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«Le cancer est en train de devenir une maladie chronique»
Luxembourg 1 13 min. 04.02.2022 Cet article est archivé
Lucienne Thommes

«Le cancer est en train de devenir une maladie chronique»

Lucienne Thommes occupe le poste de directrice de la Fondation Cancer depuis 2015.
Lucienne Thommes

«Le cancer est en train de devenir une maladie chronique»

Lucienne Thommes occupe le poste de directrice de la Fondation Cancer depuis 2015.
Photo: Anouk Antony
Luxembourg 1 13 min. 04.02.2022 Cet article est archivé
Lucienne Thommes

«Le cancer est en train de devenir une maladie chronique»

Laura BANNIER
Laura BANNIER
A l'occasion de la 22e Journée mondiale de lutte contre le cancer, Lucienne Thommes, directrice de la Fondation Cancer, fait le point sur les actions de l'établissement, et de leur évolution en raison de la pandémie de covid-19.

Environ 3.000 diagnostics sont posés chaque année au Luxembourg. Le cancer est devenu, en 2019, la première cause de mortalité dans le pays, autant chez les hommes que chez les femmes, occasionnant 1.139 décès, soit 27,6% de tous les décès. Les hommes sont cependant plus touchés, en raison de facteurs de risques plus importants, à l'image du tabagisme. 


«Les hommes peuvent aussi avoir le cancer du sein»
Saviez-vous qu'environ 85% des personnes parviennent à guérir de la maladie? Dans le cadre d'Octobre rose, mois de la sensibilisation et de la prévention du cancer du sein, le Dr. Caroline Duhem, médecin directeur du pôle Kriibszentrum au CHL, explique les risques de cette maladie.

Alors que la pandémie bouscule nos vies depuis maintenant deux ans, aucune statistique récente ne permet d'évaluer l'impact de la situation sanitaire sur le diagnostic et le traitement des cancers à l'échelle du pays. Au niveau européen, il est cependant estimé qu'environ un million de cas de cancer sont non diagnostiqués à l'heure actuelle, en raison de la pandémie de covid-19. Cette dernière a également eu un impact sur le fonctionnement de la Fondation Cancer, dont la directrice Lucienne Thommes fait état.

L'une des actions de la Fondation Cancer est d'apporter de l'aide aux patients. Comment cette mission a-t-elle évolué avec la pandémie?

Lucienne Thommes: «Dès l'émergence du covid-19, à partir du premier lockdown, notre département psychosocial, qui propose des consultations gratuites aux patients et aux proches des patients, a rapidement mis en place les téléconsultations. Il faut garder à l'esprit que les patients du cancer sont davantage à risque que la population normale par rapport à l'infection au covid-19. Ces téléconsultations ont alors été proposées soit par téléphone, soit par visio. Cela s'est très bien passé, et c'est quelque chose que nous allons continuer à proposer. Etant donné que nous sommes localisés à Luxembourg-ville, c'est une solution plus évidente pour les personnes qui peuvent plus difficilement se déplacer. C'est donc un avantage, qui nous a permis d'étoffer notre offre.

D'un autre côté, les différents groupes de parole ont également été proposés en virtuel. La pandémie a malheureusement entraîné l'annulation de certains cours. C'est le cas pour les cours de yoga ou d'activité physique. Et là aussi, on a réussi à proposer des webinaires ou des vidéos sur nos sites pour que les gens puissent quand même continuer à faire ces activités physiques, ce qui reste important.

Le patient reste au centre de nos préoccupations.

Lucienne Thommes

On s'adapte en fonction des vagues épidémiques. On fait extrêmement attention lorsque les gens viennent chez nous, en respectant scrupuleusement toutes les règles hygiéniques. Il y a une partie des personnes qui préfèrent revenir faire les consultations en présentiel, mais il y en a certains qui préfèrent quand même que cela reste en virtuel, en particulier lors de recrudescence des infections comme c'est le cas actuellement. Pour nous, le patient reste au centre de nos préoccupations, donc on essaye de faire au mieux pour pouvoir continuer à offrir nos services.

