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Le CNRA tire la sonnette d'alarme: Les fouilles préventives bientôt obligatoires
Luxembourg 19 7 min. 25.10.2016 Cet article est archivé

Le CNRA tire la sonnette d'alarme: Les fouilles préventives bientôt obligatoires

17 personnes travaillent au CNRA. Leur rôle: fouiller, analyser, documenter les traces de notre histoire.

Le CNRA tire la sonnette d'alarme: Les fouilles préventives bientôt obligatoires

17 personnes travaillent au CNRA. Leur rôle: fouiller, analyser, documenter les traces de notre histoire.
Photo: Guy Jallay
Luxembourg 19 7 min. 25.10.2016 Cet article est archivé

Le CNRA tire la sonnette d'alarme: Les fouilles préventives bientôt obligatoires

Marie-Laure ROLLAND
Marie-Laure ROLLAND
Dans le sous-sol du Centre national de recherche archéologique se trouvent les vestiges qui permettent de comprendre la vie de nos ancêtres. Il faut donc fouiller, analyser, documenter. Avant le bétonnage de notre histoire.

Par Marie-Laure Rolland

C'est une course contre la montre. Dans le sous-sol se trouvent les vestiges qui permettent de comprendre la vie de nos ancêtres. Il faut donc fouiller, analyser, documenter. Avant le bétonnage de notre histoire. C'est à cela que s'emploie le Centre national de recherche archéologique.

«Là, je dirais que l'on va trouver des ossements et des morceaux de bois. Le prélèvement vient d'une zone de sépultures gallo-romaines que nous avons mises au jour lors de fouilles». La livraison est arrivée de Hosingen. Un gros tas de terre qui a eu le temps de sécher au dépôt du Centre national de recherche archéologique (CNRA), situé à Bertrange, et qui est désormais en attente de traitement dans l'un de ses laboratoires. Pour Jean-Marie Elsen, c'est le moment de passer à l'action.

Les objets qui seront dégagés de la terre seront ensuite analysés par Lynn Stoffel, l'archéologue responsable des fouilles. C'est elle qui déterminera l'importance des vestiges, dans une zone où les recherches historiques laissent penser qu'il y avait déjà à l'époque romaine une route de liaison à travers les Ardennes. De son avis dépend aussi le calendrier du projet de construction d'un nouveau hall de stockage de la coopérative agricole Bako.

Maxime Kostigoff achève de restaurer un sabre français datant du siège de 1795.
Maxime Kostigoff achève de restaurer un sabre français datant du siège de 1795.
Photo: Guy Jallay

Il suffit de se déplacer de quelques pas dans le laboratoire pour passer de l'époque gallo-romaine à la Révolution française. Maxime Kostigoff achève de restaurer un sabre français datant du siège de 1795. «Les troupes révolutionnaires étaient aux portes de la forteresse. Nous savions que nous avions des chances de trouver des vestiges au ban de Gasperich. L'objet a été trouvé dans un champ grâce à un détecteur de métaux et confirmé par un passage dans notre salle de rayons X. Il m'a fallu une centaine d'heures pour parvenir à le sortir de sa gangue de rouille.»

Une histoire à partager

Le directeur du CNRA, Foni Le Brun, jauge le travail: «c'est une belle pièce. Elle rejoindra probablement la collection exposée au Musée national d'histoire et d'art». Au 
Fëschmaart, cinq étages du musée sont consacrés à retracer l'histoire du pays à travers ses vestiges archéologiques. Cela va de la Préhistoire au Moyen Age en passant par les âges du bronze et du fer ainsi que la période gallo-romaine.

Le Musée national d'histoire et d'art expose la fameuse mosaïque gallo-romaine de Vichten, datant de 240 après J.-C. Elle compte parmi les plus belles représentations du thème des neuf muses connues du monde romain.
Le Musée national d'histoire et d'art expose la fameuse mosaïque gallo-romaine de Vichten, datant de 240 après J.-C. Elle compte parmi les plus belles représentations du thème des neuf muses connues du monde romain.
Photo: MNHA

C'est là que se trouve en particulier la fameuse mosaïque gallo-romaine de Vichten, datant de 240 après J.-C. Elle compte parmi les plus belles représentations du thème des neuf muses connues du monde romain.

On peut aussi y voir un fac-
similé du squelette de l'homme de Loschbour, le «premier Luxembourgeois» qui a vécu entre 6200 et 5900 avant J.-C. La dépouille de cet homme adulte, robuste et bien musclé, qui mesurait 1,60 mètre, a été trouvée en 1935 dans un abri sous un rocher surplombant le Mullerthal, au lieu-dit Löschbur.

La partie immergée de l'iceberg

Ces expositions sont importantes pour valoriser les fouilles et partager les connaissances scientifiques avec le grand public. Mais elles ne sont que la partie visible de l'iceberg. L'essentiel des vestiges archéologiques se trouve dans les entrailles du CNRA à Bertrange, dans ses dépôts qui sont déjà pleins à 90%. A raison de quelque 35 fouilles par an, les rayonnages se remplissent vite. «Tout ce qui a été collecté pendant les fouilles est conservé pour constituer nos archives du sol. Pour nous, c'est comme une bibliothèque. Si on ne garde pas un vestige, c'est comme si on enlevait une page du livre de notre histoire», observe Foni Le Brun en nous guidant à travers le long couloir du sous-sol où se succèdent des rayonnages. Un inventaire informatisé permet de retracer, dès l'entrée au CNRA, où se trouve chaque pièce sortie de terre.

Le directeur saisit l'une des milliers de boîtes vertes stockées et en sort délicatement un fragment de poterie. «C'est l'une des toutes premières céramiques fabriquées dans la région, à une époque du néolithique où l'homme se sédentarise. Il passe d'un statut de chasseur-cueilleur à celui d'agriculteur-éleveur. Ce fragment permet d'analyser la forme de la poterie et du dessin. Il faut savoir que les premières céramiques sont apparues dans le Croissant fertile du Moyen-Orient entre 10.000 et 8.000 ans avant J.-C. Leur production en 
Europe s'est faite progressivement. Ici, nous sommes aux alentours de 5.200-4.900 avant J.-C».

Faire avancer la recherche

L'accumulation de boîtes, de carottages du sol, de fragments architecturaux peut donner le vertige au néophyte. C'est pourtant une nécessité, d'après le spécialiste. «On n'est pas là pour accumuler des objets mais pour reconstituer les modes de vie de nos ancêtres». Pour cela, l'un des volets fondamentaux du travail du Centre se situe au niveau de la recherche. «Toute fouille n'est justifiée que si elle est analysée», souligne Foni Le Brun en nous conduisant au service de la protohistoire.

C'est là qu'officie Catherine Gaeng. Avec Jeannot Metzler (conservateur honoraire) et l'aide de deux bénévoles, Nicolas Gaspar et Lydie Homan, elle travaille principalement sur l'oppidum gaulois du Titelberg. Sept années de fouilles (1995-2002) et quatre années d'exploitation des données ont permis de publier un imposant ouvrage en deux volumes.

Vue aérienne d'une partie de l'oppidum gaulois du Titelberg à Pétange.
Vue aérienne d'une partie de l'oppidum gaulois du Titelberg à Pétange.
Photo: CNRA

Pour autant, l'équipe d'archéologues est loin d'en avoir fini avec le site. «Nous n'avons étudié que l'un des secteurs de ce plateau de 10 hectares. Ce secteur est néanmoins stratégique car il nous a permis de valider notre hypothèse selon laquelle l'oppidum était à la base un lieu de rassemblement politique et culturel gaulois. C'est ensuite qu'il s'est développé en ville car sa situation économique et géographique au nord de l'axe Rhône-Saône était intéressante. Ce point restait controversé au niveau de la recherche historique en Europe», note Catherine Gaeng.

Un nouvelle loi mise en place au Luxembourg

Ce travail du CNRA se fait dans un contexte d'urbanisation galopante. Ces dix dernières années, il y a eu autant de surface aménagée dans le pays qu'en 20 siècles, si l'on en croit les experts. Et la tendance ne devrait pas s'arrêter. Chaque jour qui passe, un nouveau morceau de territoire passe sous les dents des pelleteuses. D'après le directeur du CNRA, Foni Le Brun, 2.000 édifices sont construits chaque année, ce qui représente dix kilomètres carrés. Si la croissance démographique et urbanistique se poursuit, d'ici 50 ans, un quart du pays devrait être aménagé. Au Centre national de recherche archéologique, chargé de documenter l'histoire du pays à travers les vestiges présents dans le sous-sol, la sonnette d'alarme est tirée depuis belle lurette. Elle semble finalement avoir été entendue par les pouvoirs publics.

Le projet de loi ratifiant la convention de La Valette, qui met en place un régime de «fouilles préventives» dans le pays, pourrait être adopté dans les prochaines semaines. Le rapport a été adopté par la commission de la Culture de la chambre des députés le 17 octobre dernier. Il était temps. Le Luxembourg figure parmi les derniers pays du Conseil de l'Europe, avec le Monténégro et l'Islande, à ne pas avoir ratifié cette Convention signée en 1992.

Des fouilles à la villa gallo-romaine de Schieren sont réalisées avant les 
travaux d'élargissement de la route B7 qui passe sous le site.
Des fouilles à la villa gallo-romaine de Schieren sont réalisées avant les 
travaux d'élargissement de la route B7 qui passe sous le site.
Photo: Guy Jallay

L'archéologie est actuellement régie par une loi datant de 1966 qui permet de bloquer un chantier si des vestiges y sont trouvés. Le projet de loi 6993 prévoit que les archéologues participent aux politiques d'aménagement du territoire afin que les préoccupations archéologiques soient prises en compte dès le départ. «Cela ne signifie pas que nous allons fouiller l'ensemble du territoire du pays. Les études scientifiques menées ces 20 dernières années ont montré que 5 % des surfaces comportent des structures archéologiques conservées. Nous proposons donc des 'sondages diagnostics' sur les terrains identifiés comme sensibles», souligne Foni Le Brun, «seuls 5 à 10 % d'entre eux donnent ensuite lieu à une fouille effective. In fine, le classement d'un site est exceptionnel». Il estime le coût des fouilles à 2 euros le mètre carré.

«On compte actuellement près de 7.000 sites archéologiques recensés. Nous estimons que cela représente environ 20 % de l'existant», dit-il. La mise en oeuvre de la nouvelle loi et le développement de l'urbanisation vont logiquement augmenter le nombre de fouilles. Celles-ci devraient passer de 35 à environ 40 à 50 par an d'ici cinq ans, estime le responsable du CNRA.

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