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Léon Gloden: «La cohésion économique et sociale passe d'abord par le niveau communal»
Luxembourg 11 min. 19.02.2018 Cet article est archivé

Léon Gloden: «La cohésion économique et sociale passe d'abord par le niveau communal»

Léon Gloden: «La cohésion économique et sociale passe d'abord par le niveau communal»

Photo: Chris Karaba
Luxembourg 11 min. 19.02.2018 Cet article est archivé

Léon Gloden: «La cohésion économique et sociale passe d'abord par le niveau communal»

Maurice FICK
Maurice FICK
Le français, langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

Cette fois c'est le chrétien-social Léon Gloden, 45 ans, plus à l'aise à l'écrit en français qu'en allemand, qui s'est prêté au jeu. Avocat à Luxembourg et bourgmestre de Grevenmacher, Léon Gloden, (CSV) est au contact des résidents étrangers et voit chaque jour «15 à 17.000 frontaliers traverser sa commune» de près de 5.000 habitants. Il nous parle de son projet de créer un Financial Center pour réduire les trajets des navetteurs, de la cohésion sociale à créer au niveau communal en premier lieu et de ses ambitions ministérielles... si son parti remporte les élections d'octobre.

  • Vous êtes né à Ettelbruck et vous êtes bourgmestre de Grevenmacher. Quel est votre rapport à la francophonie?

Je pratique la langue française au quotidien. En particulier à cause de ma profession d'avocat. J'ai fait une grande partie de mes études en France, à Aix-en-Provence (quatre années) où j'ai étudié le droit international et le droit européen avant de partir une année à Londres, puis au Collège d'Europe à Bruges. A la maison on ne parle pas français. A la commune ça m'arrive quand je célèbre un mariage en français. Mais beaucoup de courriers sont rédigés en français car je suis plus à l'aise pour écrire le français que l'allemand.

Qu'elle soit juridique ou politique, je mets plus de temps à écrire une lettre en allemand. Le français est plus naturel pour moi. Etant donné que beaucoup de projets que j'accompagne à la Chambre des députés sont des projets juridiques, j'ai une tendance à toujours reprendre les terminologies françaises. Parfois on me le reproche mais je réponds: lorsque j'utilise une expression juridique française je sais exactement ce qu'elle signifie.

Léon Gloden, CSV: «Pour moi, les étrangers font partie de notre pays, de notre nation. Il faut prendre en compte leurs intérêts, leurs soucis et leurs expectations.»
Léon Gloden, CSV: «Pour moi, les étrangers font partie de notre pays, de notre nation. Il faut prendre en compte leurs intérêts, leurs soucis et leurs expectations.»
Photo: Chris Karaba
  • Quel livre ou film français vous a marqué?

Etudiant je n'avais pas de télé dans mon studio. Donc on allait souvent au cinéma et j'ai vu deux films que je continue à regarder. C'est un cinéma que je ne connaissais pas avant de débarquer à Aix. Il y a eu «Les Bronzés» et le film qui m'a vraiment surpris: «Les visiteurs». Je ne vais pas au cinéma pour regarder des films très intellectuels parce que je travaille toute la journée intellectuellement et quand je vais au cinéma c'est pour me divertir.

Je ne lis pas tellement de bouquins mais je lis chaque semaine Le Point ou Capital. Le dernier livre que j'ai lu c'était «L'Ordre du jour» d'Eric Vuillard (Prix Goncourt 2017). Il raconte comment les industriels allemands ont contribué à la montée d'Hitler et comment lui a pu tromper le chancelier autrichien et même le ministre des Affaires étrangères.

  • Transmettez-vous cette culture française à vos enfants ou est-ce que vous les laisserez choisir une fois grands?

Pas de façon délibérée mais je pense qu'implicitement oui. Comme nous habitons près de la frontière allemande, les enfants reçoivent de par leur entourage  et leurs amis plutôt une culture allemande.  Mais à la maison on essaye quand même de les diriger un peu vers la culture française en insistant sur la lecture.

Léon Gloden: «Je suis d'avis que celui qui veut participer aux élections nationales doit le faire via son intégration en adoptant la nationalité de ce pays.»
Léon Gloden: «Je suis d'avis que celui qui veut participer aux élections nationales doit le faire via son intégration en adoptant la nationalité de ce pays.»
Photo: Chris Karaba
  • Dans vos réflexions de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

J'accorde beaucoup de place aux résidents étrangers. Par ma profession, je suis beaucoup en contact avec des personnes privées qui sont étrangères et qui résident au Luxembourg ou qui s'adressent à moi via leurs sociétés. Au vu de cette relation avocat-client est née une relation de confiance et les gens m'informent de ce qui se passe au Luxembourg, c'est-à-dire sur le terrain.

