire. "Je suis monté sur le château gonflable et j’ai crié son nom, ‘Puto! Puto!’, j’ai crié ‘Au secours!’, mais il n'y a rien qui s'est passé. Alors j’ai replongé et je l’ai cherché."

À ce moment-là, le temps écoulé était si long que Francelino savait qu’effectuer des recherches pour retrouver Puto G en vie “était un peu sans but". "Mais je ne voulais pas rester là à regarder, comme les gens qui ont pris leurs téléphones portables pour filmer. Il y avait des gars sur un bateau qui regardaient, et c’était tout."

Francelino Oliveira Alves finira menotté. Selon lui, les secours ont mis une heure et demie à arriver, et lui ne voulait pas rester sans rien faire.
Francelino Oliveira Alves finira menotté. Selon lui, les secours ont mis une heure et demie à arriver, et lui ne voulait pas rester sans rien faire.
Photo: Pierre Matgé

Quand la police lui ordonne de sortir de l’eau, Francelino obéit mais finit par protester, de sorte qu’on lui passe les menottes pour le placer en détention. Même ainsi, il continue de cogner à l’intérieur du véhicule de police. "Nous avions peur qu’il se fasse tabasser", raconte Vanda Almeida, une autre amie. Cíntia, la soeur de Vanda, dit avoir vu un agent le presser contre la vitre. Francelino minimise l’incident et garantit que la police ne l’a pas agressé. Ses ennuis ne s’arrêtent pas là. Le véhicule de police a un accident à Strassen, provoquant des blessures à la tête du détenu.

Le communiqué de la police stipule que le véhicule avait “le gyrophare et la sirène allumés” et que son conducteur s’apprêtait à dépasser une voiture, lorsque celle-ci s’est déportée sur la gauche pour entrer dans une station-service, provoquant ainsi la collision. "Heureusement, personne n’a été grièvement blessé" à la suite de cet accident, selon le bulletin de police qui indique encore que la voiture de police était alors en route pour l’hôpital,  “transportant un homme nécessitant des soins médicaux.”

L’homme en question c’est Francelino. Lors de la collision, il percute la vitre et saigne de la tête, de sorte qu’il a dû être hospitalisé. Après quoi, il est conduit au commissariat de Bonnevoie. "Le policier insistait pour savoir comment Puto G s’appelait, et moi j’ai dit que je ne savais pas, que je ne le connaissais pas si bien. Il m’a demandé: 'Comment? Tu étais en train de le chercher alors que tu ne le connaissais pas si bien?'" Francelino a répondu que "ça, ce n’était pas le problème". "Il y avait des personnes qui étaient en train de regarder, et si je suis dans un groupe et que quelqu’un disparaît, même si je ne le connais pas si bien que ça, je suis quelqu'un qui se met à la recherche". Les agents vérifient l’identité de Francelino "sur ordinateur" et constatent que le frère est lui-même agent de police. "Ton frère est policier et tu te comportes comme ça? Tu peux détruire son image", lui auraient-ils dit, avant de le relâcher. Il s’en est sorti avec un sermon et une blessure à la tête.

Les algues et les dangers non signalés

Pendant ce temps, autour du lac, la longue attente des amis de José Carlos Cardoso, que tous connaissent sous le pseudonyme de Puto G, se poursuit. Les pompiers et la police sont finalement arrivés sur les lieux, mais il faut attendre les plongeurs du CGDIS pour commencer les recherches dans l’eau, en suivant les indications données par Inês Varela. "En se basant sur mes indications, ils ont défini un périmètre et se sont tous rendus sur les lieux", raconte la Portugaise.

