Changer d'édition

Le métier d’infirmier perd de son attractivité au Luxembourg
Luxembourg 11 min. 16.03.2022
Santé

Le métier d’infirmier perd de son attractivité au Luxembourg

Gilles Evrard: «Il y a tout de même une grande différence entre prendre soin de quelqu’un et faire des soins. Le problème n’est pas le salaire.»
Santé

Le métier d’infirmier perd de son attractivité au Luxembourg

Gilles Evrard: «Il y a tout de même une grande différence entre prendre soin de quelqu’un et faire des soins. Le problème n’est pas le salaire.»
Photo d'archive: dpa
Luxembourg 11 min. 16.03.2022
Santé

Le métier d’infirmier perd de son attractivité au Luxembourg

Megane KAMBALA
Megane KAMBALA
Propulsés au premier plan au plus fort de la crise sanitaire, les infirmiers du Luxembourg ont comme partout été extrêmement sollicités ces deux dernières années. Le point sur leur situation à l’heure où les restrictions sanitaires sont allégées.

Leurs revendications avaient déjà été posées bien avant la crise, celle-ci n’a fait que les accentuer. A commencer par la nécessité de réformer le système éducatif afin d’encourager mais aussi de permettre à plus de jeunes de se tourner vers les professions de santé. Interrogée, Tina Koch, secrétaire générale de l’ANIL (Association nationale des infirmières et infirmiers de Luxembourg), est formelle: «Dans les prochaines années, 40 % de professionnels de santé vont partir en retraite».

Aussi, elle s’estime satisfaite que le gouvernement ait enfin «valorisé les diplômes et que le ministère de la Santé s’occupe de revoir nos attributions». Toutefois, elle est «un peu déçue du fait que la formation pour l’infirmier BTS reste toujours en vigueur.»


IPO , Place d`Armes , Demo gegen Reform Ausbildung Gesundheitssektor , Anhörung Petition 1811 Bachelor Krankenpfleger , Foto:Guy Jallay/Luxemburger Wort
La Santé en colère donne de la voix
Plusieurs centaines de manifestants se sont retrouvés devant le Cercle Cité, mardi. But : faire entendre, notamment aux deux ministres présents, Claude Meisch et Paulette Lenert, leur opposition à la réforme des filières de formation des professions de soin.

Un constat pleinement partagé par Gilles Evrard, président de l’ALEPS (Association Luxembourgeoise des Enseignants pour Professions de Santé): «Ils veulent maintenir le BTS, ce que nous ne voulions pas, puisque le ministère compte en faire une évaluation en 2028, sans garantie d’arrêt de la formation à ce moment là! On voulait un arrêt du BTS en 2024, on a de moins en moins de candidats! Un BTS n’aide pas pour la suite des études sachant qu'au préalable, ils doivent déjà s'orienter très tôt au lycée, deux ans avant de passer leur bac! Ils doivent donc par la suite faire des formations complémentaires. Autant de perte de temps par rapport au schéma classique à travers l’Union européenne! Maintenir deux modèles avec l’arrivée annoncée de plusieurs bachelors spécialisés, c'est un non-sens.»

On a dormi pendant des années et maintenant qu’on a eu une pandémie… Seuls 30% de soignants sont luxembourgeois. C’est incompréhensible qu’on peine à faire plus d’écoles de soins.

Gilles Evrard, président de l'ALEPS

Des bachelors qui interrogent quant à l’avenir du nouveau siège du LTPS qui accueillera 1.200 étudiants. Pourtant, Gilles Evrard affirme que ce nouveau site, les enseignants l’attendent «depuis 24 ans!». Un temps d’attente qui selon lui résume un parfait exemple de «mauvaise volonté politique pour ne pas faire avancer le dossier.»

«En 2007, ils voulaient le mettre dans le secteur de la gare de Luxembourg, ce qui était une très mauvaise idée. Au final, cela a été une perte d’argent substantielle, puisque des plans avaient été réalisés ... On a dormi pendant des années et maintenant qu’on a eu une pandémie… Seuls 30% de soignants sont luxembourgeois. C’est incompréhensible qu’on peine à faire plus d’écoles de soins. On est content que des bachelors spécialisés arrivent mais cela ne résout rien! Il aurait plutôt fallu mettre en place des masters spécialisés, comme c'est le cas dans d'autre pays européens. De nouveau une exception luxembourgeoise par rapport au modèle de Bologne... On voulait pourtant une harmonisation sur ce modèle. A l’heure actuelle, il n’y a pas de projets de loi pour changer le statut d’infirmier dans ce sens au Luxembourg.»

Il reconnait néanmoins que la rentrée 2024 pour l'ouverture du nouveau siège lui semble réaliste puisqu’il est actuellement enfin en construction, juste en face du siège actuel du LTPS, dont le site appartient à la commune de Strassen, à proximité du CHL, «un hôpital parfait pour les spécialisations». «Tous les moyens sont enfin investis, mais on nous parle dans le même temps d’un campus à l’Uni pour la rentrée 2023. C’est un véritable flou artistique.»

