Changer d'édition

Le combat d'une «survivante»
Le tremblement de terre en 2015 a déchiré le tissu social au Népal. Beaucoup de mineurs sont poussés vers les grands centres touristiques, où ils deviennent victimes de violences, d'abus et d'exploitations sexuelles.

Le combat d'une «survivante»

Photo: Getty Images
Le tremblement de terre en 2015 a déchiré le tissu social au Népal. Beaucoup de mineurs sont poussés vers les grands centres touristiques, où ils deviennent victimes de violences, d'abus et d'exploitations sexuelles.
Luxembourg 1 6 min. 24.11.2018

Le combat d'une «survivante»

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Sunita Danuwar se définit comme une «survivante». Cette Népalaise a été kidnappée à l'âge de 14 ans, puis livrée à une maison de passe en Inde. Aujourd'hui elle lutte contre la traite des humains, et le gouvernement américain l'a nommée «Anti-trafficking person Hero 2018». Rencontre.

Sunita, une fille de Népalais sans éducation, a 14 ans donc quand elle se réveille d'un sommeil lourd dans une chambre qu'elle ne reconnaît pas. La jeune fille retrouve peu à peu ses esprits et veut savoir où elle se trouve, mais la porte est fermée à clé. Une femme bientôt se présente, qui exige qu'elle se mette «au travail».

Il faut faire le «dhanda». Sunita croit qu'on lui demande de faire le ménage, mais le «dhanda» ici a un sens particulier – la femme précise sa tâche: «tu vas faire le bonheur des hommes». La jeune fille est à Mumbai (anciennement Bombay), en Inde. Dans un bordel.

Ainsi débute l'histoire de Sunita Danuwar, qu'elle a rapportée au «Luxemburger Wort» avant de l'évoquer au Cercle Cité aux côtés des responsables d'Ecpat Luxembourg. Tout au long de cette semaine l'organisation non-gouvernementale présente les objectifs et les modalités de sa lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants, et la rencontre avec Sunita au Cercle aura été un temps fort de cette action de sensibilisation.

C'est, malgré l'horreur de ce qu'elle a vécu en ses jeunes années, une femme forte et déterminée qui poursuit pour nous le récit de son cauchemar à Mumbai. Comment est-elle arrivée là?

«J'ai compris un peu plus tard que j'avais été kidnappée.» Sunita se trouvait avec ses parents, qui en ce temps-là travaillaient dans une carrière d'extraction de pierres. Avec eux se trouvent deux jeunes Népalais, connus de la famille. «Ils m'ont proposé une sorte de sucrerie, que j'ai d'abord déclinée. Mais ils ont insisté et j'ai fini par la manger.»

Ce que Sunita comprendra plus tard, c'est qu'un somnifère avait été introduit dans la «sucrerie». Et qu'au cours de son inconscience elle a été kidnappée puis «vendue» dans une maison de passe en Inde.

Les impasses fatales

Chaque année des milliers de jeunes filles – entre 8.000 et 15.000 – sont arrachées à leurs foyers au Népal pour être vendues dans de sordides maisons de passe en Inde. On estime à 200.000 au total le nombre de Népalaises qui actuellement sont abusées en Inde, la plupart à Delhi et à Mumbai. Très peu d'entre elles parviennent à se dérober à la prostitution à laquelle elles doivent s'y livrer.

Sunita Danuwar rappelle que le Népal reste l'un des pays les plus pauvres du monde, beaucoup d'habitants cherchent un débouché à l'étranger, au Proche-Orient ou en Malaisie souvent, dans la construction ou la restauration. Des agences spécialisées sont appelées à encadrer leur émigration, mais leurs services sont chers, de sorte que beaucoup prennent la route de l'exil par leurs propres moyens.

Une route qui peut mener à des impasses fatales, selon un cheminement tristement banal, quand le cousin du papa affirme que son beau-frère a un ami qui pourrait etc... Les cas d'abus se sont multipliés après le séisme de l'année 2015 – on estime à plus de mille le nombre de jeunes filles portées disparues dans les trois mois qui ont suivi la catastrophe.

Sunita Danuwar. Victime à 14 ans d'un réseau de proxénètes, cette
Népalaise est aujourd'hui une militante reconnue dans la lutte contre les
abus sexuels à l'encontre de femmes et de mineures.
Sunita Danuwar. Victime à 14 ans d'un réseau de proxénètes, cette Népalaise est aujourd'hui une militante reconnue dans la lutte contre les abus sexuels à l'encontre de femmes et de mineures.
Photo: Christian ASCHMAN

Les hommes dont Sunita devait faire le «bonheur», dans la maison «spécialisée» de Mumbai, étaient au nombre de 20 par jour – «une trentaine les jours de fête». La jeune fille est battue quand elle refuse de «travailler». Son calvaire dure plus de six mois, à un moment son désespoir est tel qu'elle tente de mettre fin à ses jours. Elle finit par se résigner, elle n'était plus loin même d'assumer son état de «sex worker» quand une opération de police vint mettre fin à sa captivité.

L'abus sexuel des mineurs n'est pas limité à l'Asie – il faut être vigilant, partout, au Luxembourg aussi.

Sunita échappe aux trafiquants, aux souteneurs et à leurs clients. Elle a échappé au virus HIV aussi, qui dans ce secteur d'activité fait des ravages. Le retour à la normalité ne fut pas simple toutefois: il aura fallu l'intervention de plusieurs ONGs pour lui permettre, à elle et aux autres jeunes filles libérées, de retourner au Népal – les autorités craignaient qu'elles n'y introduisent des maladies. Sunita se souvient que Suniel Shetty, un acteur de Bollywood, contribua au paiement des billets d'avion.

Une seconde vie

Commence alors, pour Sunita, une seconde vie. Elle veut se battre afin que d'autres ne subissent pas ce qu'elle a subi. Avec 14 autres «survivantes» elle fonde l'association Shakti Samuha, l'une des premières organisations dans le monde à être animées par des rescapées de la traite d'humains.

L'action des pouvoirs publics en ce domaine est difficile, les proxénètes évoluent avec leur temps, maîtrisent les réseaux sociaux et les communications codées, usent de modes opératoires nouveaux et préfèrent la dissémination d'appartements privés à la concentration des maisons de passe.

Sunita et ses amis s'emploient à «reconstruire» les victimes, à faire en sorte qu'elles retrouvent «une dignité et une valorisation de soi», des foyers d'accueil ont été créés, les jeunes filles se voient proposer des formations ou un travail, Shakti Samuha a soutenu près de 900 jeunes filles – aide au rapatriement en partenariat avec des ONG en Inde, à l'accueil, à la reconstruction de soi, – tout en tâchant de mettre en œuvre, avec le gouvernement, une aide financière pour les rescapées.

Shakti Samuha désormais est une organisation reconnue, on lui a décerné le «Ramon Magsay Award», elle fait partie de la «Global Alliance Against Traffic in Women». Sunita, quant à elle, a été reçue par Ivana Trump et le ministre américain des Affaires étrangères Mike Pompeo, qui lui a décerné le titre de «Anti-trafficking Hero 2018».

«Au moment de ma libération les Népalais avaient peur que je les contamine, aujourd'hui ils sont fiers de notre action.» Sunita Danuwar, 41 ans désormais, mène une existence heureuse auprès d'un mari et de deux enfants, au sein d'une famille qui «soutient pleinement» sa cause, dans un pays où les «survivantes» trop souvent encore sont bannies par leurs propres parents.

La «survivante» pour finir met en garde: l'abus sexuel des mineurs n'est pas circonscrit à l'Asie – «il faut être vigilant, partout, au Luxembourg aussi».

Retrouvez davantage d'informations sur son site internet.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Suite au tremblement de terre: Les ONG luxembourgeoises s'activent pour aider le Népal
Face à l'urgence provoquée par le séisme au Népal -déjà plus de 10.000 blessés- les ONG luxembourgeoises se mobilisent. Elles lancent des appels aux dons pour soutenir leurs partenaires de longue date, submergés sur place. «En deux jours, 600 patients ont été traités à l'hôpital de Dhulikhel où il y a 360 lits. Ils dorment même devant la porte», témoigne Marie Anne Carier de NepaliMed.
Le parvis de l'hôpital Dhulikhel est rempli, faute de place dans l'établissement de 360 lits dont les couloirs débordent de blessés.