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«Le viol de guerre est une bombe à déflagration»
Luxembourg 5 min. 26.10.2018

«Le viol de guerre est une bombe à déflagration»

«Le viol de guerre est une bombe à déflagration»

Foto: AFP
Luxembourg 5 min. 26.10.2018

«Le viol de guerre est une bombe à déflagration»

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Céline Bardet, figure internationale dans la lutte contre le viol de guerre, aura pris acte avec un bonheur particulier de la remise du prix Nobel de la paix 2018 à Nadia Murad et Denis Mukwege. La présidente de l'organisation non gouvernementale «We Are NOT Weapons Of War» retrouvera la jeune Yazidie et le chirurgien congolais au mois de mars de l'année prochaine au Luxembourg, lors d'un Forum international qu'elle co-organise avec la fondation Mukwege et la fondation de la Grande-Duchesse Maria Teresa.

Céline Bardet, vous avez sans doute observé l'ample émotion suscitée par l'attribution du prix Nobel de la paix à Nadia Murad et Denis Mukwege.

Une émotion forte, oui, dans le monde entier. Face à un homme, Denis Mukwege, qui en tant que chirurgien réalise des prouesses extraordinaires, et qui en dépit de sa notoriété reste d'une remarquable humilité. Et une émotion tout aussi forte face à Nadia Murad, si bouleversante quand on sait ce qu'elle a subi, quand on sait qu'elle a vraiment vécu une horreur sans nom.

Céline Bardet
Céline Bardet
Foto: Privé

L'enjeu de votre engagement est précisément de faire en sorte que cette horreur soit nommée. Qu'elle soit désignée dans sa spécificité. Le prix Nobel 2018 va-t-il conforter votre combat? Contribuera-t-il à la désignation et à la condamnation du viol de guerre?

Notre cause désormais est reconnue, parce que le mal lui-même, le viol de guerre, tend à être reconnu. Le drame vécu par les Yazidies d'Irak surtout avait créé un effet de choc auprès des opinions publiques, le rappel de ce drame à travers la personne de Nadia Murad et, conjointement, l'éclairage que porte la consécration de Denis Mukwege sur les viols de guerre au Congo ont placé cette forme de criminalité au centre de l'attention et d'un vaste mouvement de réprobation.

Le mal est désigné, et pourtant il semble qu'il soit mal défini encore. Des extrapolations entendues au lendemain de la cérémonie du Nobel, qui inscrivaient dans une même logique l'engagement contre le viol de guerre et le mouvement MeToo, attestent cette ambiguïté. Qu'est-ce précisément que le viol de guerre?


La Grande-Duchesse et les rescapées de l'abjection
La Grande-Duchesse Maria Teresa se rend ces jours-ci au Liban, à la rencontre de survivantes de violences sexuelles.

Je passe l'essentiel de mon temps à l'expliquer. Voici: le viol de guerre n'est pas une manifestation collatérale de celle-ci, il est une forme de guerre par lui-même, c'est une méthode, une stratégie de guerre, qui à travers la violence faite aux femmes, mais pas aux femmes uniquement, vise l'anéantissement de celles-ci mais, par-delà, l'anéantissement moral et/ou physique de toute une communauté.

Pour dire les choses crûment: il faudrait faire abstraction de la dimension «libidinale» du viol en situation de guerre, de son caractère singulier et plus ou moins spontané pour l'appréhender comme un programme. Le viol comme stratégie, non le viol comme pulsion...

Oui. Et il faut bien comprendre que nous sommes là sur deux plans différents, dans la mesure où le viol de guerre relève en effet d'une action pensée et planifiée, massive souvent mais pas nécessairement. Deux facteurs d'ailleurs peuvent faciliter cette compréhension: le fait d'abord que le viol de guerre ne vise pas uniquement les femmes mais aussi les hommes. Et le fait, ensuite, que ce viol de guerre ne procède pas nécessairement de la consommation d'un acte sexuel: l'intimidation, l'humiliation, la violence sous toutes ses formes y contribuent. Le viol de guerre est une arme à plusieurs ressorts. Une bombe à fragmentations lentes et multiples.

Conçu comme arme de guerre, comme méthode et comme stratégie, le viol poursuit un objectif...

Et cet objectif est la mise à mal d'un groupe, d'une ethnie, d'une communauté, dont on vise la destruction, comme dans le cas des Yazidies violées, violentées et avilies par l'«Etat islamique», ou la neutralisation économique, ou plus simplement le déplacement géographique.

Des exemples?

Le Ruanda d'abord, seul cas jugé par le Tribunal pénal international. Les femmes étaient violées, puis elles étaient tuées. Le viol n'était qu'une sorte de préambule à l'élimination physique. Or en Afrique, où la fertilité est un facteur décisif, sur les plans économique et politique, la destruction ou la «neutralisation» d'une communauté de femmes va avoir des conséquences capitales.

La Grande- Duchesse a montré son intérêt pour notre méthode.

Autre exemple: l'ex-Yougoslavie, où j'ai longtemps travaillé (voir encadré). On y a constaté – c'était unique, c'était une terrifiante première – l'existence de «camps de viol». On connaît bien sûr les opérations de purification ethnique de l'armée serbe à l'encontre de la communauté musulmane de Bosnie, mais on sait moins que cette opération comportait le viol systématique, le viol comme arme de guerre. Les camps n'étaient pas des zones de défoulement libidinal, ils étaient l'espace organisé de la «purification ethnique».

#IAmNotAWeaponofWar

En Irak le viol de guerre a été pratiqué à grande échelle, et pas uniquement à l'encontre des femmes yazidies – d'autres communautés aussi en ont été les victimes. Le cas des Rohinghyas est un autre exemple, particulièrement abject, de viols de masse.

Pourquoi tarde-t-on à reconnaître ce phénomène? Non pas le viol mais le viol comme arme de guerre?


Les prix Nobel de la paix à Luxembourg en mars
La conférence Stand Speak Rise Up organisée par la fondation du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse en mars prochain prend une tout autre envergure maintenant que deux des participants ont été auréolés du prix Nobel de la paix.

Parce que le viol touche à l'intimité des femmes, parce que dans certaines cultures les victimes sont bannies de leur communauté, parce qu'elles n'en parlent pas en somme. Mais, aussi, parce qu'on peine à reconnaître le phénomène dans sa spécificité. La conséquence, insupportable, est l'impunité des responsables, qui à son tour va encourager le passage à l'acte de la part d'autres criminels.

D'où votre combat.

D'où mon combat de juriste, qui fondamentalement vise à inscrire le viol de guerre dans la criminalité internationale.

L'organisation que vous avez fondée, We Are NOT Weapons Of War, a créé un outil pour la lutte contre cette forme de criminalité.

Oui, le «Backup». Il s'agit d'une application qui permet aux victimes de se manifester, mais aussi d'établir des données épidémiologiques et d'activer un réseau de médecins et de juristes. Backup c’est une application numérique et une plateforme globale qui permet de prendre contact sur n’importe quel type de téléphone portable, qui en outre prend en compte l'éventualité que les personnes ne sachent pas lire. Nous avons eu le privilège de présenter cet outil à la Grande-Duchesse Maria Teresa, qui a montré un sincère intérêt. Nous espérons que cet intérêt sera réitéré lors du grand Forum fin mars de l'année prochaine au Luxembourg, initié par la fondation de la Grande-Duchesse, la fondation Mukwege et notre propre organisation. Nous avons lancé cet outil en Libye mais son usage malgré une forte demande reste limité, faute de moyens.

J'ajoute que nous entamons une étude internationale sur les viols de guerre, sur leur ampleur, sur les mécanismes mis en œuvre, sur les buts recherchés.

  • Juriste spécialisée dans les crimes de guerre, les crimes internationaux, la justice et les questions de sécurité, Céline Bardet travaille comme experte pour les Nations unies, l’Union européenne ou des institutions telles Interpol.

    A 27 ans, elle débute au Tribunal pénal international pour l’Ex-Yougoslavie de la Haye. Entre 2001 et 2004, elle travaille au Bureau crimes et drogues des Nations unies, surtout sur les questions de terrorisme et de criminalité organisée comme les attentats du 11 septembre 2001. En 2004, elle pose ses priorités sur la justice post-conflit, les crimes de guerre et les questions de sécurité. En 2007, elle est nommée directrice juridique de l’adjoint du Haut représentant en Bosnie-Herzégovine. Pendant plus de trois ans, elle travaille avec les victimes et les institutions locales afin de développer le processus de jugement des crimes de guerre. Elle crée une unité «crimes de guerre» à Brcko et forme une équipe de procureurs et policiers. Elle est à l’initiative du premier procès pour viol comme crime de guerre à Brcko.

    En 2014, Céline Bardet va fonder l’ONG We Are NOT Weapons Of War (WWoW) qui tend à transformer les techniques de travail sur le terrain auprès des victimes de viol de guerre.

    Bibliographie: «Zones sensibles, une femme contre les criminels de guerre» (éditions du Toucan, 2011).





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