Changer d'édition

«Le pays a vécu sur une fausse sécurité sanitaire»
Luxembourg 6 min. 10.02.2021

«Le pays a vécu sur une fausse sécurité sanitaire»

Pour répondre notamment aux nombreux départs en retraite à venir dans les 15 prochaines années, une répartition différente des ressources médicales est préconisée par Marie-Lise Lair.

«Le pays a vécu sur une fausse sécurité sanitaire»

Pour répondre notamment aux nombreux départs en retraite à venir dans les 15 prochaines années, une répartition différente des ressources médicales est préconisée par Marie-Lise Lair.
Photo: Lex Kleren/archive
Luxembourg 6 min. 10.02.2021

«Le pays a vécu sur une fausse sécurité sanitaire»

Jean-Michel HENNEBERT
Jean-Michel HENNEBERT
Si le Luxembourg vit depuis près d'un an en pleine crise sanitaire, la situation des personnels soignant était critique bien avant l'arrivée du covid-19. Explication et perspective avec Marie-Lise Lair, à l'origine du dernier état des lieux sur le système de santé.

Dans le rapport que vous avez rédigé sur le système de soins au Luxembourg, publié en octobre 2019, vous évoquez «un risque important de graves pénuries». Or, ce scénario a été observé pendant cette crise sanitaire. C'était donc écrit d'avance?

Marie-Lise Lair, consultante en services de santé - «Ça ne pouvait pas être évité, car vu l'ampleur de la problématique, les réflexions se jouent au niveau du moyen terme et non sur du court terme. C'était donc impossible à régler, car le pays a une très grave dépendance aux ressources professionnelles dans le domaine de la santé venues d'autres pays. Surtout chez les infirmiers.

Evidemment, en 2019, quand j'écrivais le rapport, je savais que le moindre soubresaut du système allait provoquer de grandes difficultés, car l'analyse effectuée démontre qu'il n'existe, pour l'heure, aucune réserve pour pallier la situation comme celle que nous avons connue ces derniers mois.

Marie-Lise Lair en octobre 2019 aux côtés d'Etienne Schneider, alors ministre de la Santé.
Marie-Lise Lair en octobre 2019 aux côtés d'Etienne Schneider, alors ministre de la Santé.
Photo: SIP

Cela signifie que pendant des décennies le Luxembourg a fermé les yeux sur des lacunes structurelles, en croisant les doigts pour que rien de trop grave ne survienne?

«En fait, le pays a vécu depuis de longues années sur une espèce de fausse sécurité sanitaire. Du fait que le pays propose des salaires relativement conséquents par rapport à l'étranger, il disposait d'une capacité de captation des professions de santé et des professions médicales. Tant que cette dépendance était occultée par le fait qu'on arrivait à recruter sans trop de difficultés, le problème ne se posait pas. 

Au cours des 20 ou 30 dernières années, ce problème n'a pas été mis sur la table, car beaucoup d'acteurs politiques n'avaient pas pris conscience de l'ampleur du phénomène. Depuis, la donne a changé. En 2018, quand on m'a demandé ce rapport, les politiques savaient que cette situation n'allait pas pouvoir durer.

Comment expliquez-vous cette inertie politique?

«Surtout par le fait que la réforme du système de santé possède des ramifications multiples. Cela veut tout de même dire revoir tout le système de formation, bénéficier d'une reconnaissance de diplômes à l'étranger, avoir une stratégie universitaire, etc. Ce sont de grands chantiers qui demandent une vraie vision stratégique. Je pense qu'un certain nombre de politiques n'ont toujours  pas compris la gravité de la situation et ce que cela implique pour les dix prochaines années avant de parvenir à cette indépendance du système de santé. Avant cette pandémie, cette situation était loin d'être pleinement perçue comme telle par le gouvernement.

Est-ce toujours le cas aujourd'hui ou cette crise sanitaire a-t-elle permis de mettre en lumière certaines réalités?

«Je pense qu'il y a eu du chemin de fait. Même si cela ne veut pas dire que les choix qui seront faits répondront à toutes les questions qui ont été posées dans le rapport. Car ce document montre que notre système de santé repose sur des infirmiers et non uniquement sur des médecins. Ce dernier ne pourra jamais fonctionner de manière autonome sans les professions de santé, surtout les infirmières et les aides soignants. De ce point de vue, les pays limitrophes ont été bien gentils avec nous pendant le confinement en ne réquisitionnant pas ces personnels. Sans cela, notre système n'aurait tout simplement pas pu fonctionner. 

Dans vos conclusions, vous recommandez d'«agir sans attendre» en utilisant plusieurs leviers, dont celui d'une meilleure utilisation des ressources disponibles. A quoi faites-vous référence?