Quel est l'impact d'une infection au covid-19 pour un malade du cancer?

«Une infection au covid-19 n'est pas différente de toute autre infection qu'un patient atteint d'un cancer peut avoir. Que cela soit une infection au covid ou une infection urinaire, cela va dans tous les cas avoir un impact sur la temporalité du traitement, en entraînant un report. Toute infection ne va pas forcément entraîner un changement de traitement à proprement parler, mais plutôt un changement dans le plan de traitement, dans la mesure qu'il est reporté. Mais cela n'est pas propre au covid-19, c'est inhérent à la situation du patient.

Quels sont les signes avant-coureurs qui permettent de détecter que quelque chose ne va pas, qu'on est peut-être malade d'un cancer?

«Il y a des symptômes de cancer, mais qui sont rarement spécifiques. On avait fait une campagne sur les dix symptômes du cancer. L'idée est d'être vigilant par rapport à tout symptôme qui ne s'explique pas et qui persiste. Vous pouvez par exemple avoir des difficultés à avaler, mais si c'est lié à une angine, en général ça s'explique et ça part avec les antibiotiques. Mais si ça reste, malgré les médicaments, à ce moment-là, il vaut mieux aller voir son médecin traitant.


«40% des cancers pourraient être évités»
Pour la ministre de la Santé, si le cancer reste la première cause de décès au Luxembourg, près de la moitié seraient évitables avec un mode de consommation plus sain. En cause notamment, la consommation d'alcool et de tabac.

Il n'y a pas vraiment un symptôme typique d'un cancer. Cela peut-être des problèmes urinaires, un changement du transit intestinal, un grain de beauté qui change d'apparence, des saignements, une fatigue qui persiste, une perte de poids... Tout ça, ce sont des symptômes auxquels il faut être sensibilisé, et auxquels il faut essayer de trouver une origine s'ils paraissent inexpliqués. Et évidemment, en tant que femme, si vous faites une auto-palpation des seins et que vous constatez une bosse, une boule, il faudra voir rapidement son médecin.

Est-ce qu'il y a une manière de se préparer à l'annonce d'un diagnostic de cancer?

«Je pense sincèrement qu'on ne peut pas se préparer. Il ne faut pas oublier que si vous avez un doute, vous êtes hyper anxieux, mais je pense qu'il est très difficile de se préparer à ce genre d'annonce. On est déjà anxieux, donc ce qu'on peut faire, c'est peut-être d'être accompagné par une personne de confiance chez le médecin si on commence à avoir des doutes, une appréhension, pour ne pas être seul à ce moment-là. 

Tous nos patients nous le disent, c'est comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. On n'arrive pas à appréhender cette nouvelle immédiatement. Il est bien quand même d'avoir quelqu'un à côté qui peut poser des questions beaucoup plus concrètes sur le parcours de soin. Je pense que toutes les préparations du monde ne correspondront pas à ce que vous allez ressentir au moment du diagnostic. On ne réagit jamais comment on se l'imagine, le vivre c'est tout à fait différent.

Une fois le diagnostic posé, c'est donc le début d'un long parcours pour le patient. Récemment, en France, le manque d'humanité dans la prise en charge des patients a été dénoncé. Avez-vous eu des échos allant dans ce sens au Luxembourg, et comment faire pour éviter cette situation ?

«Nous n'avons aucune enquête allant dans ce sens-là. Notre deuxième Plan cancer national est essentiellement centré sur le patient et ses besoins. Et, justement, des études vont être lancées pour déterminer ce qui n'allait pas et ce qui devrait être amélioré selon les patients dans leur parcours de soin. Cela va déjà permettre de faire un état des lieux des manquements pour pouvoir améliorer la prise en charge.


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Même si la situation s'améliore, les quatre centres hospitaliers du Luxembourg sont loin de se montrer réactifs aux demandes de radiographie de poitrine. Il faut d'une semaine à 12 mois pour avoir rendez-vous, selon les circonstances.

En France, il y a par exemple une consultation d'annonce du diagnostic. C'est une chose pour laquelle on se bat, à la Fondation Cancer, pour que cela soit mis en place. Mais il faut aussi que le médecin ait le temps pour pouvoir gérer cette situation. C'est une situation délicate pour le patient, mais également pour le médecin. Par ailleurs, on a un manque d'oncologues qui n'arrange pas la chose. Le gouvernement luxembourgeois a cependant mis en place une spécialisation en oncologie qui peut se faire ici au Luxembourg. Je crois qu'on est sur la bonne voie, notre deuxième Plan cancer est centré sur le vécu et le parcours du patient. La prise en charge du patient va être améliorée. 

En tant que proche d'un patient, comment faire pour accompagner et aider au mieux une personne malade ?

«Nous sommes justement en train de faire une enquête intitulée ''Comment te dire?'', afin de voir du côté du patient quels sont les mots qui l'ont aidé, ceux qui l'ont blessé ou ceux qu'il aurait aimé entendre. Mais également par rapport aux proches.

Je crois que l'important pour le proche d'un patient c'est d'être là, d'être présent. Il faut proposer son aide de façon très concrète. Lorsque l'on vous dit ''Si tu as besoin de moi, fais-moi signe'', c'est un peu différent que de dire ''Je pourrais t'aider à faire tes courses, à aller chercher tes enfants à l'école ou en te préparant un repas''. Ce qui est important est de montrer de l'intérêt, qu'on veut aider de façon sincère et concrète, par exemple, en l'accompagnant aux traitements. 

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Il ne faut cependant pas négliger que cette situation peut être très difficile à vivre pour un proche. Toute la vie familiale est bouleversée en raison des tâches que ne peut plus gérer la personne malade. C'est très difficile pour le patient, mais également pour le conjoint qui doit continuer à aller travailler, tout en assurant davantage de travail à la maison. Il y a donc un double poids, mais cela reste difficile de l'exprimer pour le proche. C'est une situation souvent sous-estimée par l'entourage ou le proche lui-même. A un moment donné, cette situation peut devenir de trop pour le proche aussi.

Dans ce cas-là, que recommandez-vous au conjoint ou au proche qui se trouve être dépassé par la situation ?

«Comme je l'ai évoqué, nos consultations ne sont pas que pour les malades, mais également pour les proches. Cela leur permet d'apprendre à gérer la charge de travail supplémentaire, l'anxiété, les relations, car on peut avoir des problèmes de communication, de couple qui s'ensuivent. On est vraiment là pour soutenir le proche. Et le proche doit aussi être capable de reconnaître et d'accepter ses limites, et alors demander d'autres personnes dans l'entourage de le soutenir. Il faut que le proche accepte qu'à un moment, il lui faut de l'aide avant qu'il n'arrive au burn-out.

Si aucune mesure décisive n'est mise en place, la Commission européenne estime que les cas de cancer devraient augmenter de 24 % d'ici 2035. Une telle croissance est-elle crainte au Luxembourg et quelles actions pourraient être prises dès aujourd'hui pour éviter cette augmentation drastique des cas?

«Le Luxembourg n'est pas une île, donc les augmentations de cas de cancer vont aussi avoir lieu au Grand-Duché. Ce qu'il faut faire, c'est effectivement faire davantage de prévention pour diminuer les facteurs de risque du cancer. Par exemple, ce qui se fait un peu partout, mais un peu moins au Luxembourg, c'est la prévention contre le tabagisme. L'alcool est un deuxième facteur de risque du cancer, donc là aussi, il faudrait mettre en place des mesures gouvernementales pour accélérer la prévention.

