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«Le frontalier-type n'est pas celui qu'on croit»
Luxembourg 6 min. 11.04.2018

«Le frontalier-type n'est pas celui qu'on croit»

«Le frontalier-type n'est pas celui qu'on croit»

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Luxembourg 6 min. 11.04.2018

«Le frontalier-type n'est pas celui qu'on croit»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Les frontaliers sont toujours de plus en plus nombreux au Luxembourg: en janvier 2018, ils étaient 187.800 à passer la frontière, et parmi eux plus de la moitié résident principalement en Lorraine.

Le LISER (Luxembourg Institute of Socio-Economic Research) a réalisé une étude sur ces personnes qui viennent en majeure partie de villes comme Thionville, Metz ou Longwy.

Depuis quand le Luxembourg est-il devenu l'eldorado des frontaliers? D'où viennent-ils? Dans quel domaine travaillent-ils?

"Nous avons voulu comparer les frontaliers lorrains avec les actifs lorrains. C'est une question qui n'a jamais été abordée. Qu'est-ce qui motive ces personnes à traverser la frontière chaque jour? Nous voulions porter un nouveau regard sur ces frontaliers", explique Philippe Gerber, chercheur au LISER et co-auteur de plusieurs études sur le sujet.


De plus en plus de frontaliers travaillent au Luxembourg
Le nombre de travailleurs frontaliers a évolué un peu plus vite que celui des résidents (+4.3% contre +3%) au cours de l'année 2017. Ils sont 183.548 à passer la frontière chaque jour pour venir travailler, soit 6.961 personnes de plus qu'en fin 2016.

Arrivée massive de Français au milieu des années 80

"Jusqu'au milieu des années 80, ce sont les Belges qui viennent majoritairement travailler au Luxembourg", explique-t-il. La monnaie commune et les facilités d'échanges entre les deux pays ont fortement favorisé cette préférence belge. 

Dans le même temps, c'est le marché de travail allemand, très attractif, qui attire davantage les frontaliers lorrains. Entre 1968 et 1982 par exemple, la part des frontaliers vers l'Allemagne totalise 29.231 personnes, soit le double des frontaliers vers le Luxembourg à l'époque.

La crise, la fermeture de nombreux sites sidérurgiques, le chômage ou encore l'appel du Luxembourg toujours plus vivifiant vers la main-d'oeuvre française sont autant d'éléments qui ont inversé la tendance et attiré de nombreux français vers le Grand-Duché. "C'est clairement une volonté de l'Etat luxembourgeois d'utiliser cette immigration à moment-là. Le pays n'a rien à perdre à les accueillir, au contraire", souligne Philippe Gerber.

Le nombre de frontaliers venant de France au Luxembourg commence alors à dépasser celui originaire de Belgique, comme le démontre le schéma ci-dessous. La diminution de la proportion d'actifs lorrains travaillant en France s'effectue essentiellement au profit des frontaliers travaillant au Luxembourg. La proportion de ces derniers a progressé fortement durant cette période, passant de 0,3% à la fin des années 60 à 8,7% en 2013, avec une forte augmentation à partir des années 90.

Alors que le nombre d'actifs lorrains travaillant en France (en bleu) diminue fortement, celui des frontaliers allant au Luxembourg fait un bond après les années 80.
Alors que le nombre d'actifs lorrains travaillant en France (en bleu) diminue fortement, celui des frontaliers allant au Luxembourg fait un bond après les années 80.
Insee

Entre 1990 et 2013, l'accroissement des frontaliers français vers le Luxembourg s'opère de façon fulgurante pour atteindre 70.013 individus à la fin de cette période. "Le nombre de Français a quadruplé en deux temps trois mouvements, malgré la crise. Le Luxembourg a pas mal encaissé durant cette période mais a toujours conservé sa croissance malgré tout", analyse Philippe Gerber.

Depuis maintenant plus de 20 ans, le contingent français représente donc plus de la moitié de la main-d'oeuvre transfrontalière: plus de 94.000 Français, résidant principalement en Lorraine, font le déplacement chaque jour en 2018. 

Le Luxembourg, premier employeur de Metz

La "Lorraine limitrophe" comprend trois départements: la Meurthe-et-Moselle, la Meuse et la Moselle. L'effectif des frontaliers qui y résident et qui travaillent au Luxembourg représente 97,4% de la population transfrontalière lorraine totale entre 1968 et 2013. Outre Thionville, Longwy et Metz, Philippe Gerber distingue deux types de communes en Lorraine.

  1. Les communes d'accueil constant qui, même avant le boom des années 80, possédaient déjà un nombre important de frontaliers. Cette catégorie comprend 42 communes; 
  2. Les communes d'accueil courant, c'est-à-dire celles qui voient se multiplier le nombre de frontaliers depuis 1968.

La catégorie de communes d'accueil courant passe ainsi de 153 en 1968 à 308 en 1990 pour atteindre finalement 642 en 2013. Au total, sur 1.824 communes au sein de la Lorraine limitrophe, 35,2% des communes sont habitées par des frontaliers du Luxembourg.

Nous pouvons même aller plus loin et constater qu'entre 1968 et 2013, un glissement progressif du centre de l'ellipse s'opère: alors que le centre de gravité était davantage situé à Thionville à la fin des années 60, celui-ci a tendance à se déplacer vers le sud pour rejoindre l'agglomération messine. "Nous assistons à la fois à une concentration et une dispersion des travailleurs frontaliers", souligne Philippe Gerber.

"Les communes limitrophes ont toujours accueilli de nombreux travailleurs frontaliers. Mais il n'y a plus assez de places pour tout le monde. Il est donc logique que ces frontaliers se dispersent dans des communes plus éloignées de la frontière mais qui auront par exemple, une possibilité de prendre le train. C'est notamment le cas avec Metz." 

Davantage d'ouvriers et de personnes diplômées

Mais l'augmentation du nombre de frontaliers n'est pas la seule cause de cette dispersion au sein de la Lorraine. Les différentes classes sociales jouent également un rôle ici. 

"Nous ne trouvons pas les mêmes frontaliers selon les villes: Longwy, qui reste une ville ouvrière, accueille des frontaliers plus défavorisés qu'à Thionville ou Metz. C'est d'ailleurs à Thionville que le nombre de diplômés du supérieur augmente le plus. La croissance démographique des frontaliers sera également plus lente du côté de Metz puisque ce sont majoritairement les classes favorisées qui s'y installent", détaille Philippe Gerber. 

Pour comprendre cette évolution, il faut se replonger quelques années en arrière. Les ouvriers frontaliers sont les plus nombreux jusqu'en 1999. Cette part s'effrite dans les années 2000 et chute jusqu'en 2013.

A contrario, la part de frontaliers diplômés, elle, ne cesse d'augmenter durant ces mêmes années. Mais les cadres et professions intellectuelles supérieures ne franchissent la barre des 10% qu'à la fin des années 2000, pour être à près de 13% en 2008.

Même si la part de frontaliers diplômés vivant aux alentours de Thionville ou Metz ne cesse de croître, la part ouvrière reste toujours importante. "Le Luxembourg est un marché dynamique pour l'emploi, qui attire de loin. Beaucoup d'ouvriers français sont encore demandés à l'heure actuelle, même si cette tendance s'atténue un peu."

Les frontaliers sont représentés sur le graphique de gauche. La part d'ouvriers reste la plus importante, même si on peut constater que celle des diplômés d'études supérieures (en rouge) a fortement augmenté.
Les frontaliers sont représentés sur le graphique de gauche. La part d'ouvriers reste la plus importante, même si on peut constater que celle des diplômés d'études supérieures (en rouge) a fortement augmenté.
Insee

"Le frontalier-type n'est pas celui qu'on croit. Oui, il y a beaucoup de banquiers mais aussi beaucoup d'ouvriers! Notre étude le montre bien. La part des ouvriers a diminué avec les années mais elle reste majoritaire dans le pays, au même titre que les employés", commente Philippe Gerber.

Un paradoxe toutefois avec les données du STATEC, où l'on voit que les secteurs qui recrutent le plus de frontaliers sont les suivants:

  1. le commerce;
  2. la place financière, c’est-à-dire des activités financières et d’assurance;
  3. la construction, très développée au Luxembourg à cause du boom immobilier;
  4. le secteur de la santé et de l’action sociale;
  5. l'industrie.

"On voit aussi que beaucoup de frontaliers diplômés sont prêts à obtenir des boulots moins qualifiés mais mieux payés qu'en France. Le frontalier cherchera toujours un juste équilibre, entre les trajets, son lieu d'habitation, sa qualité de vie, son travail etc.".

Des frontaliers plus nombreux qui restent au Luxembourg


L'info graphique: Les étrangers occupent l'emploi au Luxembourg
En octobre 2016, pour la première fois dans l'histoire du Luxembourg, les étrangers résidant au Luxembourg occupaient davantage d'emplois salariés dans le pays que les résidents de nationalité luxembourgeoise. Qu'en est-il en cette fin d'année 2017 ?

Une tendance à la hausse qui continue d'évoluer, selon Philippe Gerber: "Nous sommes ici dans une spirale positive. Il y a davantage de Français qui travaillent au Grand-Duché et qui "appellent" du coup aussi d'autres à franchir la frontière, malgré les problèmes de transport que l'on connaît aujourd'hui". Et c'est un fait, la population de frontaliers au Luxembourg vieillit.

"Les frontaliers qui sont arrivés il y a quelques années au Grand-Duché semblent rester ici. On a une tendance qui, clairement, n'est pas au rajeunissement. Alors oui, le marché du travail attire toujours autant les jeunes mais on voit également que les anciens restent", explique Philippe Gerber, qui ajoute, "le Luxembourg est bien le premier employeur de Metz par exemple, mais il faut reconnaître une chose: les Lorrains continuent majoritairement de travailler en Lorraine", glisse-t-il dans un sourire.

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