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Le «féminicide», cette notion inconnue au Luxembourg
Luxembourg 4 min. 11.09.2019

Le «féminicide», cette notion inconnue au Luxembourg

En 2018, la police grand-ducale a été contactée pas moins de deux fois par jour pour des faits de violence domestique.

Le «féminicide», cette notion inconnue au Luxembourg

En 2018, la police grand-ducale a été contactée pas moins de deux fois par jour pour des faits de violence domestique.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 4 min. 11.09.2019

Le «féminicide», cette notion inconnue au Luxembourg

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Alors que 104 femmes ont perdu la vie en France sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint, le Grand-Duché ne dispose pas, à l'heure actuelle, de statistiques précises sur ce phénomène.

Denise, Corinne, Mélissa ou encore Yvonne... Les prénoms de plusieurs dizaines de femmes, mortes sous les mains de leur compagnon, fleurissent sur les murs des rues de plusieurs villes de France, dont Nancy, depuis le 8 septembre dernier.

Et pour cause: 104 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le début de l'année en France, selon un décompte de l'association «Féminicides par compagnon ou ex». Une réalité qui ne touche pas uniquement l'Hexagone.

Aucun décompte au Luxembourg

En Allemagne, 109 femmes sont déjà mortes sous les coups de leur compagnon depuis le 1er janvier dernier ; 84 décès ont également été recensés en Roumanie, 70 au Royaume-Uni ou encore 65 en Italie.

Une notion encore loin d'être prise en compte au Luxembourg, même si la ministre de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Taïna Bofferding (LSAP), admet suivre «régulièrement l'évolution de la situation (...) dans le cadre de la violence domestique» et assure que «chacune des victimes est une de trop».   

Les données de comparaison disponibles sont malheureusement plutôt limitées: les indicateurs fournis par Eurostat ne couvrent que 20 pays, dont 15 États membres et quatre pays candidats des Balkans occidentaux (Albanie, Bosnie, Macédoine, Monténégro), ainsi que la Suisse. Il manque les données statistiques de 13 États membres sur les cas de féminicide.

Le Luxembourg en fait partie: aucun décompte officiel de ce genre n'est établi à ce jour. Mais les faits divers concernant le meurtre de femmes par leur compagnon ne manquent malheureusement pas - le dernier en date remontant au 11 août dernier, à Esch-sur-Alzette, où une femme a été tuée après une altercation.

Deux appels pour violence domestique par jour

Comment expliquer cette absence de statistiques? Pour le Conseil national des femmes du Luxembourg (CNFL), c'est simple: personne n'effectue de comptage. «Dans les autres pays comme en France, ce sont les associations qui épluchent les journaux pour effectuer ce décompte. Ce n'est pas le cas au Luxembourg», explique la présidente du Conseil, Anik Raskin.

Contacté à ce sujet, le ministère de l'Égalité entre les hommes et les femmes nuance toutefois en se référant aux «chiffres très détaillés en matière de violence domestique» disponibles au Grand-Duché. En effet, rien que l'année dernière, la police grand-ducale a été appelée 739 fois - en moyenne deux fois par jour - pour des faits de violence entre personnes intimes. Dans 231 cas, l'auteur des violences a été expulsé du foyer.

Neufs agresseurs sur dix sont des hommes

Seulement 5 à 10% de ces cas sont toutefois signalés à la police. La peur, la honte mais aussi la dépendance financière ou émotionnelle à son partenaire jouent beaucoup, selon la police, qui ajoute que «dans la majorité des cas, la violence domestique concerne la violence de couple et plus de 91% des expulsions concernaient des hommes».


"Être violent n'a rien à voir avec le contexte social ou professionnel"
Non, la violence conjugale n'est pas en déclin au Luxembourg. Et cela n'a rien à voir avec la classe sociale. Il est urgent d'éduquer les jeunes, selon la directrice de l'association Femmes en détresse, Andrée Birnbaum, qui nous a accordé un entretien à l'occasion de la Journée mondiale contre les violences faites aux femmes.

S'il est difficile de mettre des chiffres plus précis sur ces crimes, l'Umedo, l'Unité médico-légale de documentation de violences, créée par le ministère de la Santé, prend en charge les victimes de violence domestique au Luxembourg depuis un peu plus d'un an. 

Depuis sa fondation en juillet 2018, 49 victimes potentielles - 47 femmes, 2 hommes - ont été signalées, dont 22 - uniquement des femmes - ont fait l'objet d'une enquête et d'une documentation.

Ce service s’adresse aux victimes adultes de violences corporelles et/ou sexuelles, qui, dans un premier temps, ne souhaitent pas déposer plainte. Il consiste à établir un constat médical des blessures visibles et à relever des traces biologiques, pour que la victime ait ces preuves à sa disposition dans une éventuelle poursuite judiciaire ultérieure.

Davantage de lumière sur le phénomène

Tous les acteurs luxembourgeois, tant au niveau ministériel qu'associatif font ainsi part d'un «constat désolant», mais ne proposent pas pour autant un moyen de quantifier ce phénomène des «féminicides» dans le pays.

Pourtant, les structures pour femmes en détresse commencent aussi à manquer de places. «Nous avons même mis en place des listes d'attente», souligne ainsi Anik Raskin.

Bien qu'optimiste quant à la situation au Luxembourg, cette dernière souhaiterait tout de même que le sujet des violences conjugales soit davantage thématisé. «L'Orange Week permet d'apporter une certaine visibilité au problème, mais cet effet dure quelques semaines et c'est vite oublié» se désole-t-elle.

Pour rappel, en 2014, un rapport de la commission des droits des femmes au Parlement européen «appel[ait] les États membres à qualifier juridiquement de "féminicide" tout meurtre de femme fondé sur le genre et à élaborer un cadre juridique visant à éradiquer ce phénomène».

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