Changer d'édition

Les archéologues sur le terrain des promoteurs
Luxembourg 5 min. 26.09.2019

Les archéologues sur le terrain des promoteurs

Les archéologues luxembourgeois lancent des fouilles sur à peine 2% des terrains en voie de construction.

Les archéologues sur le terrain des promoteurs

Les archéologues luxembourgeois lancent des fouilles sur à peine 2% des terrains en voie de construction.
Photo: Marc Wilwert
Luxembourg 5 min. 26.09.2019

Les archéologues sur le terrain des promoteurs

Patrick JACQUEMOT
Patrick JACQUEMOT
Faire intervenir plus systématiquement des chercheurs avant que les terrains ne se muent en constructions: telle est la volonté d'un projet de loi porté par le ministère de la Culture. Aux aménageurs immobiliers de s'adapter.

Chaque année, au Luxembourg, 10 km2 de terrains disparaissent pour laisser la place à des immeubles, maisons, hangars, magasins. «Mais, bien qu'invisible en surface, il y a notre histoire sous certaines de ces surfaces bâties. Il est inconcevable de laisser détruire, à coups de pelleteuses, notre mémoire commune. Ce sous-sol, c'est notre album de famille depuis des millénaires», revendique Foni Le Brun. Alors voir que le ministère de la Culture envisage d'intégrer les conditions de l'archéologie préventive dans une future loi ravit ce scientifique.

Et face aux promoteurs immobiliers, aménageurs et autres communes qui craignent déjà de voir débarquer une armada de chercheurs dans leurs zones à bâtir, le directeur du Centre national de recherche archéologique (CNRA) répond sereinement: «Le texte que voteront les députés fixera clairement ce qui est déjà en pratique depuis des années.»

Traces et vestiges

Plus précisément depuis 2016, date à laquelle le Grand-Duché a ratifié la convention de La Valette. Ce traité européen préconise la consultation systématique des archéologues dès le stade initial d'un projet d'aménagement.

Désormais, chaque projet de constructions fait l'objet d'une démarche dite «préventive» visant à préserver «ce patrimoine enfoui qui constitue les racines de notre identité». A la réception du dossier, l'administration du CNRA regarde si la construction prévue figure dans une zone déjà recensée comme abritant possiblement des vestiges ou traces pouvant remonter jusqu'à la préhistoire. En cas de «potentialité archéologique», des sondages diagnostics sont alors demandés.

On ne retourne pas tout le pays pour un os

«Là, des sociétés spécialistes explorent environ 10% de la surface impactée, comme c'est actuellement le cas sur le plateau du Kirchberg. A raison d'un hectare/jour, ça va très vite», rassure Foni Le Brun.

Et si, et seulement si ces sondages s'avèrent positifs, des sondages plus longs peuvent être exigés. Mais, cela représente à peine 2% des cas. Soit 40 fouilles contre 2.000 édifices construits par an. «Et ça ne veut pas dire que l'on bloque tout pour creuser à la petite cuillère et fouiller le périmètre à la brosse. Juste que le CNRA veut recenser le site et ce qui a été trouvé. On ne retourne pas tout le pays pour un os!»

Comme ici, actuellement sur le plateau du Kirchberg, le Centre national de recherche archéologique, sonde 10% d'un terrain promis à construction.
Comme ici, actuellement sur le plateau du Kirchberg, le Centre national de recherche archéologique, sonde 10% d'un terrain promis à construction.
Photo: Anouk Antony

La future loi viendra repréciser le calendrier d'action des uns et des autres, des aménageurs comme des archéologues. «Car nous aussi, nous aurons des obligations», indique le directeur. Tout dossier de construction déposé au Centre qui n'aura pas reçu de réponse dans les 30 jours, par exemple, sera considéré comme validé. Les engins de chantier pourront se mettre en action immédiatement passé ce délai.

Toute l'idée du projet de loi est d'habituer les promoteurs -publics comme privés- d'alerter de leurs intentions de bâtir les services archéologiques au plus tôt. Cela afin de ne pas freiner, ensuite, le timing de construction. «Je comprends les intérêts des uns, mais plus le CNRA et sa vingtaine d'agents seront alertés tôt, plus vite les maîtres d'ouvrage sauront quand débuter leurs travaux.»

Afin de clarifier les choses avec les investisseurs, le Centre national a d'ailleurs édité un Guide de l'aménageur, téléchargeable sur le site du CNRA.  

Aujourd'hui, Foni Le Brun estime que, dans 80% des cas, la procédure est respectée. Et cela même si le nombre de dossiers déposés a explosé ces dernières années. Seulement les 20% restants représentent de 40 à 50 sites historiques à jamais perdus. «A Gasperich, l'aménageur a parfaitement joué le jeu, par exemple. De notre côté, nous avons pu travailler et trouver des objets remontant à 1.000 ans avant Jésus-Christ, à l'époque romaine, au médiéval, des traces de campement de Louis XIV ou de troupes napoléoniennes, et ça n'a pas retardé d'un jour le calendrier de construction.»

Sauvegarder et étudier cet héritage

Et ce type de «bons exemples», le directeur du CNRA en a plein ses cartons. Des missions menées à bien autant avec de grands groupes de l'immobilier que des collectivités. Pour l'archéologie préventive, l'État avait d'ailleurs donné l'exemple avec le chantier de l'autoroute de la Sarre, au début des années 2000. Avant d'être recouverts de bitume, les 20 km de l'axe avaient d'abord été confiés aux recherches des archéologues. «On a fait des prélèvements, fouillé plus rarement mais rien n'a été stoppé ou contrarié. Un archéologue documente, mais ne conserve pas tout.»

Le projet de loi que la ministre de la Culture, Sam Tanson (Déi Gréng), va désormais défendre devra aussi stipuler qui paye quoi. Actuellement, à raison de deux euros/m2, c'est au constructeur de financer les premiers sondages, qu'en sera-t-il à l'avenir? Même chose pour le coût des fouilles, cette fois pris en charge par le CNRA.

«Mais au-delà de cette question d'argent, il faut que chacun ait à l'esprit que le travail des archéologues sert à faire progresser les connaissances sur l'histoire, voire les histoires du peuplement du pays», plaide Foni Le Brun. A ses yeux, il en est de la responsabilité de l'actuelle génération de veiller sur cette mémoire conservée dans le sous-sol. «Il faut se donner les moyens pour sauvegarder et étudier cet héritage culturel.»


Sur le même sujet

A la recherche de trésors enfouis au Kirchberg
Des dizaines de tas de terre ont attiré l'attention, ce lundi, du côté du boulevard Konrad Adenauer, au Kirchberg. Il s'agit en fait des prémices de la construction d'une zone accueillant à terme plus de 4.800 logements.
«Un million d'habitants ne serait pas une fatalité»
L'augmentation de la population au cours des 40 prochaines années aura des répercussions sur le logement, la mobilité ou encore le financement des retraites selon une étude présentée mardi soir par la fondation Idea et l'OAI. Explications.
Wachstum,Logement,Habitation,Wohnungsbau.Finanzplatz,Kirchberg.Foto:Gerry Huberty
Les communes doivent viabiliser leurs terrains
Les municipalités du Luxembourg possèdent actuellement 182 hectares de terrains à bâtir. Un chiffre dérisoire, d'autant plus problématique que certaines municipalités vendent leurs parts de terrains à des investisseurs privés, plutôt que de créer des logements sociaux.
10.000 logements fleuriront au Kirchberg d'ici 2040
Peuplé à l'heure actuelle de quelque 3.800 résidents, le quartier d'affaires devrait prendre un tout autre visage dans les décennies à venir avec la construction d'habitations «à prix abordable», selon le Fonds Kirchberg.
Lokales,Neue Wohnungen Quartier Réimerwee, Kirchberg.Wohnungsbau.Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort