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Le corps des femmes «n'est pas un champ de bataille»
Luxembourg 26 3 6 min. 26.03.2019 Cet article est archivé

Le corps des femmes «n'est pas un champ de bataille»

Le docteur Denis Mukwege et Nadia Murad, prix Nobel de la paix 2018, aux côtés du couple grand-ducal

Le corps des femmes «n'est pas un champ de bataille»

Le docteur Denis Mukwege et Nadia Murad, prix Nobel de la paix 2018, aux côtés du couple grand-ducal
Chris Karaba
Luxembourg 26 3 6 min. 26.03.2019 Cet article est archivé

Le corps des femmes «n'est pas un champ de bataille»

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Avec le forum «Stand Speak Rise Up!», la Grande-Duchesse réussit le tour de force de réunir durant deux jours à Luxembourg des survivantes de viol de guerre et ceux qui les soutiennent, dont les prix Nobel de la paix 2018.

Elles s'appellent Iryna, Fulvia, Aline, Bernadette ou Ekhlas, et ce forum «Stand Speak Rise Up!» est le leur. C'est ainsi que l'organisatrice de l'événement, qui n'est autre que la Grande-Duchesse de Luxembourg, l'a voulu: «Les violences sexuelles sont une véritable arme de destruction massive mais les victimes sont invisibles. C'est pourquoi j'ai souhaité placer les survivantes au coeur de ce forum, pour qu'elles puissent faire entendre leur voix», explique-t-elle. 

C'est ainsi que des femmes de 15 pays du monde ont fait le voyage pour participer à l'événement auréolé de la présence de Nadia Murad et du docteur Denis Mukwege, tous deux lauréats du prix Nobel de la Paix 2018. Une récompense qui a braqué les projecteurs internationaux sur le fléau du viol comme arme de guerre. 

Car, comme l'a rappelé la Grande-Duchesse dans son allocution à la tribune, «les violences sexuelles utilisées en zone de conflit sont programmées, comme des bombardements, et font partie intégrante d'une stratégie. Or, le corps des femmes n'est pas un champ de bataille», s'indigne-t-elle, avant de rejoindre les survivantes.

La violence sexuelle «détruit tout»

Meurtries dans leur chair, cinq victimes, assises autour de Maria Teresa, ont trouvé la force de livrer leur histoire. Violée par des terroristes de l'Etat islamique en Irak à l'âge de 17 ans, Ekhlas Khudur Bajoo se définit comme une «ambassadrice de l'espoir» et n'en peut plus d'attendre: «Combien de temps ces enfants et ces femmes mourront-ils encore? Je ne suis pas venue ici pour parler de terreur et d'horreur, mais pour dire qu'il y a encore de l'espoir, nous pouvons le faire!», crie-t-elle, sous les applaudissements.

Nadia Murad, la Grande-Duchesse et Iryna Dovhan
Nadia Murad, la Grande-Duchesse et Iryna Dovhan
Chris Karaba

Puis, c'est la petite voix d'Iryna qui résonne dans les haut-parleurs. Au bord des larmes, elle confie comment le conflit s'est enflammé en à peine trois mois chez elle, à l'est de l'Ukraine, en 2014. «J'ai été arrêtée et torturée pour mes convictions politiques. Pendant quatre jours, j'ai été violée. La violence sexuelle détruit tout», chuchote-t-elle. La peur a fait taire la protestation dans son entourage et Iryna le regrette. «Moi, je ne vais pas me taire, au contraire, je vais élever la voix! Je ne veux pas que ma petite fille connaisse un jour cette violence», lance-t-elle avec une voix soudain plus forte.

Fulvia, elle, vient de Colombie, et son histoire est tout aussi douloureuse. Mais elle tient: «J'ai compris que je n'étais pas la seule et que ce qu'on nous avait fait était très grave. Ce qui ne se dit pas n'existe pas. Voilà pourquoi je suis là.» Ne pas s'enfermer, arrêter de pleurer. C'est ce qu'a fait Aline, contrainte à l'exil après son viol: «Aujourd'hui, je peux parler parce que je ne suis plus au Burundi. Mais dans un pays dirigé par un dictateur, si quelqu'un ouvre la bouche, il est condamné.»

Nadia Murad
Nadia Murad
Chris Karaba

Pour Nadia Murad, capturée par l'Etat islamique en Irak en 2014, difficile de comprendre l'inertie de la communauté internationale. La jeune prix Nobel de la paix soupire: «Cela fait cinq ans maintenant. Les Yézidies ont survécu au génocide. Nous sommes des milliers à avoir raconté ce qui nous est arrivé et pourtant, on ne trouve pas de solution à ces problèmes. Pourquoi?»

Les hommes silencieux «se rendent complices» 

Point d'orgue de cette première journée, le discours du docteur Denis Mukwege, qui a suscité une standing ovation. «L'homme qui répare les femmes» a d'abord souligné le courage des survivantes et confié qu'en entendant leurs récits, assis dans sa chaise, il s'était senti «tout petit» et «impuissant.» Il a d'emblée ajouté que si «ceux qui commettent ces crimes représentent une infime minorité», les hommes qui restent silencieux «se rendent complices». Le gynécologue congolais estime en effet que si ceux-ci s'exprimaient et condamnaient ces actes abominables, les criminels changeraient de comportement. 

«Chacun doit être mobilisé», a-t-il martelé avant de lister les trois outils qui, selon lui, constituent l'arsenal nécessaire pour lutter contre les viols de guerre: l'éducation, la fin de l'impunité et la création d'un fonds global dédié à la réparation psychique et physique des victimes. 

La volonté du Luxembourg peut galvaniser le monde

Denis Mukwege a ainsi insisté sur l'importance d'élever les petits garçons «dans une masculinité positive» en opposition à une «masculinité toxique» qui installe un sentiment de domination des hommes sur les femmes dès le plus jeune âge. En ce qui concerne la justice, il a rappelé que «de bonnes lois ne suffisent pas, encore faut-il qu'elles soient appliquées», le point crucial étant la collecte de preuves.

A notre micro, il a appelé la communauté internationale à agir: «Nous souhaitons un engagement concret dans la lutte contre l'impunité. Des décisions peuvent être prises, si la volonté politique est là.» Le prix Nobel a également souligné le poids du Grand-Duché dans ce combat: «Le Luxembourg, ce n'est pas sa taille qui compte, mais sa volonté. Elle peut galvaniser le monde. Je suis certain que ce qu'on commence aujourd'hui ici va produire des effets.»  

«Ces criminels doivent être jugés»

Même sentiment pour Fatou Bensouda, procureure générale de la Cour pénale internationale, qui pense que le temps de l'action est venu: «On ne peut pas se contenter de paroles, on a besoin d'actes concrets désormais, et nous devons le faire tous ensemble. Inclure les victimes est essentiel, et c'est ce qui se passe aujourd'hui», a-t-elle commenté, insistant sur le fait que la justice doit être partie prenante. «Ceux qui perpétuent ces crimes ne peuvent pas être autorisés à continuer, ils doivent être jugés. Ils doivent comprendre que ces faits sont graves et que s'ils s'en rendent coupables, il y aura des conséquences.» 

«Les victimes ne sont plus seules»

Elle ne voulait pas venir mais son ami de 30 ans, Denis Mukwege, l'a convaincue. Christine Schuler Deschryver, directrice de la Cité de la joie au Congo et vice-présidente de la fondation Panzi, estime que les mots des victimes elles-mêmes sont bien plus «convaincants» que ceux des associations qui jouent les porte-voix. C'est ce qu'elle trouve d'innovant dans ce forum: «Cela valorise ces femmes de pouvoir parler dans un tel espace face à des personnalités mondiales et elles voient qu'elles ne sont pas seules.»

Le forum «Stand Speak Rise Up!» se poursuit ce mardi soir avec un concert à la Philharmonie avant une journée de workshops mercredi. Pour la Grande-Duchesse, ces deux années de travail pour mettre sur pied la manifestation ont porté leurs fruits mais «ce forum n'est pas un aboutissement. Il constitue une nouvelle page dans la lutte contre le viol comme arme de guerre», insiste-t-elle.


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