Auparavant, la police a voulu évacuer la station balnéaire, mais les employés ont refusé, rapporte Inês: "Comment va-t-on évacuer le parc? Et les personnes qui viennent juste d’entrer et de payer leur ticket?". L’agent a décidé que les baigneurs pouvaient rester, mais qu’ils devaient s’éloigner du rivage. "Ils ont continué à laisser entrer des personnes, et tout le monde était en train de filmer, et de regarder, comme si personne n’avait disparu. Lorsque les plongeurs sont entrés dans l’eau, il y avait des gens qui nageaient tranquillement devant nous", s’insurge Inês Varela.

Vanda Almeida s’est indignée de la scène, peinant à contenir ses larmes. "Ils voulaient continuer à vendre? Ils ont un corps qui gît à l’intérieur, mais ils n’en ont rien à faire!".

La police a voulu évacuer la station balnéaire, mais les employés ont refusé, rapporte Inês: "Comment va-t-on évacuer le parc? Et les personnes qui viennent juste d’entrer et de payer leur ticket?"
La police a voulu évacuer la station balnéaire, mais les employés ont refusé, rapporte Inês: "Comment va-t-on évacuer le parc? Et les personnes qui viennent juste d’entrer et de payer leur ticket?"
Photo: Pierre Matgé

Il était 18h50, suivant le bulletin de police, quand les plongeurs sont parvenus à trouver le corps sans vie de Puto G. Jorge Gomes dit que l’ami défunt était recouvert d’algues de la tête aux pieds. "Il avait des algues sur tout le corps, ils en ont ôté quelques-unes, et même comme ça, sur la jambe, il n’y avait que des algues". Les végétaux sont appelés "Wasserpest" (littéralement, "peste d’eau"), nom donné en Allemagne à cette espèce dont le nom scientifique est "Elodea canadensis". Pour les amis de Puto G, cela ne fait pas de doute: elles ont été à l’origine de la tragédie. Un des agents de police aurait dit à Inês Varela qu’une autopsie ne serait pas nécessaire, parce que "c’est la lutte avec les algues" qui a causé l’accident. Lorsqu’elle est autorisée à voir le corps de l’ami, la Portugaise reste choquée. "Lorsque j’arrive, je le vois plein de sang, sur le ventre, sur la poitrine, sur la jambe. J’ai alors dit: 'Pourquoi mon ami a-t-il tant de sang?' Et il m’a alors répondu: 'Parce que votre ami s’est débattu avec les algues, telle est la cause de sa mort. Il s’est débattu pour se libérer d’elles et se sauver'".

Cíntia Almeida a droit au même argumentaire. Une psychologue sur place lui demande si elle veut parler, et Cíntia dit juste vouloir savoir comment Puto G est décédé. La psychologue va s’informer et revient avec la réponse. “Elle a dit qu’ils ne pouvaient pas dire exactement ce qui s’était produit, mais que son cerveau s’était éteint, et qu’il est probablement resté immobilisé par les algues, car on l’a retrouvé avec un pied coincé dans les algues, dont il n’a pas réussi à se défaire. Ils pensent qu’il a subi un choc thermique et qu’il est resté avec la jambe coincée, et que, en cherchant à se débattre, son cœur a flanché."

Le triste cortège pour voir le corps de Puto G continue. Soraia Gomes, qui est infirmière, observe les signes caractéristiques d’une mort par noyade, y compris l’écume au niveau de la bouche. Un des pieds, se souvient-elle, "était tourné vers l’intérieur", et le corps "avait beaucoup d’égratignures". Faute d’autopsie, on ne sait si les lésions sont antérieures au décès ou si elles sont le résultat de l’opération de sauvetage entreprise par les plongeurs.

Au milieu de toute cette émotion, une des employées du lac aurait demandé aux services de secours pour garder le bracelet que le rappeur portait encore autour du bras, bracelet qui authentifie que la victime avait payé l’entrée au lac de Remerschen, au motif qu’elle voulait "garder un souvenir". "J’ai trouvé cela si bizarre, un souvenir d’une personne que tu ne connais pas", dit Soraia. "Ils ont abusé de notre douleur. Aujourd’hui, jamais nous ne laisserions faire une chose pareille." Les frères de Puto G qui se sont rendus au Luxembourg pour récupérer le corps ont confirmé au Contacto que le bracelet avait disparu, et ils redoutent qu’il  s’agisse d’une manipulation pour faire croire que le rappeur est entré sans payer, pour écarter ainsi toute responsabilité dans le cas où le décès ferait l’objet d’une enquête judiciaire. "La police a dit n’avoir trouvé aucun bracelet mais c’est un mensonge, tous les amis avaient un bracelet. Quelqu’un l’a coupé", s’insurge le frère Adérito da Rocha Cardoso - dans la famille, ils sont six frères et sœurs: celui-ci a 25 ans, deux ans de moins que Puto G. Vítor, le frère aîné, dit qu’à l'endroit où il a récupéré le corps - un local qu'il n'a pas su nous préciser -, on lui a confirmé que le corps portait encore le bracelet quand il a été tiré de l’eau.

Photo: Instagram de Puto G, avec l'autorisation de sa famille

Au lac, la police a rassemblé les vêtements et les affaires de Puto G où ils sont restés toute l’après-midi, durant l’attente angoissée des amis: au bord de l’eau, à l’endroit même où il a plongé et n’est plus remonté à la surface. La police a conservé les coordonnées d’Inês Varela et lui a dit qu’elle serait contactée “un autre jour” afin de recueillir son témoignage, mais rien de tel n’a eu lieu à ce jour.

La famille demeure sans explication officielle sur la noyade

Vítor Rocha Cardoso, le frère aîné de Puto G, vit en Suisse depuis sept ans, où il est horloger. Il a été informé du drame avant même que le corps ne soit trouvé, via une cousine au Portugal contactée par un ami. Vítor et son autre frère émigré à Genève ont passé la fin de la journée à appeler les hôpitaux au Luxembourg, la protection civile ainsi que la police. Le décès leur a été confirmé à 20 h 45.

Le lendemain, les frères se rendent au Luxembourg, dans un commissariat de police de la capitale. L’explication qui leur fut donnée est identique à la version de la responsable de la gestion du lac. "On nous a dit que mon frère et ses amis sont allés au lac, et qu’ils s’y sont baignés et qu’ils étaient tous ivres, au point que lorsqu’ils ont essayé de dialoguer avec les amis, ils ne parvenaient pas à se faire entendre. Ils étaient ivres, avaient fumé et n’avaient pas su très bien expliquer où se trouvait le corps”, a rapporté Vítor. Ce n’est que plus tard qu’il s’est entretenu avec Inês Varela, qui lui a raconté “avoir tout vu”.

Sept semaines plus tard, la famille reste sans nouvelle du rapport toxicologique, que le procureur a également refusé de communiquer au CONTACTO, sans même fournir d’explications officielles relatives à la noyade. Lors de son séjour au Luxembourg, la police a dit à Vítor que le frère "avait bu et qu’il était alcoolisé, et qu’il avait probablement fumé"  de la marijuana. "Ils ont effectué une analyse de sang, mais ils ne m’ont pas livré les résultats".

Vítor a voulu voir l’endroit où le frère est mort. Il est choqué. "Je me suis rendu au lac parce que j’ai cru qu’il était vraiment dangereux, et lorsque j’ai vu... Personne n’imagine ce lac dangereux. Il n’y a pas de maîtres-nageurs. Et le lendemain, les gens continuaient de s’y rendre et de s’y baigner comme si rien ne s’était produit", s’est-il confié au Contacto. "Un lac dont on paie l’entrée et n’a pas de conditions, et dont les profondeurs n’offrent aucune visibilité. Il faut faire quelque chose, ce n’est pas normal", s’insurge-t-il. "S’ils déclinent toute responsabilité, ils ne devraient pas exiger de droit d’entrée et exploiter le site commercialement. Si c’était un lac sauvage, ce serait autre chose. Mais dans le cas d’une entrée payante, c’est de leur responsabilité.”