Pour moi, les étrangers font partie de notre pays, de notre nation. Il faut prendre en compte leurs intérêts, leurs soucis et leurs expectations.

J'ai fait six mois de stage à la Cour de justice des communautés européennes auprès de l'avocat général luxembourgeois, Jean Mischo à l'époque. J'ai alors été frappé par cette mentalité des ressortissants étrangers qui restent très enfermés dans leur cercle, qui restent entre eux. Je crois que ça m'a guidé un peu dans mon parcours politique pour essayer sur le plan national mais aussi local, surtout, de faire une politique qui permet, au moins, d'intégrer les gens. Au niveau communal c'est encore beaucoup plus important.

Il faut savoir que la Ville de Grevenmacher compte aujourd'hui 4.920 habitants de 73 nationalités et 43% de ressortissants étrangers. La publication du bulletin municipal se fait en allemand et en français ce qui nécessite un immense travail de traduction. Mais je trouve ça très important.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il, selon vous, changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Non. Cela avait, je pense, le mérite de placer une fois le thème au centre de la discussion, et non seulement politique. Tout le monde avait son mot à dire et pensait qu'il pouvait y contribuer avec son point de vue. Mais ça n'a pas changé ma perception des étrangers, ni mon opinion. Je suis d'avis que celui qui veut participer aux élections nationales doit le faire via son intégration en adoptant la nationalité de ce pays.

  • Ce référendum, finalement c'était une bonne idée ou pas?

Le référendum a eu le mérite d'avoir suscité ce débat. Mais le gouvernement a quand même pris le risque de diviser le peuple luxembourgeois, ça c'est clair et net. Cela a aussi été perçu de cette manière à l'extérieur. Ce que je reproche à ce gouvernement, comme pour la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est de pratiquer une politique de dogmes au lieu de pratiquer une politique qui réponde aux demandes et aux besoins des gens. 2015 a été une période difficile. J'ai reçu plusieurs lettres incendiaires visant le gouvernement, ce que je n'accepte pas non plus.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte?

Premier point: je reste attaché au fait que les élections nationales soient ouvertes à ceux qui ont la nationalité luxembourgeoise. Deuxième point: cette cohésion économique et sociale passe à mon avis et en premier lieu, par le niveau communal. C'est là où les gens habitent qu'il faut favoriser en premier lieu cette coopération et intégration pour que les ressortissants étrangers se sentent à l'aise ici au Luxembourg.

Cela fait dix-huit ans que je suis engagé en politique au niveau communal et je peux affirmer que trouver des ressortissants étrangers pour qu'ils soient candidats aux élections communales c'est une tâche très difficile! J'ai réussi cette année (en octobre 2017, ndlr) à avoir un ressortissant lituanien sur ma liste! J'ai demandé à beaucoup d'étrangers qui parlent le luxembourgeois -l'obstacle n'était donc pas la langue!- mais ils ont peur de se soumettre à un vote. Parce que c'est cela, in fine, une élection: c'est affronter le vote direct de ses concitoyens. Beaucoup m'ont dit: «Si je ne suis pas élu, je le vivrai comme un rejet de ma personne en tant que ressortissant étranger». Ce qui est faux.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Les deux. Richesse parce que sans tout ce monde la richesse du pays ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Mais c'est aussi un défi, et là je remets ma casquette de bourgmestre: chaque jour entre 15.000 et 17.000 frontaliers traversent le pont et le centre de Grevenmacher! Et là je suis d'accord avec le gouvernement, il faut trouver un moyen pour rapprocher le lieu de travail du domicile. Du côté de Grevenmacher nous sommes en train de planifier un Financial Center car de plus en plus d'entreprises ne veulent plus rester à Luxembourg-Ville à cause des embouteillages et des loyers. Le transport est le défi majeur.

  • Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet de Financial Center?