«Outre le fait que nous allons devoir recruter, dans les 15 prochaines années, un nombre suffisant de médecins pour simplement compenser ceux qui partent en retraite, nous allons devoir en parallèle recentrer les activités qui demandent vraiment une compétence. Et donc, utiliser les professionnels de santé qui ont une pratique avancée pour leur faire faire des activités qui sont aujourd'hui réalisées par des médecins. 

Et là, c'est un changement de mentalité majeur qui devra être fait, car le Luxembourg possède une majorité de médecins libéraux. Ce qui signifie qu'il va falloir revoir avec eux, les activités où ils peuvent apporter la meilleure plus-value aux patients. Ce qui peut ne pas être les activités qui les font le plus rêver... Il va donc falloir leur faire accepter cet état de fait, à l'image de ce qui se passe dans d'autres pays en Europe.

 C'est-à-dire, concrètement?

«Certains actes, en cardiologie par exemple, sont réalisés en Angleterre ou en Suisse, par des infirmiers de pratique avancée en cardiologie. Idem en ce qui concerne le suivi de maladies chroniques, telles que le diabète, l'obésité ou les maladies rhumatologiques. Et donc concentrer le faible nombre de médecins dont nous disposons pour réaliser les diagnostics, les actes techniques et les thérapies. 

Si une décision politique est prise, nous pouvons avoir les premiers professionnels en pratique avancée au bout de deux à trois ans. Mais pour cela,  il faut qu'une décision soit prise, qu'un accord sur la formation de professionnels de pratique avancée soit trouvé et que la formation soit mise en route. Même si le dernier point peut se faire sans problème au sein d'universités à l'étranger, via des équivalences de diplôme.

Dans un tel système, quelle sera la place allouée aux hôpitaux?

«La meilleure gestion des ressources passera aussi par une restructuration du rôle de l'hôpital qui doit jouer le rôle d'un plateau technique hyper performant qui accueille les patients les plus graves, les plus complexes en complément de structures plus mobiles et plus souples, situées à proximité de la population.


Des soignants «à la limite de leurs capacités»
Considérés lors de la première vague de covid-19 comme des «héros», les personnels soignants poursuivent leur travail, jour après jour, depuis huit mois. Un marathon qui commence à peser sur le moral des troupes. Notamment au sein du service de soins intensifs du CHL.

Les patients, justement, devront eux aussi comprendre ces changements pour les accepter. Vous n'évoquez pas beaucoup cet aspect dans votre rapport...

«Il faudra effectivement que cette communication auprès du grand public soit menée. Mais pas maintenant, car nous sommes encore dans le traumatisme de la crise sanitaire. Certaines activités courantes ont été arrêtées pour gérer la pandémie et donc des patients ont été mis en attente, que ce soit pour des interventions ou des traitements. Dans l'idéal, il faudrait que la campagne de vaccination soit derrière nous et que la population soit sécurisée avant d'entamer un aussi gros chantier.»

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Mises en exergue par la pandémie de covid-19, les difficultés du Luxembourg à trouver du personnel médical en nombre suffisant apparaissent comme l'un des grands chantiers à venir du gouvernement. Pour l'association luxembourgeoise des étudiants en médecine (Alem), le temps est compté.
CHEM, Centre Hospitalier Emile Mayrisch, Foto Lex Kleren
Alors qu'elle attendait une rencontre avec le Premier ministre depuis des mois, l'association des infirmières et infirmiers du Luxembourg (ANIL) a été reçue samedi par Xavier Bettel. Ce dernier assure vouloir améliorer le cursus mais aussi l'image du métier.
Lokales,Die Arbeit des Pflegepersonals in Corona-Zeiten,CHL,Klinik,Hospital,Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort
Considérés lors de la première vague de covid-19 comme des «héros», les personnels soignants poursuivent leur travail, jour après jour, depuis huit mois. Un marathon qui commence à peser sur le moral des troupes. Notamment au sein du service de soins intensifs du CHL.
Alors que la sortie de l'état de crise se profile, le Dr Philippe Turk, directeur médical de la clinique Zitha évoque la situation du secteur hospitalier au Luxembourg. Le praticien tire les premières leçons de la pandémie et esquisse des pistes pour l'avenir.
Lok , Coronavirus , Sars-CoV-2 , Covid-19, Xavier Bettel und Paulette Lenert besuchen Hopital Kirchberg , Hopitaux Robert Schuman , Dankeschön an die Helfer  , Foto:Guy Jallay/Luxemburger Wort
Face à l'évolution en nombre et en âge de la population, le Luxembourg peine à recruter ou à former suffisamment de professionnels. Aussi le ministère envisage-t-il une nouvelle politique à mener afin de rendre plus attirantes les professions en manque de personnels.
Aortenaneurysma OP lokale Betäubung, Foto Lex Kleren