Changer d'édition

Les Bandidos luxembourgeois dans l'ombre des gangs belges
Luxembourg 9 min. 14.05.2022
Quartier de la gare

Les Bandidos luxembourgeois dans l'ombre des gangs belges

La police a réagi en renforçant sa présence à l'arrivée des Bandidos dans le quartier de la gare.
Quartier de la gare

Les Bandidos luxembourgeois dans l'ombre des gangs belges

La police a réagi en renforçant sa présence à l'arrivée des Bandidos dans le quartier de la gare.
Photo: Guy Jallay
Luxembourg 9 min. 14.05.2022
Quartier de la gare

Les Bandidos luxembourgeois dans l'ombre des gangs belges

Steve REMESCH
Steve REMESCH
La police n'a pas pris à la légère l'arrivée des Bandidos, il y a deux semaines, dans le quartier de la gare de la capitale. Et ce n'est pas sans raison.

Ce n'est un secret pour personne: dans les pays voisins que sont la Belgique et l'Allemagne, mais aussi aux Pays-Bas, la criminalité des bikers pose, depuis plusieurs années, des défis considérables à la police et à la justice. Jusqu'à présent, le Grand-Duché a été largement épargné.

Hormis l'une ou l'autre grande affaire de drogue et quelques incidents mineurs, les gangs menaient jusqu'à présent une existence tranquille au Luxembourg. Le fait que le Bandidos MC se soit installé dans la rue de Strasbourg, dans le quartier de la gare de la capitale, pourrait cependant bien troubler cette tranquillité. Une situation que la police surveille de près.

Le 23 avril, le nouveau chapitre luxembourgeois du Bandidos MC a fêté ses débuts dans son club-house situé dans une arrière-cour de la rue de Strasbourg.
Le 23 avril, le nouveau chapitre luxembourgeois du Bandidos MC a fêté ses débuts dans son club-house situé dans une arrière-cour de la rue de Strasbourg.
Photo: Guy Jallay

Cette nouvelle arrivée en soi ne devrait pas inquiéter outre mesure. En effet, les nouveaux Bandidos sont avant tout d'anciens Hells Angels, accompagnés de leurs amis. Et en effet, les deux clubs s'exercent actuellement à l'épreuve de force et à la provocation sur les réseaux sociaux. Il est prévisible que cela conduise tôt ou tard à des frictions au-delà d'internet, mais rien n'indique qu'il en résulte un réel danger pour le moment.

Bien implanté en Belgique

L'affaire devient délicate par une autre circonstance: le parcours de l'ancien président des Hells Angels, Jorge S., qui est devenu le président des nouveaux Bandidos luxembourgeois. Au cours de ce changement de club, l'intéressé est passé par une affiliation au groupe Bandidos de Nivelles, en Belgique. Les autorités belges prêtent à ce dernier des liens avec les milieux de la grande criminalité, à Bruxelles et Charleroi.

C'est un monde qui n'a pas grand-chose à voir avec l'existence des bikers au Luxembourg jusqu'à présent. En Belgique, et surtout dans un triangle au sud de Bruxelles, entre la capitale belge, Charleroi, Mons et Tournai, plusieurs groupes de bikers sont actuellement en pleine expansion et revendiquent des territoires. Des positionnements qui s'accompagnent de plus en plus par des actes de violence.

«La Belgique sera bientôt rouge et or. Ce n'est qu'une question de temps», ont fait savoir les Bandidos belges en publiant cette carte sur les réseaux sociaux, en novembre 2021.
«La Belgique sera bientôt rouge et or. Ce n'est qu'une question de temps», ont fait savoir les Bandidos belges en publiant cette carte sur les réseaux sociaux, en novembre 2021.
Photo: Facebook

Cette expansion vers le sud s'explique en partie par les succès des enquêtes menées par la police dans le nord de la Belgique, notamment sur le port d'Anvers. Plusieurs personnes appartenant aux cercles dirigeants des Bandidos y ont été arrêtées et 2,8 tonnes de cocaïne ont été saisies, puis 12 tonnes supplémentaires en octobre 2020.

Pour ces gangs comme pour d'autres, tels que Sudarah Malaku, Mongols ou No Surrender, la Belgique est un lieu attractif. La proximité du port d'Anvers, les frontières avec la France et les Pays-Bas, et l'accessibilité aux routes de transit, également présentes au Luxembourg, sont d'une importance capitale. Et dans le conflit, on s'arme de plus en plus.