L'endroit où le 'rappeur' s'est noyé n'est pas loin des jeux aquatiques.
L'endroit où le 'rappeur' s'est noyé n'est pas loin des jeux aquatiques.
Photo: Henrique de Burgo / Contacto

Le lac exploité par la commune de Schengen, localité célèbre pour la signature du traité sur la libre circulation au sein de l’Union européenne, est tout sauf sauvage; et au lieu de pouvoir y circuler librement, le visiteur doit s’acquitter d’un droit d’entrée de 4 euros. Sur le site, il y a un restaurant réalisé par les architectes Hermann & Valentiny en 2010 (année au courant de laquelle ils signent le projet du pavillon luxembourgeois dans le cadre de l’Exposition universelle à Shangai). L’édifice s’inspire des pavillons lacustres, en rouge vif, et se trouve à quelques mètres de la piscine pour enfants, avec une vue sur l’anse où Puto G s’est noyé - où il y a aussi les jeux aquatiques, une série de bouées gonflables dont l’utilisation est payante, exploités par la commune. Cependant, la municipalité décline toute responsabilité, au motif que des pancartes avertissent que l’espace n’est pas surveillé [lire encadré].

La pataugeoire pour les enfants comprend des jets d’eau, un toboggan en forme d’éléphant ainsi qu’un siège de maître-nageur sauveteur, près de l’esplanade du bar qui se situe en contrebas du restaurant. Lorsqu'au lendemain de la noyade du citoyen bulgare, le Contacto s'est rendu sur le lieu du drame, une employée était encore toute perturbée. "C'était un jour triste, hier", lance-t-elle. Quinze jours plus tôt, la Luxembourgeoise rapporte avoir appelé le 112 à la demande d'un baigneur, mais que les surveillants du lac l'avaient réprimandée. "Un monsieur m'a demandé d'appeler une ambulance, ce que j'ai fait. Ils m'ont alors engueulée au motif qu'eux seuls appelaient les secours, mais moi, si on me demande d'appeler une ambulance, j'appelle." Ce n'était pas une noyade qui était en cause, et l'employée n'a pas su non plus fournir davantage d'éléments autour de l'incident à l'origine de la demande.

Quelques heures après que le corps du Bulgare a été repêché par les plongeurs, le post suivant est publié sur la page officielle du lac à l'affiche du réseau social Facebook: "Et bleift waarm! Also séier an de Weier an ofkille kommen " - soit: "Il fait encore chaud! Venez vite vous rafraîchir à l'étang." Aucune référence n'est faite à la tragédie de la veille.

Une ambulance s’était déjà rendue sur les lieux le matin même

"Cena tristi, vida é foda." (trad.: "Triste scène, chienne de vie."): C’est un des vers en capverdien de "Zoo", un titre de Puto G qui comptabilise plus d’un million de vues sur Youtube, et c’est également en ces termes que Tony Monteiro résume ce qui lui est arrivé. Quelques heures avant que son ami perde la vie, au courant de la matinée du 30 juin, Tony a failli y rester aussi, manquant de se noyer au niveau de la même anse du lac. Il nageait tranquillement avec un ami, Ronny, vers les attractions gonflables, lorsqu’il a senti que "je n’y arrivais plus". "J’ai encore eu la présence d’esprit d’appeler un ami", a-t-il raconté au Contacto. Perché sur le haut de la structure gonflable, Ronny a crié pour solliciter l’aide des surveillants qui gèrent l’aire de jeux aquatiques, d’entrée payante, mais sans succès. "Il a appelé, appelé, il a même crié, mais personne n’est venu de sorte qu’il a dû lui-même se jeter à l’eau pour venir me chercher", se souvient Tony. Lorsqu’il repris enfin conscience, Tony a vu son ami perché au-dessus de lui tandis que les surveillants observaient la scène. "Ils n’ont rien fait, rien de rien! S’il n’y avait pas eu mon ami, je ne serais pas là aujourd’hui en train de vous parler".