Annoncés en mai 2021, ce sont en effet 7 nouvelles formations qui seront proposées à l’Université du Luxembourg pour la rentrée 2023. Dans une réponse parlementaire suite à une série de questions du député pirate Sven Clément en janvier dernier, le ministre Claude Meisch avait informé que «l'Université du Luxembourg a des échanges réguliers avec le LTPS, dont la collaboration exacte reste à définir».

Les formations ont bel et bien été annoncées, l’Uni est en charge du dossier, mais il n’y a aucun groupe de travail mis en place avec le LTPS! Le ministre Claude Meisch parle de contacts réguliers mais il n’y en a pas!

Gilles Evrard, président de l'Aleps

Ce que réfute totalement Gilles Evrard: «Les formations ont bel et bien été annoncées, l’Uni est en charge du dossier, mais il n’y a aucun groupe de travail mis en place avec le LTPS! Le ministre Claude Meisch parle de contacts réguliers mais il n’y en a pas! Pourtant une annonce a été mise dans le Luxemburger Wort pour un professeur souhaité à la rentrée universitaire de 2023, qui aurait des qualifications que personne au Luxembourg n’a… Nous allons essayer d’intensifier les contacts, mais la démarche aurait dû selon moi venir d’eux: Nous avons des projets et plein d’idées, tous les contacts, les lieux de stage…»

Il ajoute également qu'ils n'ont «pas les moyens en termes de personnel enseignant pour deux formations en parallèle. A moins d’engager des enseignants étrangers pour l’Uni. Nous sommes actuellement en pénurie de personnel enseignant, on vient de recruter une seule candidate pour la rentrée prochaine. On devrait en avoir beaucoup plus des enseignants. La réponse parlementaire parle aussi d’envoyer quelques professeurs à l’Uni, nous n’avons pas de retour là-dessus.»  


CHEM, Centre Hospitalier Emile Mayrisch, Foto Lex Kleren
8,5% d'absentéisme au sein du personnel soignant en 2020
La crise sanitaire épuise les infirmiers, qui ont été plus nombreux en 2020 à manquer le travail.

Par ailleurs, l’ANIL déplore que «les différentes voies de formation soient actuellement si difficiles à comprendre pour les jeunes qui seraient intéressés par le métier. En plus, le fait de faire (selon la nouvelle réforme) deux fois trois ans afin d’avoir un bachelor en soins généraux et un bachelor en soins spécialisés risque de ne pas être motivant pour les jeunes. Leur orientation vers d’autres métiers est plus que probable et absolument compréhensible. Il faudrait absolument ouvrir la formation bachelor infirmiers pour un plus grand nombre de personnes, afin de former au plus vite un nombre suffisant d’infirmiers.»

Comment est-ce possible qu’il y ait une valorisation/reformation des études spécialisées avant de valoriser, reformer l’étude de base en soins infirmiers généraux?

Tina Koch, secrétaire générale de l'ANIL

Le fait d’avoir pris la décision de mettre en place «le bachelor pour les infirmiers spécialisés pour la rentrée 2023, et le bachelor pour l’infirmier en soins généraux 2024 c’était plutôt une décision politique pour valoriser immédiatement les formations des spécialisations» du point de vue de l’ANIL.

«Ce qu’ils ont bien mérité, mais il manque un fil rouge et une stratégie globale dans la formation. Comment est-ce possible qu’il y ait une valorisation/reformation des études spécialisées avant de valoriser, reformer l’étude de base en soins infirmiers généraux? Nous aurions plutôt préconisé de mettre en place le bachelor pour les infirmiers en soins généraux, puis de réfléchir à une passerelle, pour tout infirmier en soins généraux BTS actuellement sur le terrain. Ensuite une revalorisation des infirmiers spécialisés, et la mise en place d’une formation adaptée à leur niveau de formation. Sans oublier les autres professions de santé et l’aide socio-familiale.»

Modèle de formations de la santé préconisé par l'ANIL.
Modèle de formations de la santé préconisé par l'ANIL.
Image: ANIL

Une image du métier et des process à changer

A ces problèmes relatifs à la formation, s’ajoute ceux afférant à l’image que les gens se font du métier et de sa réalité. Pour Tina Koch, afin «d’éviter d’aggraver encore plus la pénurie des professions de santé sur le terrain, il faudra absolument changer l’image des infirmiers. On est bien plus que l’assistant du médecin. Nous sommes une profession autonome avec notre rôle propre, que nous aimons exécuter et promouvoir au quotidien dans notre travail. Le covid a rendu notre profession plus visible, mais rien n’a concrètement changé dans l’image que les gens s’en font.»

Il faudra absolument changer l’image des infirmiers. On est bien plus que l’assistant du médecin. Nous sommes une profession autonome avec notre rôle propre

Tina Koch, secrétaire générale de l'ANIL

Même son de cloche pour Gilles Evrard, qui explique que la «charge de travail est trop importante, les procédures de prise en charge des patients et de formation d’un jeune sont également compliquées. De plus, il y a tout de même une grande différence entre prendre soin de quelqu’un et faire des soins. Le manque de personnel et le manque de temps qui en découle empêchent de prendre pleinement soin des gens auxquels on prodigue des soins, un sacré paradoxe. Le problème n’est pas le salaire.»

Il poursuit en ajoutant que «les process administratifs actuels veulent que les données de chaque patient soient mises dans des fichiers pour justifier les soins. Le Luxembourg n’est pas un très grand pays en superficie, pourtant il n’existe pas de documentation informatique uniforme, chaque hôpital possède son propre programme informatique. Les systèmes et l’archivage sont importants, mais ils pourraient être nettement allégés pour dégager du temps, tant pour les patients que pour former les jeunes.»


Nurses and doctor tend to a  patient inside the negative pressure room  during the night shift of April 10 to 11, 2020, in the intensive care unit exclusively for COVID-19 patients at the Ixelles Hospital in Brussels, amid the COVID-19 pandemic, caused by the novel coronavirus. (Photo by Aris Oikonomou / AFP)
Bettel veut plus d'infirmières made in Luxembourg
La crise covid a mis en évidence une faiblesse du système de soins du pays : son extrême dépendance à l'égard des personnels de santé formés dans les pays voisins.

Une charge de travail qui s'est d'autant plus ressentie au plus fort de la crise sanitaire, puisque «l’insécurité et la peur du virus n’ont pas aidé.»

Selon le président de l'ALEPS, «on voyait la lourdeur de la prise en charge des malades, l’isolement des patients, ce qui a causé une souffrance psychique pour les soignants. Il faut savoir que toute personne intubée avait d'emblée 50% de chance de survie en moins. Il faut aussi compter l'impact mental des découvertes de clusters et des vagues de décès dans les milieux extrahospitaliers.»

Ce métier est très dur psychologiquement et si on est déjà fragile on peut ne pas ou ne plus le supporter, mais ça reste à mes yeux un métier d’amour avant tout.

Ana Da Cunha, étudiante en dernière année au LTPS

Concernant les étudiants «certains ont été mis à la porte de leur stage. Ils étaient dans une première phase à domicile, nous sommes intervenus auprès du ministère, car s'ils n'avaient pas assez d’heures en milieu hospitalier, ils ne pouvaient pas valider leur diplôme! Après des pourparlers, ils ont finalement été accueillis dans la réserve sanitaire pour combattre la pandémie. C’est une expérience assez inédite! Nous avons eu des étudiants malades, c’était très compliqué… Beaucoup ont dû faire des rattrapages de stage… Il y a eu des abandons d’étudiants qui ne trouvaient plus de sens à tout cela, qui étaient très fatigués psychiquement…» 

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Le 13 mars 2020, le pays recensait le premier décès lié au covid. Alex Meyers, responsable adjoint du service soins intensifs des Hôpitaux Robert Schuman, revient sur les deux ans de pandémie et la prise en charge des patients.
Pas moins de douze syndicats et organisations professionnelles de soins tiendront un piquet de contestation ce 1er juin, devant la Chambre des députés. En cause : les nouveaux cursus de formation proposés par le gouvernement.
ARCHIV - 20.03.2019, Sachsen, Leipzig: Im Transplantationszentrum am Universitätsklinikum wird eine von einem gesunden Spender vor wenigen Minuten entnommene Niere beim Empfänger transplantiert. (zu dpa «Vom Notarzt zum Arzt in Not - wie Organspende Leben rettet») Foto: Waltraud Grubitzsch/ZB/dpa +++ dpa-Bildfunk +++
A la rentrée, l'Université du Luxembourg proposera trois poursuites de formations pour les titulaires de master en médecine. Former plus de soignants au niveau national étant clairement un des objectifs visés.
CHEM, Centre Hospitalier Emile Mayrisch, Foto Lex Kleren
Alors que le gouvernement vient d'annoncer l'ouverture de nouveaux cursus pour accéder à la profession, les syndicats infirmiers font la grimace. La potion administrée ne soignera pas les maux des blouses blanches en matière de diplômes.
Le gouvernement, conscient de la nécessité de former mieux et plus de personnels soignants, va ouvrir une série d'enseignements supérieurs. Un plus pour le cursus des infirmiers mais aussi des futures sages-femmes et assistants en radiologie.
20.04.2021, Sachsen, Leipzig: Die Studentin Lea (r) übt unter Anleitung von Bianca Hünlich, Lehrkraft für Hebammenkunde, das Aufnehmen eines Neugeborenen in der Lernklinik der Medizinischen Fakultät. Die Übung ist Teil des ersten Semesters im Modul "Hebammenhandeln in der Schwangerschaft". Die beiden jungen Frauen studieren mit 24 Kommilitoninnen seit Anfang April Hebammenkunde an der Universität Leipzig. Nach mehr als 20 Jahren gilt nun durch das neue Hebammengesetz: Wer Hebamme werden will, muss ein Bachelorstudium absolvieren. Foto: Jan Woitas/dpa-Zentralbild/dpa +++ dpa-Bildfunk +++
La crise sanitaire a placé le personnel soignant au centre de la lutte contre le covid-19. Anne-Marie Hanff, la présidente de l’Association nationale des infirmières et infirmiers du Luxembourg (ANIL), monte à nouveau au créneau pour une réforme en urgence des modalités de formation de la profession.