Lance-roquettes, armes et munitions

Ainsi, en 2018, plusieurs lance-roquettes, 50 armes à feu et 800 munitions ont été saisis lors d'un grand raid dans le milieu des bikers belges. Plus récemment, mercredi 4 mai, cinq Hells Angels ont pris en chasse deux Bandidos à Courtrai. L'un d'entre eux a été mortellement blessé par des coups de marteau.

En juin 2020, dans la région de Mons des membres d'un club appelé Vakeso Drom MC ont tenté d'assassiner le président des Hells Angels locaux et son accompagnateur. Tous deux ont survécu aux coups de feu sans être blessés.

Le club de motards Vakeso Drom MC, peu connu du grand public, est pourtant considéré en Belgique comme particulièrement violent et offensif. Le groupe est — et c'est là que cela devient intéressant — très étroitement lié au Bandidos MC. Et plus particulièrement avec le chapitre de Nivelles.

Selon nos informations, le fondateur de Vakeso Drom MC est le père du président de Bandidos MC Nivelles — le club dans lequel les nouveaux Bandidos luxembourgeois ont été prospects au cours des six derniers mois, c'est-à-dire candidats à une affiliation à part entière.

A l'image des groupes de motards, nous avons un réseau international très développé.

Un enquêteur spécialisé

La police luxembourgeoise est parfaitement au courant des évènements en Belgique, comme l'ont confirmé deux officiers de police judiciaire dans un entretien au Luxemburger Wort. «A l'image des groupes de motards, nous avons un réseau international très développé», explique un enquêteur spécialisé. «Il est clair que les Bandidos luxembourgeois ont, pour ainsi dire, effectué leur apprentissage dans un environnement qui est un tout autre terrain que celui du Luxembourg — et ils y ont certainement noué des contacts.»

Leurs intentions concrètes au Luxembourg sont en revanche beaucoup moins claires. «Il est évident qu'ils veulent s'étendre, prendre de l'espace», poursuit l'agent. «Ils savent comment se présenter, quelle image ils veulent donner d'eux-mêmes et comment transmettre cette image». Il faut attendre de voir comment le camp adverse, les Hells Angels luxembourgeois, réagit à cette situation, ajoute-t-il.

Mais il est évident que les Hells Angels cherchent eux-aussi à montrer leur présence et leur revendication territoriale au Luxembourg, en particulier sur les réseaux sociaux. Par exemple, ces dernières semaines, les membres du gang ont diffusé un nombre croissant de photos des manifestations organisées dans leur local de fête régulier, la RockBox, situé Rives de Clausen. Sur ces images, ils montrent, comme il est d'usage dans le milieu des motards, de nombreuses photos de groupe sur lesquelles ils arborent leur tenue en cuir typique, avec des écussons.

Les Hells Angels posent pendant leurs fêtes aux Rives de Clausen, fin mars.
Les Hells Angels posent pendant leurs fêtes aux Rives de Clausen, fin mars.
Photo: Facebook

La particularité des photos prises aux Rives de Clausen réside dans le fait que l'on n'y voit pas seulement les gilets en cuir d'un seul gang, mais une grande diversité de patchs: plus de 100 Hells Angels du monde entier, et des dizaines d'amis et de sympathisants. Le message semble donc sans équivoque: nous sommes ici, nous sommes nombreux et nous avons des amis.

«Nous étions préparés»

Lorsqu'il y a deux semaines, samedi, le nouveau club-house des Bandidos, rue de Strasbourg, a été inauguré en grande pompe et en compagnie des plus hauts dirigeants du gang, la police était également présente en première ligne. Et ce, avec un déploiement d'uniformes et un dispositif moins visible.

«Nous étions préparés», estime l'enquêteur spécialisé. «Même à une éventuelle réaction de la partie adverse», confirme-t-il en réponse à la question. «Et ce, aussi bien dans le quartier de la gare que dans un grand hôtel de Dommeldange, où étaient logés de nombreux membres des Bandidos venus de l'étranger». Il n'en dira pas plus.

«Mais il ne faut pas non plus surestimer les provocations sur les réseaux sociaux», souligne l'enquêteur. «Il y a des groupes de motards qui n'existent qu'au travers du fait qu'ils publient des photos de leurs sorties à 40 dans une rue commerçante. Ensuite, ils disparaissent à nouveau dans l'insignifiance». Ou bien ils agacent justement la concurrence par des images et mots provocants dans les médias sociaux. 

Il ne faut pas surestimer les provocations sur les réseaux sociaux.

Un enquêteur spécialisé

On ne sait pas encore ce que les leaders des Bandidos ont en tête, en dehors d'une simple occupation du site, en autorisant les ex-membres des Hells Angels et leurs sympathisants à fonder un groupe local au Luxembourg. La situation est en tout cas suivie de près.

Surveiller à bonne distance

«Si des indices de délits apparaissent, ils seront poursuivis», souligne l'enquêteur. «C'est une évidence.» «Il se peut aussi que tout ne soit qu'une question de prestige», fait remarquer son collègue. «Maintenant, les Bandidos sont représentés dans tout le Benelux. Mais alors, la question se pose de savoir quelle contribution le chapitre luxembourgeois doit apporter. Ou peut-être se dit-on aussi que le Luxembourg est si petit qu'il n'y a de toute façon pas grand-chose à en tirer.» C'est d'ailleurs ce qui s'est passé jusqu'à présent avec les Hells Angels. 

Le travail de la police concernant le milieu des motards n'est pas très différent de celui visant d'autres milieux, poursuit le collègue. «Nous recevons souvent des informations sur des personnes qui n'ont pas forcément d'importance sur le plan pénal. Il n'y a alors rien d'autre à faire que d'en prendre connaissance, d'échanger avec les autorités étrangères, d'analyser la situation et de garder un œil sur les événements. C'est certainement la phase dans laquelle nous nous trouvons actuellement.»

Dans le domaine du terrorisme, par exemple, c'est une pratique courante. Il est important de ne pas aller trop loin dans la surveillance, afin de ne pas porter atteinte aux droits des citoyens, tout en restant suffisamment attentif pour pouvoir intervenir préventivement, le cas échéant. La police affirme avoir déjà agi de manière plus proactive par le passé.

Ainsi, lors du Benelux Run des Hells Angels en 2010, à Contern, toutes les routes d'accès avaient été bloquées pendant plusieurs jours et chaque véhicule avait été fouillé. Les personnes concernées avaient été prévenues depuis longtemps. Le fait qu'aucun délit n'ait finalement été constaté avait été considéré à l'époque comme un succès.

Un monde de l'ombre comme un autre

Quoi qu'il en soit, il serait faux de penser que les groupes de bikers ont nécessairement des intentions criminelles. Car ce comportement ne concerne qu'une partie de ce monde. Et lorsque cette part d'ombre se manifeste, elle ne se distingue que peu des autres structures du crime organisé. C'est ce qui s'est passé récemment en Belgique, et notamment dans l'entourage du nouveau chapitre luxembourgeois des Bandidos.

«D'une manière générale, les motards installés au Luxembourg ne se sont pas fait remarquer jusqu'à présent comme étant particulièrement criminels», estime également l'enquêteur spécialisé de la police judiciaire, interrogé sur le contexte. «La question est plutôt de savoir pourquoi quelqu'un veut faire partie d'un tel groupe. Selon moi, la motivation des personnes concernées n'est pas forcément de devenir des criminels. Ces personnes recherchent plutôt une appartenance à quelque chose auquel on n'a pas accès autrement et un soutien qu'elles n'avaient peut-être pas autrement». Et elles acceptent que tout ait un prix dans cet environnement.

D'une manière générale, on peut toutefois constater que l'appartenance à une telle confrérie a certainement aussi des avantages qui peuvent également séduire les criminels, souligne l'enquêteur. L'attitude vis-à-vis de la loi, les règles conçues pour protéger le groupe, le long processus nécessaire pour devenir un membre à part entière, le milieu secret et fermé, peuvent notamment peser dans la balance.

Pour tous les autres participants qui ne franchissent pas la frontière invisible, il s'agit tout simplement de clubs de motards avec des règles et des rites qui semblent un peu anciens. Mais le flirt avec le monde de l'ombre en fait partie. Les conséquences aussi.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet