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Les 30 ans de la chute du Mur «recréent des frontières»
Luxembourg 27 5 min. 08.11.2019

Les 30 ans de la chute du Mur «recréent des frontières»

Pour Benoît Majerus, 30 ans après la chute du mur de Berlin, les différences entre Est et Ouest de l'Europe sont de nouveaux exacerbées.

Les 30 ans de la chute du Mur «recréent des frontières»

Pour Benoît Majerus, 30 ans après la chute du mur de Berlin, les différences entre Est et Ouest de l'Europe sont de nouveaux exacerbées.
Photo: Guy Wolff
Luxembourg 27 5 min. 08.11.2019

Les 30 ans de la chute du Mur «recréent des frontières»

Maurice FICK
Maurice FICK
Berlin a célèbré ce week-end la fin d'un symbole de la Guerre froide. Pour Benoît Majerus, spécialiste de l'histoire de l'Europe du XXe siècle à l'Université du Luxembourg, cette commémoration se fait dans un contexte où les différences entre Europe de l'Ouest et Europe de l'Est ressurgissent.

9 novembre 1989: qu'évoque cette date pour l'historien que vous êtes ? 

Benoît Majerus - «La chute du Mur, mais je ne l'ai pas vécue. J'avais 14 ans à l'époque et je n'en n'ai pas de souvenir. C'est arrivé par après, parce que je suis historien et parce que j'ai habité à Berlin durant deux ans. Mais c'est plus une mémoire qu'une histoire vécue.

Pour les gens qui n'ont pas vécu la chute du Mur, comment caractériser cet épisode ? Reste-t-il un marqueur de l'Histoire?

«Oui, mais c'est un monde qu'on a du mal à imaginer aujourd'hui. Pendant un moment, finalement assez court, le monde était divisé en deux. Il y avait un bloc occidental autour des États-Unis et un bloc communiste à l'Est. Aujourd'hui, même mes étudiants ne peuvent plus s'imaginer qu'il y avait cette division. Pour les gens nés entre 1920 et 1960, la plus grande partie de leur vie a été déterminée par cette séparation où tout était lu à travers un prisme pro-américain ou soviétique. 

De nombreuses expériences étaient bipolaires, d'une certaine manière. En habitant en Europe de l'Ouest et en adhérant au parti communiste, par exemple, on s'excluait un peu de la société. Et inversement en Europe de l'Est, si l'on était dissident, on était aussi isolé. Ce marquage n'était pas simplement politique mais il s'imprimait dans la vie quotidienne. Cette séparation était un élément structurant pour lire le monde durant 50 ans. La chute du Mur exprime la fin de cette structuration. Cela fait 30 ans que nous vivons dans un monde où ça ne fait plus sens. 

De l'onde de choc et des images de pans de mur ouverts, que reste-t-il ? 

«Ma réponse sera ambiguë. Je suis d'avis qu'avec les commémorations de la chute du Mur on recrée des frontières, on refait des cartes sur lesquelles on voit la différence entre la RFA et la RDA. Il existe ce récit très fort en Europe de l'Ouest sur les Allemands de l'Est qui restent un peu des barbares parce qu'ils votent extrême droite ou sont homophobes, etc. J'ai l'impression que cet anniversaire est une manière de redire que ces gens sont différents. Soit le discours tenu durant la Guerre froide.


A Berlin, l'art bouscule l'histoire
Trois décennies après la chute du Mur, les célébrations prennent bien des formes originales.

 Un autre point qui me semble important tient dans la question de la liberté, qui n'existait pas dans les pays de l'ancien bloc soviétique. Il ne faut pas sous-estimer la liberté gagnée. Un Tchèque qui souhaite aller aujourd'hui à Paris ou qui veut créer un journal et critiquer le gouvernement peut le faire. Ce n'était pas du tout possible voilà 30 ans. Tout n'est pas rose, c'est vrai, mais ces libertés représentent quelque chose! Même si en Pologne ou en Hongrie, apparaissent des tendances autoritaires, ces pays restent des démocraties. Une alternance est toujours possible. 

«Avec la chute du Mur, on n'a pas arrêté de construire des murs», estime Benoît Majerus, enseignant-chercheur au Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History.
«Avec la chute du Mur, on n'a pas arrêté de construire des murs», estime Benoît Majerus, enseignant-chercheur au Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History.
Photo: Guy Wolff

Quel bilan dresser de la situation finalement ?

«Dans la presse d'Europe de l'Ouest, en ce moment, le bilan apparaît comme négatif. On parle du retour des régimes autoritaires ou populistes dans les pays de l'Est. Le tableau n'est pas florissant. Je peux comprendre ces points de noirceur mais il ne faut pas oublier l'autre partie. Le bilan social est très gris. Il y a une différenciation énorme entre ceux qui sont sortis gagnants de cette liberté et ceux qui ont perdu. 

Je pense qu'une partie a quand même subi un appauvrissement conséquent. Les Polonais, par exemple, ne sont plus dans un régime de pénurie globale et si un Polonais a envie de s'acheter une BMW il peut le faire. Mais tous les Polonais n'ont pas l'argent pour se le permettre. Il y a bien une liberté politique mais la liberté économique n'est pas accessible. 

Parler aujourd'hui de deux Allemagne se rapprocherait-il de la vérité ? 

Historiquement, ce sont des territoires différents. Il y a aussi deux Allemagne si l'on prend le nord, beaucoup plus pauvre, et le sud. Comme il y a deux Allemagne entre la Bavière et Hambourg qui est hyper pauvre.  C'étaient déjà d'autres territoires avant la chute du Mur de Berlin. La Prusse a toujours été un territoire plus agricole, moins urbain. Le parti socialiste était fort en Rhénanie et dans la Ruhr, pas en Prusse. En tout cas pas dans le  Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ces frontières qui existaient avant le Mur reposaient déjà sur des réalités qui existaient avant et existent aussi après. L'Allemagne de l'Est est moins urbanisée. C'est normal qu'au niveau des réalités sociales ce soit aussi différent». 


TOPSHOT - A pedestrian walks past a mural artwork painted on the wall of a house in the town of Ferizaj on November 3, 2019. (Photo by Armend NIMANI / AFP)
Mis bout à bout, les murs font le tour de la Terre
«Mur de Trump» avec le Mexique, «barrière de sécurité» entre Israël et la Cisjordanie, clôtures autour des enclaves espagnoles au Maroc. Le mur de Berlin devait être «le dernier» mais, trente ans après sa chute, les murs ne cessent de se dresser en réponse aux défis de la mondialisation.

On parle de la chute du Mur mais tant d'autres se construisent dans le monde...  

Le plus grand mur qu'on est en train de construire (avec beaucoup plus de morts qu'à Berlin) est celui que constitue désormais la Méditerranée. Dans l'Antiquité, elle liait les civilisations. On en a fait un mur qui n'est plus franchissable. Sans oublier tous les murs que l'on a construits dans l'Union européenne avec la crise des réfugiés, en République tchèque, en Hongrie, etc. Avec la chute du Mur, on n'a pas arrêté de construire des murs.»


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