Il est urgent que le gouvernement luxembourgeois prenne des mesures.

Lucienne Thommes

Le code européen contre le cancer liste douze mesures que chacun peut mettre en place pour réduire ses risques de tomber malade: ne pas fumer, avoir une alimentation saine, conserver son poids de forme... Chacun peut déjà faire des choses par soi-même, mais il ne faut pas se leurrer non plus, à un moment donné il faut aussi que le gouvernement prenne des mesures. Ce que je dis toujours c'est que si un paquet de cigarettes coûte dix euros, les jeunes sont moins enclins à commencer à fumer que si un paquet de cigarettes coûte cinq euros. C'est une notion qui est bien connue, mais malheureusement au Luxembourg, le prix du tabac est vraiment très très faible. 


Un tiers des 18-24 ans fument au Luxembourg
Si le nombre de fumeurs tend à augmenter au Luxembourg, la Fondation cancer s'inquiète surtout de la forte consommation de tabac chez les jeunes. En cause selon elle: la démocratisation de la chicha, et le faible coût des paquets de cigarettes.

Selon vous, est-il urgent que le gouvernement luxembourgeois mette en place des mesures pour lutter davantage contre le tabagisme? 

«Oui, ça commence à devenir urgent. Nous y travaillons à la Fondation Cancer, notamment dans la mise en place de campagnes contre le tabagisme. D'autant plus que selon les derniers chiffres, on a eu une augmentation du tabagisme. Durant des années, nous étions aux alentours de 21% de fumeurs, maintenant cela fait deux ans qu'on a des chiffres qui ont vraiment augmenté. Nous sommes à 26% de fumeurs, donc ça va vraiment dans la mauvaise direction si on veut parler de prévention du cancer.

Dans le traitement du cancer, a-t-on aujourd'hui des perspectives optimistes quant à l'utilisation de nouvelles technologies pour mieux prévenir et guérir les cancers?

«Ces dernières années, on a connu un grand bond, en particulier dans le cadre des traitements avec la mise en place de l'immunothérapie, mais également des thérapies ciblées. Les recherches avancent vraiment très bien pour le cancer du poumon, et les mélanomes métastasés, les nouveaux traitements permettent une augmentation conséquente de la durée de vie.

De façon générale, on peut dire que le cancer devient de plus en plus une maladie chronique dans la mesure où on a beaucoup de traitements et où on ne meurt plus nécessairement de son cancer. Je ne nie pas le fait qu'il y a toujours des décès, mais vous pouvez vivre 10 ans, 20 ans, 30 ans avec un cancer sans en mourir. Ça redonne de l'espoir.

Les recherches avancent vraiment très bien pour le cancer du poumon, et les mélanomes métastasés.

Lucienne Thommes

Au point de vue de la prévention, nous avançons dans la recherche de biomarqueurs. C'est-à-dire que nous sommes en train de regarder s'il est possible de détecter des traces de cancer à travers une prise de sang. Cela permettrait de faire un dépistage beaucoup plus rapide, beaucoup plus précoce. Car beaucoup de cancers ne peuvent pas être dépistés à temps. Nous sommes encore au stade de la recherche, mais là aussi je crois qu'on va dans la bonne direction, de même qu'avec tous les nouveaux examens complémentaires qui s'appuient sur l'intelligence artificielle.

Pour 2022, quelles sont les grandes actions, les projets de la Fondation Cancer?

«On a fait le Sober buddy challenge au mois de janvier. On travaille également sur le projet visant à favoriser la communication entre le patient et l'entourage. On a évidemment le Relais pour la vie qui va avoir lieu, qui se passera en format virtuel. On continue à faire nos stations de crème solaire gratuite que l'on va de nouveau réinstaller durant les mois d'été. Il y a encore un grand projet confidentiel qui va dans le sens de la lutte contre le tabagisme. Ce sont les grandes étapes que nous allons mettre en place cette année.»

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