Le personnel du lac a appelé une ambulance: le CGDIS confirme au CONTACTO qu’"une ambulance a été envoyée dans la matinée du 30 juin" au lac de Remerschen, précisant qu’il s’agissait d’une "intoxication alcoolique de deux personnes". Tony admet avoir bu, mais dit qu’il fut le seul à avoir été transporté en ambulance. À l’hôpital d’Esch, on lui a fait des radios "pour voir s’il y avait de l’eau dans les poumons." Les médecins lui auraient dit qu’il a pu subir un choc thermique, mais le Capverdien n’a pas attendu les résultats de l’analyse et a quitté l’hôpital. "Je n’avais rien et l’attente était très longue", se justifie-t-il. Au retour, la police l’attendait chez lui. "Tu veux retourner avec nous [à l'hôpital]?", lui aurait-elle demandé. Il refuse. "Je n’ai rien, je vais bien et j’ai quitté", aurait-il expliqué aux agents. Il n’a pas recueilli les documents de son admission à l’hôpital, mais plus tard, il a reçu les factures au domicile de sa mère, signale-t-il au CONTACTO (une information que le journal n'a pas réussi à vérifier).

Cette nuit-là, alors que l’identité de la victime de la noyade n’était pas encore établie, la rumeur suivant laquelle il s’agirait de Tony s’est ébruitée. “On a été dire à ma soeur: ‘Tony est mort’”, raconte le Capverdien. Tony Monteiro connaissait bien Puto G, avec lequel il se retrouvait souvent à Esch, dans les bars de la ville. Il a appris la mort de son ami la nuit même, au moment où il participait à la fête d’anniversaire de sa nièce. “Moi, j’ai mon anniversaire le 28 mai et Puto G le 29. Il m’avait dit: ‘Nous n’avons même pas fait de fête, nous devons rattraper ça, Tony’”, se remémore-t-il avant d’ajouter, accablé: “Ça m’a vraiment choqué. C’est vraiment une chienne de vie.”

La révolte

À chaque fois que Soraia Borges prend la parole, elle capte l'attention de tout son auditoire: coupe afro, mesurant 1,83 m, elle s'exprime avec une voix autoritaire, douce mais ferme, de qui est habituée à s'occuper de pensionnaires d'une maison de retraite là où elle travaille en Hollande. L'infirmière, qui était dans l’eau quand Puto G s’est noyé et qui a été la première à tenter de le retrouver, est indignée. “Ce qui me révolte, c’est que, lorsque tout ceci est arrivé, nous avons pensé: ‘Il faut demander de l’aide.’ Et la manière dont ils réagissent lorsqu’une personne va les trouver, pris de panique, pour dire: ‘Regardez, une personne s’est noyée, elle est sous l’eau’, le calme, la tranquillité avec lesquels ils réagissent… Sans parler des questions erronées qu’ils nous posent: au lieu de demander: ‘Où s’est-il noyé?’, ils nous demandent son I.D. [billet d’identité, en anglais]”, nous raconte l’infirmière, qui travaille aux Pays-Bas mais qui se rend fréquemment au Luxembourg, où elle vient rendre visite à sa mère et à ses frères, résidant à Esch-sur-Alzette. Et Soraia de poursuivre son témoignage: “J’ai trouvé cela si bizarre! On nous a demandé son I.D.! J’ai dit à la dame: ‘Il est sous l’eau.”

L’infirmière non plus n’en revient pas de l’indifférence du personnel du lac. “Ils ne nous ont pas crus, j’étais en pleurs et tout, mais j’ai essayé de me faire entendre. J’ai eu le sentiment qu’elle [une employée du lac] ne me croyait pas. Elle disait: ‘Vous allez le retrouver.’”. Comment est-ce possible?, s’interroge Soraia. “Ils voient une personne qui pleure d’angoisse pour un ami et devraient directement intervenir avec un groupe”, estime-t-elle. “Mais rien n’est  prévu, c’est ça qui me révolte: ils n’ont pas de maître-nageur sauveteur placé sur une chaise, comme en Hollande. Moi, quand je paie, je me dis que c’est sûr”, insiste l’infirmière, qui se rendait pour la première fois au lac, sans remarquer que le site n’était pas surveillé, ni que les soi-disant ‘surveillants’ employés par la commune - vêtus de T-Shirts rouges, comme dans la série “Baywatch” - n’ont pas de formation de maître-nageur sauveteur, suivant les informations révélées par le CONTACTO en date du 2 août.

Inês Varela s’étonne aussi qu’aucune autopsie n’ait été réalisée, contrairement à ce qui s’est passé dans le cas du citoyen bulgare qui s’est noyé un mois plus tard. Le porte-parole du Parquet, Henri Eippers, a dit au CONTACTO que les "circonstances étaient différentes" dans les deux cas et que la cause de la mort de Puto G était connue mais il a refusé de la communiquer.  Mais dans ces conditions, Inês redoute que la cause de la mort de Puto G ne soit un jour élucidée. "Ils pourraient dire grâce à l’autopsie qu’il est mort d’un arrêt cardiaque, par exemple, ou à cause de la température de l’eau, ou d’un choc, qu’il a trop nagé et que le coeur a lâché, mais au moins expliquer. En tout cas, ils devraient nettoyer le lac. Dès lors qu’ils nous disent que la cause de sa mort ce sont les algues, une autre personne risque d’en être victime - mon petit ami  a failli y rester, à cause de ces algues... Pour l’amour de Dieu! Fermez de suite deux jours et nettoyez-le.“

Vanda Almeida est également outrée par le silence qui s’est installé autour de la mort de Puto G et par le manque d’explications de la part des autorités. “C’est un secret”, lance-t-elle, affectée, cherchant ses mots. “Ils font beaucoup d’argent, 12.000 euros par jour”, dit-elle en comptabilisant le nombre de personnes qui fréquentaient le site ce jour-là (trois mille visiteurs, selon le lac). “C’est l’argent qui compte”, charge Vanda. “Ils étouffent tout.” Elle ricane lorsqu’on lui demande si elle a le sentiment d’avoir été victime de discrimination, voire de racisme. Puto G était noir, avait des rastas, des tatouages et des piercings, à l'image de beaucoup d'amis du groupe. Des études aux Etats-Unis démontrent que les préjugés raciaux ont un impact sur l'accès aux soins médicaux, et même Serena Williams a déjà eu des difficultés aux urgences. En France, le cas de Naomi Musenga, d'origine congolaise, qui avait appelé le SAMU pour se plaindre de fortes douleurs abdominales mais dont les appels au secours n'ont pas été pris en compte, finit par mourir, provoquant la polémique, en mai dernier, et engendrant l'ouverture d'une enquête par le procureur pour "non-assistance à personne en danger" (une infraction prévue aussi par le Code Pénal au Luxembourg).

"Racisme?", répète Vanda avec dédain, comme s’il n’y avait pas lieu de soulever la question, tant la réponse est évidente. “Ton ami se noie et on vient te demander: ‘Il a fumé? Il a bu?’ C’est un peu comme lorsqu’une femme se fait violer et qu’on demande: ‘Elle portait une mini-jupe?’”.            

