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«Le plus long incendie» du pays vu de l'intérieur

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«Le plus long incendie» du pays vu de l'intérieur

«Le plus long incendie» du pays vu de l'intérieur

«Le plus long incendie» du pays vu de l'intérieur


par Patrick JACQUEMOT/ 02.09.2019

Le feu a démarré de façon naturelle au milieu d'un stock d'écorces et sciures.Photo: CGDIS

Il y a un mois tout juste, les pompiers allaient mettre plus de trois jours à venir à bout du feu démarré dans un stock de bois de l'usine Kronospan de Sanem. Jamais une intervention n'avait duré aussi longtemps. Retour sur les faits avec les secours et l'industriel.


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MERCREDI 31 AOÛT
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«C'était une montagne en combustion.» Voilà comment, à son arrivée le 31 juillet, le colonel Raymond Guidat a perçu l'incendie qui l'attendait. «Immédiatement, j'ai su que ça allait être long», se souvient l'officier qui allait assurer le commandement des opérations de secours sur ce feu démarré au cœur même de l'usine Kronospan.  

 Pour le coup, voilà les pompiers confrontés à une opération inédite: plus de 3.000 m3 de bois, sciures et écorces partis en autocombustion depuis plusieurs heures. «Il s'agissait en fait d'un stock prévu pour être brûlé par notre système de cogénération», indique le CEO de Kronospan, Peter Stadler.

Une masse en combustion  

Seulement, la fermentation naturelle de ce tas d'écorces humides et de corps secs va entraîner un départ de feu inattendu. Il est environ 10h, ce mercredi 31 juillet quand les pompiers de l'usine alertent le CGDIS: ils ne pourront -logiquement- pas faire face seuls à ce sinistre qui couve depuis de longues heures en fait.

«Il ne faut pas penser à un immense brasier avec des flammes géantes», ponctue le colonel Guidat. «Nous avons affaire à une masse en combustion de l'intérieur.»

Le «tas» est difficilement accessible pour les engins, cerné par d'autres stocks de grumes. Des rafales de vent attisent le brasier et font virevolter d'inquiétantes étincelles dans l'air. 

«J'avais le cœur qui battait fort, se remémore Peter Stadler. Imaginez qu'une seule de ces étincelles vienne à s'infiltrer dans notre système d'aspiration de poussières de bois, et se retrouve dans le stock de sciures sèches : là tout partait en fumée.»

Appel aux renforts

Une autre crainte pointe: la proximité d'un silo non loin du feu. «Il y aura bien une déflagration dans ce bâtiment mais ce n'était qu'un clapet de sécurité», rassure le CEO de la fabrique de panneaux et planchers en fibres de bois.

Véhicules et pompes se multiplient sur le site, mais le feu n'en a cure. «Il faut diviser la masse étendue sur près de 1.500 m2 et l'étendre petits tas par petits tas pour noyer la chaleur», estiment les secours. Seulement: impossible de faire approcher des engins. La nuit approche, et appel est lancé à des renforts français.


«Ce premier soir, on va monter jusqu'à plus de 220 hommes sur le site», relate le gradé. Au plus fort de l'opération, 32 centres d'incendie et de secours venus de tout le Luxembourg et quatre groupes d'intervention spécialisés s'activeront sur les lieux. Soit près du tiers des forces mobilisables sur le pays.

«Sachant que mon rôle consiste à trouver le moyen d'éteindre ce feu sortant de l'ordinaire mais aussi veiller à la relève des équipes, maintenir des effectifs en place ailleurs si besoin, organiser la logistique en termes de repas», explique le colonel Guidat parti pour une «opération marathon».

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JEUDI 1er AOÛT
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Photo: CGDIS

Ce 1er août, au matin, la piste d'un étouffement du feu par la dispersion de mousse est abandonnée. Seule l'eau devra être employée, et l'on multiplie les rotations de camions-citernes pour alimenter les lances. «En douze heures, nous avions déjà balancé près de 700 m3 d'eau. Un volume qui ne se prend pas sur une seule borne.»

Côté industriel, la production est arrêtée. «Elle le sera durant deux jours. J'ai demandé aux équipes de faire de la surveillance», relate Peter Stadler. 


A l'usine Kronospan, le feu brûle encore
Plus de 240 pompiers, luxembourgeois et français, sont mobilisés depuis mercredi matin pour maîtriser un incendie d'envergure à Sanem. Ce jeudi matin, la zone n'était pas encore totalement sécurisée.

Ainsi, les personnels jouent les vigies, surveillant qu'aucune braise ne vienne atteindre telle ou telle partie du site, implanté sur la Zone industrielle de Gadderscheier.