Ce sera un complexe immobilier avec des bureaux pour accueillir de petites banques ou professionnels du secteur financier. Mais c'est surtout pensé pour les entreprises dont le personnel vient en grande majorité de la région transfrontalière afin qu'il ne perde pas de temps pour se rendre à Luxembourg-Ville. Il y a une demande des entreprises du secteur financier qui ne veulent plus rester à Luxembourg-Ville à cause du montant des loyers et parce que leurs employés passent beaucoup trop de temps sur la route.  Nous avons entamé la procédure de la modification ponctuelle du PAG (Plan d'Aménagement Général) et j'espère que fin 2019 nous pourrons entamer les travaux au Potaschberg. Le terrain se situe juste en face de l'Hôtel Simon's Plaza (pile face à la sortie autoroutière de l'A1 dans le sens Luxembourg-Trèves, ndlr).

Léon Gloden: «Je suis peut-être un des rares à le dire mais je pense qu'un jeune au poste de président de la Chambre des députés serait une bonne chose».
Léon Gloden: «Je suis peut-être un des rares à le dire mais je pense qu'un jeune au poste de président de la Chambre des députés serait une bonne chose».
Photo: Chris Karaba
  • Quelles sont vos ambitions pour Grevenmacher où vous avez été confortablement été réélu en octobre 2017?

Poursuivre le développement entamé fin 2011 début 2012. Grevenmacher a deux grands avantages liés à son histoire. Au Moyen Age, Grevenmacher était l'un des carrefours principaux entre Trèves, Luxembourg-Ville et Metz. Donc tout le commerce y transitait et Grevenmacher était une forteresse assez importante. Après 1845 la fortification  a été démantelée mais on a su garder d'un côté ce caractère commercial de la ville et d'un autre côté on a su conserver ce caractère rural, non pas au sens péjoratif: Grevenmacher à les avantages d'une ville avec le caractère d'un village. Toute notre politique d'infrastructure prend en compte ces deux aspects.

  • A Grevenmacher, le collège échevinal est formé par une coalition entre le CSV et Les Verts. Est-ce que ça marche? Et est-ce que vous pensez que ça pourrait fonctionner au niveau national?

Au niveau communal ça marche très bien. Ça marche à cause des relations humaines. Il faut savoir qu'à Grevenmacher sur 11 membres siégeant au conseil communal il y a six femmes (dont trois anciennes reines du vin). En 2011, les responsables des Verts étaient vraiment des personnes auxquelles on pouvait faire confiance. A commencer par Marcel Lamy avec qui nous étions amis. Ensuite il y a eu Aly Gary... mon voisin, donc aucun problème. Après est arrivé Marc Krier (1er échevin en poste, ndlr): il a mon âge, on a été à l'école ensemble, on a fait pas mal de bêtises et étions ensemble chez les scouts. Et Monique Hermes, 2e échevine, était notre institutrice! (sourires). Nous faisons une politique qui répond aux besoins de la localité sans faire de la grande politique.

Pour répondre à la 2e partie de la question, je crois que les deux partis sont des partis démocratiques et j'ai toujours dit que le jour où Déi Gréng arriverait au pouvoir au niveau national, ils connaîtraient la même transformation que le parti des Grünen en Allemagne. C'est-à-dire ils doivent apprendre à faire une politique réaliste et non idéologique. Si le vote (aux élections législatives du 14 octobre 2018, ndlr) est tel que le CSV et les Verts puissent former ensemble une coalition, nous devrons faire tous les efforts pour que ça marche. Tout comme pour tout autre parti. Sauf l'adr qui ne partage pas notre vision européenne.

  • Vous siégez à la Chambre depuis 2009 et vous êtes membre du CSV depuis dix-neuf ans. Quelles pourraient être vos ambitions si le CSV remportaient les élections législatives en octobre?

(Rires) Si notre parti gagne les élections, si on se retrouve dans une coalition gouvernementale et si je suis bien élu et qu'on me propose un poste au gouvernement, je répondrai oui, le cas échéant. Mais ça dépend évidemment du poste proposé. Le domaine juridique m'intéresse très fortement, tout comme l'Economie pourrait me convenir.

Je suis peut-être un des rares à le dire mais je pense qu'un jeune au poste de président de la Chambre des députés serait une bonne chose. Le poste du Premier citoyen du pays serait aussi quelque chose d'intéressant car même s'il exige une plus grande neutralité politique,  c'est quand même une personne qui représente la moralité publique, qui est écoutée parce qu'elle est en dehors du débat politico-politicien. Ça m'intéresserait aussi le cas échéant.


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