“Kel strela k ta bilha maz é dimeu"

L'hommage des amis au lac, face à l'endroit où le 'rappeur' s'est noyé, le 30 juin.
L'hommage des amis au lac, face à l'endroit où le 'rappeur' s'est noyé, le 30 juin.
Photo: Cíntia Almeida

Avant de se lancer dans la musique, Puto G a participé dans le film portugais "A Esperança está onde menos se espera", du réalisateur Joaquim Leitão, tourné à Cova da Moura, où le rappeur vécut avant d'émigrer. Il vivait à Athus, en Belgique, près de la frontière avec le Luxembourg, mais travaillait au Grand-Duché, sur des chantiers, sur base de contrats temporaires, selon les amis. “Il est venu au Luxembourg pour trouver un avenir  meilleur et puis, sa vie a été emportée. Aujourd’hui, nous sommes tous en souffrance, sans réponse. Jusqu’à aujourd’hui, jamais la police ne nous a contactés pour nous donner quelque information”, déplore Cíntia Almeida. Cíntia a 23 ans mais a l'air d'une adolescente de 15 ans, alternant entre timidité et flux torrentiel de qui n'est pas habitué à se faire entendre. La jeune fille d’origine capverdienne est née à Lisbonne, a émigré en Hollande à l’âge de deux ans et vit depuis dix ans au Luxembourg, et elle aussi est d’avis que la discrimination a joué un rôle dans la manière dont ils ont été traités. “Nous sommes des étrangers, des émigrés.”

Huit jours après la mort de Puto G, Cíntia a participé à l’hommage rendu au rappeur au bord du lac, à l’endroit même où le Portugais avait laissé ses affaires avant d’entrer dans l’eau. Les amis avaient emmené des bougies, des photos du défunt ainsi que le texte d’une chanson imprimée sur une feuille A4. C’est Cíntia qui avait choisi les vers, extraits du titre “Hey”. “Cette musique  m’a toujours touchée, même avant qu’il meure. J’ai pleuré la première fois que je l’ai entendue, parce que j’ai senti la douleur avec laquelle il a écrit ces vers”, rapporte-t-elle. Pour Cíntia, "tout est dit avec cette musique". “Elle parle de ce monde injuste, de l’argent sale, que l’argent c’est le pouvoir, des pauvres qui restent toujours pauvres, des riches qui restent toujours riches. Et du fait qu’il faut continuer à se battre, parce qu’au bout du tunnel, il y a toujours une lumière.” La jeune fille cite son couplet préféré, en créole du Cap Vert:  “Kel strela k ta bilha maz é dimeu” (“Cette étoile qui brille le plus est la mienne”). Pour cette étudiante, qui fréquente l’Ecole de la deuxième chance, le message est clair: “Quand on regarde le ciel noir, il y a une étoile qui t'attire plus que les autres. Je pense que ce qu’il voulait dire avec ce vers c’est que, tant qu’il était vivant, lui aussi, il avait une place sur terre.” Cíntia n’admet pas l’absence d’assistance ni la perte de son ami. “Il nous a laissé quelque chose en héritage, et nous ne devrions pas nous taire. Nous devons faire quelque chose.” 

Inês et Jorge sont retournés au lac un mois après, pour rendre un nouvel hommage au musicien, mais ils ont été mal reçus par le personnel. “Nous portions un T-Shirt avec la photo et le nom de Puto G”, raconte Inês Varela. “J’ai dit que cela faisait un mois qu’il était mort et que nous voulions honorer sa mémoire”, ajoute pour sa part Jorge. Deux autres amis étaient avec le couple. “Elle [l’employée] nous a réclamé le droit d’entrée, et je lui ai dit: ‘Vous ne vous souvenez pas de moi?’. Et elle a regardé le T-Shirt et dit: ‘Ah oui, je me souviens, mais vous ne pensez pas toujours pouvoir entrer sans payer désormais?’ Nous n’avons même pas répondu, et sommes d’emblée entrés”, rapporte Inês. “Je ne paierai plus jamais, pourquoi devrais-je payer?”, s’insurge la Portugaise. “On a payé pour laisser un ami dans les algues".

Paula Telo Alves

( Publié originalement le 16 août, en portugais)


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