Le chef d'entreprise se dit encore épaté par le dévouement des soldats du feu en action. «Le rôle des volontaires m'a particulièrement impressionné. Je les voyais s'engager à fond pour sauver une usine alors qu'ils auraient pu être tranquillement chez eux à profiter de l'été.»

Du côté du commandement, on souffle aussi. L'accès au brasier a été dégagé, les milliers de m3 d'eau projetés commencent à faire leur œuvre au centre de la «montagne». Il est temps de procéder au déblai, à l'étalage et à l'arrosage final. «Les 48h d'intervention sont dépassées mais le CGDIS est sur la bonne voie», souligne le professionnel Raymond Guidat.
Du côté du commandement, on souffle aussi. L'accès au brasier a été dégagé, les milliers de m3 d'eau projetés commencent à faire leur œuvre au centre de la «montagne». Il est temps de procéder au déblai, à l'étalage et à l'arrosage final. «Les 48h d'intervention sont dépassées mais le CGDIS est sur la bonne voie», souligne le professionnel Raymond Guidat.
Photo: Chris Karaba

Si le feu semble quasi maîtrisé, les équipes du colonel Guidat restent toutefois préoccupées par une chose: les eaux de ruissellement. Le bassin de rétention de l'usine a vite été débordé, et l'écoulement coule vers la Chiers. La rivière se trouve impactée par une pollution temporaire. Aussi, au Luxembourg, mais aussi en Belgique et France, des mesures spécifiques de protection du milieu doivent être prises.

L'incendie perd en intensité et les engins de manutention de l'usine servent à disperser le tas fumant, humidifié en permanence.

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VENDREDI 2 AOÛT
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PHOTO: CGDIS

«Là, enfin, je suis très soulagé», se rappelle Peter Stadler. Aucun blessé n'est à déplorer, aucune machine n'a été touchée, nulle installation n'a été endommagée et le feu est sous contrôle. «Mais ce vent, il aura vraiment été pénible, souffle le CEO. Jusqu'au bout, il nous aura fait craindre le pire.»

Du côté du CGDIS, le dispositif a nettement diminué. Les équipes aspergent les dernières écorces fumantes, la chaleur du brasier est retombée: tout est sous contrôle. «De notre côté aussi, aucun blessé n'est à signaler et nous avons réussi à préserver la totalité des personnels et l'unité de production.» Satisfaction.

Exceptionnelle, l'opération menée l'aura été. Par sa durée, le nombre de pompiers engagés ou même le niveau de commandement déployé pour organiser la maîtrise du sinistre. Le feu, lui, selon le colonel Guidat n'avait «rien de spectaculaire». Mais il s'est nourri de son volume de matière disponible, tel un ogre insatiable.

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UN MOIS PLUS TARD
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Photo: Pierre Matgé

L'heure du bilan a sonné. Côté Corps grand-ducal d'incendie et de secours, la première satisfaction vient du fait que le feu a été maintenu à sa surface d'origine, sans endommager les installations. L'industriel, lui, a mesuré les points positifs et les insuffisances de son dispositif de protection.

Et le colonel Guidat de commenter, avec un mois de recul : «Je sais que tout le monde a trouvé le temps long. Mais c'était la juste durée pour venir à bout de ce sinistre».  

«Jusqu'alors, je savais pouvoir compter sur les sprincklers dans les halles ou les pulvérisateurs au-dessus des machines si un départ de feu avait lieu. Maintenant, je pense qu'il faudra faire un effort sur nos installations extérieures», pointe pour sa part Peter Stader.

Je n'ai pas vocation à revivre des incendies géants

Le patron de Kronospan a adressé une lettre de remerciements aux pompiers luxembourgeois et français ayant réussi à maîtriser l'incendie qui menaçait l'usine.
Le patron de Kronospan a adressé une lettre de remerciements aux pompiers luxembourgeois et français ayant réussi à maîtriser l'incendie qui menaçait l'usine.
Photo: Chris Karaba

Dans quelques jours, d'ailleurs, pompiers et responsables de l'usine ont rendez-vous. Ensemble, ils détailleront les améliorations pouvant être mises en place sur ce site qui, quand le feu s'est déclenché, était déjà parfaitement aux normes. «Mais je vous rassure, nous avons déjà procédé à quelques aménagements», signale le CEO. 

Désormais, une sonde implantée au cœur du tas d'écorces et sciures en mesure la température. Elle alertera en cas de début d'auto-combustion naturelle. «Je n'ai pas vocation à revivre des incendies géants souvent! C'est le genre de record dont je me passe», conclut le chef d'entreprise à l'heure de tourner la page.


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