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Le fossé entre politique migratoire et humanité «abîme les gens»
Frédérique Buck: «Ce sont vraiment les jeunes qui doivent s'emparer de cette question migratoire qui est une question principale en Europe».

Le fossé entre politique migratoire et humanité «abîme les gens»

Photo: Christophe Olinger
Frédérique Buck: «Ce sont vraiment les jeunes qui doivent s'emparer de cette question migratoire qui est une question principale en Europe».
Luxembourg 2 5 min. 14.11.2018

Le fossé entre politique migratoire et humanité «abîme les gens»

Maurice FICK
Maurice FICK
Le film «Grand H» - pour «Grande Humanité» - montre des Luxembourgeois qui s'engagent jour après jour aux côtés des réfugiés et des demandeurs d'asile. Certains sont «carrément abîmés par tout ce qu'ils ont vu et entendu ces trois dernières années», raconte la réalisatrice du documentaire, Frédérique Buck, face à notre caméra.

La longue attente des réfugiés, pendant que leur demande d'asile est instruite dans les méandres de l'Administration luxembourgeoise, le refus final ou pas, les refoulements,... «au final, ça abîme les gens», constate Frédérique Buck, réalisatrice du documentaire «Grand H» projeté au cinéma Utopia à Luxembourg durant cinq semaines et qui n'a pas fini de raconter la «crise migratoire» vécue par la société civile.

«Ça abîme» ceux qui demandent une protection internationale au Luxembourg mais aussi tous ceux qui travaillent à leur contact, les suivent, les hébergent, les soignent, participent à leur intégration, s'attachent à eux. Professionnellement ou par simple humanité. Certaines personnes sont «carrément abîmées par tout ce qu'elles ont vu et entendu pendant ces trois dernières années».

Frédérique Buck connaît bien le sujet de l'accueil des migrants et de leur insertion sociale sur le terrain. Elle avait initié et été récompensée pour la campagne de sensibilisation du grand public «I'm not a refugee». Elle est aussi cofondatrice de l'initiative citoyenne «OH Oppent Haus - Open Home», qui met en lien des résidents luxembourgeois et des réfugiés, et cofondatrice du restaurant d'inclusion sociale «Chiche!» à Luxembourg-Bonnevoie. Elle nous parle de son premier documentaire, le «Grand H»:

L'idée du film-documentaire de Frédérique Buck auquel ont participé spontanément quinze témoins et acteurs de l'accueil des réfugiés au Luxembourg, est de «porter la voix de la société civile». Son intention n'était pas de montrer le travail des ONG dans l'insertion des demandeurs de protection internationale mais davantage de montrer de manière très simple, le ressenti de ces personnes qui s'impliquent au quotidien dans cette tâche compliquée et laborieuse, mais combien humaine, d'accueillir des semblables aux parcours chaotiques.

Le Luxembourg «est bien placé. On fait beaucoup de choses. On a beaucoup de structures d'ONG et pourtant, pour chaque demandeur d'asile, c'est compliqué», sait trop bien Frédérique Buck. Elle l'a constaté sur le terrain et en a eu confirmation en réalisant son documentaire: «Sans les ONG et sans les citoyens à leurs côtés, c'est plutôt voué à l'échec». Entendez: les réfugiés qui débarquent au Luxembourg n'auraient que peu de chance de trouver un toit où ils se sentent bien, où ils peuvent apprendre les langues, où ils peuvent travailler, voir leur demande aboutir.

La question de l'humanité reste «difficile» pour le ministre de l'Immigration et de l'Asile, Jean Asselborn, un des 15 témoins qui a pris place face à sa caméra, sans condition. Car «il y a vraiment un fossé entre la politique, les mesures d'intégration et l'Administration d'un côté et ce que vivent les gens au jour le jour, de l'autre côté. Quand une personne arrive ici et qu'elle attend deux ou trois années pour avoir un statut de réfugié ou pas -parce qu'il y a aussi beaucoup de refus- ça abîme les gens au final». 

Frédérique Buck avait elle-même perdu le sommeil face à toutes ces questions nées du fossé entre les politiques d'asile et l'humanité. La réalisation de ce documentaire l'a-t-elle apaisée? «Non», répond la réalisatrice dans un sourire qui en dit long sur l'inextricable problématique. «Rien n'a vraiment changé» depuis la crise des réfugiés de 2015 au Luxembourg. Pour chaque réfugié et demandeur d'asile «c'est la croix et la bannière pour s'en sortir et arriver à mener une nouvelle vie».

L'aventure de «Grand H» se poursuit

L'accueil du grand public a «vraiment été très bon» dans les salles et le film est «évidemment disponible pour des projections privées» que ce soit pour des communes, des institutions ou des lycées.  Avant et après les projections, Frédérique Buck et des personnes qui témoignent dans le film, viennent nourrir le débat qui se poursuit sur les questions de l'accueil, de l'intégration, de l'humanité.

«On va à la rencontre des jeunes dans les lycées» car Frédérique Buck pense que «ce sont vraiment les jeunes qui doivent s'emparer de cette question migratoire qui est une question principale en Europe».


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