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Le féminisme luxembourgeois renaît de ses cendres
Luxembourg 6 min. 08.03.2019 Cet article est archivé

Le féminisme luxembourgeois renaît de ses cendres

Orange Week 2018: 300 personnes forment le symbole féminin en signe de solidarité contre la violence à l'égard des femmes

Le féminisme luxembourgeois renaît de ses cendres

Orange Week 2018: 300 personnes forment le symbole féminin en signe de solidarité contre la violence à l'égard des femmes
Roberto Millich – Elvinger Hoss Prussen
Luxembourg 6 min. 08.03.2019 Cet article est archivé

Le féminisme luxembourgeois renaît de ses cendres

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Longtemps en hibernation, la lutte pour les droits des femmes revient en force, avec de nouveaux visages et de nouvelles armes. Mais ce militantisme 2.0 reste encore trop sage aux yeux des féministes de la première heure.

«Le 8 mars? C'est un alibi. On ne devrait plus avoir besoin de faire ça», lance Marguerite Biermann, désabusée. À 88 ans, cette avocate et ancienne magistrate, cofondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) au Luxembourg dans les années 1970, porte un regard très critique sur le féminisme d'aujourd'hui, bien trop fade à son goût.  


©PHOTOPQR/LA DEPECHE DU MIDI ; DDM-MICHEL VIALA PRES DE 300 FEMMES ONT PARTICIPE A UNE MANIFESTATION DANS LES RUES DE TOULOUSE A L'OCCASION DE LA JOURNEE  DE LA FEMME
TOULOUSE LE 08/03/2012
Women demonstrated to celebrated the Women's World Day in Toulouse on march 8, 2012
Première grève nationale des femmes en Belgique
Elles veulent rendre visible l'importance de leurs tâches quotidiennes: les femmes font grève ce vendredi en Belgique, inspirées par le mouvement des Espagnoles en 2018.

L'ex-militante regrette le temps où les femmes se faisaient entendre: «Fini l'engagement, les combats collectifs, il n'y a plus de solidarité», estime-t-elle. «Les femmes d'aujourd'hui sont naïves et suivent le courant de la politique sans jamais le remettre en cause.»

Marguerite Biermann, l'une des pionnières du féminisme au Luxembourg
Marguerite Biermann, l'une des pionnières du féminisme au Luxembourg
Anouk Antony

Derrière l'amertume, il y a surtout une angoisse qui ne l'a jamais quittée: «J'ai peur de voir les femmes retourner dans le trou duquel on les a sorties.» Il faut dire que jusqu'en 1974, une femme qui se mariait redevenait mineure aux yeux de la loi luxembourgeoise. C'est grâce au combat des féministes de l'époque, Marguerite en tête, que la Chambre des députés, alors composée à 100% d'hommes, accordera finalement des droits civils aux épouses.  

«Les Américaines se battaient, les Françaises aussi, on s'est inspirées de ces mouvements», se souvient-elle. «Et il a fallu convaincre les femmes elles-mêmes du bien-fondé de notre lutte car elles s'estimaient chanceuses! Elles ne voyaient ni la dépendance ni la soumission», juge l'ancienne magistrate.

Le prix de l'émancipation 

Pourtant, l'oppression est bien réelle. Marguerite a dû batailler dur pour accéder au poste de juge alors qu'on lui assène que les femmes sont «partiales et trop émotives» pour une telle fonction, sans compter que «leur cerveau, plus petit que celui des hommes, les rend moins intelligentes», se remémore-t-elle. Marguerite Biermann y parviendra finalement, non sans s'attirer les foudres de ses collègues masculins.


Histoire(s) de femme(s), les Luxembourgeoises se racontent
Nécessaire. Ce film, sur lequel la réalisatrice Anne Schroeder travaille depuis quatre ans, sort ce 5 décembre, en pleine polémique sur le manque de femmes à la Chambre des députés. Des Luxembourgeoises y confient ce qu'a été leur vie et quelle place la société leur a accordée.

Ce qu'elle voudrait, c'est que les jeunes femmes n'oublient pas à quel prix leurs aînées ont payé l'émancipation dont elles jouissent elles aussi aujourd'hui, et poursuivent la lutte pour leurs droits, sans rien laisser passer. 

La relève utilise ses propres armes

Alors qu'on n'entendait plus parler de féminisme au Luxembourg ces dernières années, un vent nouveau souffle sur le pays. Sur les réseaux sociaux et face aux caméras apparaît une grande fille aux longs cheveux bruns et au regard déterminé. Lou Reckinger. À 21 ans, elle se trouve dans la génération #Metoo et incarne la relève tant attendue.

Lou Reckinger
Lou Reckinger
Photo privée, DR

Biberonnée au féminisme, la petite Lou se dit «agacée» par les propos de sa maman durant son enfance. «À la maison, on parlait tout le temps des droits des femmes. J'avoue que ça me paraissait loin de ma réalité», assure-t-elle. «Pour moi, hommes et femmes étaient égaux, tout ça était dépassé! J'avais tendance à lever les yeux au ciel à chaque fois», se souvient la jeune femme.

Je suis féministe et je le revendique

Ce n'est qu'à l'adolescence qu'elle change de point de vue. «Quand mon corps est devenu celui d'une femme, j'ai pris conscience de l'oppression et des inégalités à tous les étages», note l'étudiante en économie. Et cette dernière décide de passer à l'action en lançant l'association Voix de jeunes femmes, avec l'appui du Conseil nationale des femmes en 2017. Son objectif: faire du bruit. Le discours policé, très peu pour elle. «Je suis féministe et je le revendique. Parler d'égalité sans jamais mettre le doigt sur le fait que les femmes sont opprimées, ce n'est pas parler du vrai problème», assure Lou Reckinger.

Lou Reckinger (à gauche) avec sa soeur, lors de la marche féministe contre les violences sexistes et sexuelles le 24 novembre 2018 à Paris
Lou Reckinger (à gauche) avec sa soeur, lors de la marche féministe contre les violences sexistes et sexuelles le 24 novembre 2018 à Paris
Photo privée, DR

Lou est de toutes les manifestations pour les droits des femmes, de toutes les marches contres les violences qui leur sont faites, entre Paris, Luxembourg, et Bruxelles, où elle se trouve actuellement en échange Erasmus. Et puis, il y a ce puissant porte-voix qui n'existait pas au temps de Marguerite: les réseaux sociaux. 

67% des femmes déjà harcelées

«On utilise beaucoup Facebook mais aussi d'autres réseaux populaires: cela nous aide pour le contact avec les jeunes. C’est aussi très pratique pour s’organiser vu que certains membres de l'association étudient à l’étranger», explique la militante.  

A travers les posts et les commentaires, Lou Reckinger mesure le regain d'intérêt pour la cause féministe, en lien direct «avec Trump et ce qui se passe au Venezuela, où les droits des femmes sont bafoués», assure-t-elle. Mais le Luxembourg n'est pas en reste. «67% des femmes ici ont déjà fait face au harcèlement sexuel», relate la jeune femme  qui rappelle que la moyenne au sein des pays de l'UE se situe à 55%. D'où l'idée d'une plateforme dédiée aux «survivors» où les femmes peuvent discuter, échanger, en tout anonymat. 

Coaching dans les lycées

En plus de son activité en ligne, l'association Voix de jeunes femmes, qui compte aujourd'hui 133 membres, agit directement auprès des lycéennes, notamment lors d'ateliers au cours desquels les filles apprennent à s'exprimer sans peur, à briser les tabous, à entreprendre sans craindre le plafond de verre ou encore à s'armer face au risque de harcèlement sexuel.

Pour toutes ces actions, l'association a reçu, en octobre dernier, le prix Anne-Beffort de la Ville de Luxembourg, qui récompense une initiative remarquable dans le domaine de l'égalité des chances. Un premier encouragement pour Lou Reckinger et son équipe qui planchent désormais sur d'autres projets pour 2019. Dont un événement spécial pour le centenaire du droit de vote des femmes, accordé aux Luxembourgeoises le 8 mai 1919.


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