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Le «Caddy» contre le gaspillage alimentaire «est devenu trop petit»
Luxembourg 1 7 min. 30.03.2018

Le «Caddy» contre le gaspillage alimentaire «est devenu trop petit»

Le «Caddy» contre le gaspillage alimentaire «est devenu trop petit»

Luxembourg 1 7 min. 30.03.2018

Le «Caddy» contre le gaspillage alimentaire «est devenu trop petit»

Maurice FICK
Maurice FICK
Des fraises, de la salade, des yaourts et même de la viande. Chaque jour, les petites mains du «Stëmm Caddy», récupèrent, trient et redistribuent à leurs frères de la rue, une camionnette pleine de denrées données par Auchan Kirchberg avant la date limite de consommation. Soit 127 tonnes par an! Mais l'atelier de réinsertion professionnelle de Bonnevoie «n'est plus du tout adapté», reconnaît Sandra Cantin, la patronne.

L'œil exercé, les mains alertes, l'aide-cuisinière Sandra, 48 ans, ouvre les barquettes de fraises et trie méticuleusement les fruits. Sur le plan de travail en inox du «Caddy», l'atelier de réinsertion sociale et professionnelle lancé il y a quatre ans par la Stëmm vun der Strooss, il y a aussi des bananes, des oranges, des mandarines. Les fruits gangrenés ou à peine touchés par la moisissure partent à la poubelle. «Tous les beaux fruits deviendront des desserts. Avec le reste, on presse entre 30 et 50 litres de jus de fruits frais par jour», explique Sandra Cantin, responsable de l'atelier. Dans un coin, la centrifugeuse turbine. La cadence n'empêche pas la bonne humeur.

Une charlotte sur la tête, Manuel, aide-cuisinier, est aux sandwiches. A ses côtés, trois autres aides-cuisiniers éventrent le pain, le beurrent, le garnissent, sans oublier la touche végétale, emballent et étiquettent. «Ça représente un chariot plein de pain tous les jours. On fait entre 200 et 300 sandwiches par jour!», glisse la patronne de la ruche en levant les sourcils. Tout à l'heure, il faudra mettre les mains à la pâte pour éplucher, laver, couper en morceaux et mettre sous vide les choux, aubergines, asperges et autres légumes qui arrivent par caisses entières. Dans peu de temps, ils serviront de garnitures ou seront transformés en soupe.

Tous ces légumes et fruits frais retravaillés, le pain, les croissants, la charcuterie, le fromage, tout comme les nombreux produits secs (pâtes, riz, céréales, boîtes de conserve), offerts par Auchan et sauvés du gaspillage par le «Stëmm Caddy», sont ensuite «redistribués aux sans-abri dans nos restaurants sociaux à Hollerich, Esch-sur-Alzette et au Centre post-thérapeutique à Schoenfels. Mais aussi aux dix associations avec lesquelles nous travaillons comme le Drop In de la Croix-Rouge luxembourgeoise, le bistrot social "Le Courage" ou encore les Streetworkers à Luxembourg», résume Sandra Cantin.

Les 300 sandwiches trouvent quotidiennement preneurs. «Pour certains sans-abri, le repas à la Stëmm est le seul repas de la journée», rappelle Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm vun der Strooss, l'association qui œuvre en faveur de l'intégration sociale et professionnelle des plus défavorisés au Luxembourg.


«Caddy 2» sauvera 500 tonnes d'aliments du gaspillage pour nourrir les plus défavorisés
L'atelier de réinsertion sociale et professionnelle du «Stëmm Caddy» à Luxembourg-Hollerich pourrait embaucher 28 personnes de plus et revaloriser 500 tonnes de denrées pour les sans-abri au lieu de 127 tonnes aujourd'hui. Presque 4 fois plus! C'est l'ambition du projet «Caddy 2». La Stëmm se démène depuis huit mois pour trouver le terrain et des financements et a des raisons pour y croire.

127 tonnes soigneusement triées au départ

«Chaque jour, on récupère une camionnette pleine de marchandises chez Auchan. Ça représente en moyenne 10,6 tonnes de nourriture par mois et 127 tonnes par an» a calculé Sandra Cantin. Un ballet rodé comme du papier à musique. Notre aide-cuisinière, Sandra, en tête, une équipe traverse la Ville en bus, en milieu de matinée, direction Auchan Kirchberg. Objectif: scanner et trier soigneusement les produits sortis des rayons de l'hypermarché la veille «pour vérifier toutes les dates de péremption. Nous n'emmenons rien de périmé à l'atelier», souligne Sandra Cantin.

Tous les produits frais récupérés par le «Stëmm Caddy» sont aptes à la consommation mais retirés des rayons d'Auchan plusieurs jours avant leur date limite de consommation.
Tous les produits frais récupérés par le «Stëmm Caddy» sont aptes à la consommation mais retirés des rayons d'Auchan plusieurs jours avant leur date limite de consommation.
Photo: Maurice Fick

Le «Stëmm Caddy» est soumis aux règles strictes de sécurité de l'hygiène alimentaire. La Division de l'inspection sanitaire du ministère de la Santé a déjà effectué des contrôles inopinés, rue du cimetière à Bonnevoie. C'est aussi la Division de l'inspection sanitaire qui, au vu des procédures mises en place, autorise ou pas Auchan à faire don de ses produits frais, les plus sensibles, comme les yaourts ou les viandes.

Si le «Stëmm Caddy» peut récupérer des produits frais c'est parce que l'hypermarché retire ses produits des rayons plusieurs jours avant leur date limite de consommation. «Par notre Charte qualité fraîcheur, on s'impose des délais bien plus importants pour que le client ait le temps de les consommer chez lui. Ce délai diffère selon la catégorie et la fragilité du produit. Pour la crèmerie, on retire les produits une semaine avant la date de péremption par exemple», explique Sophie Morlé, attachée de direction chez Auchan à Luxembourg-Kirchberg.

«Pour moi c'est un travail très gratifiant»

Vers 13 heures, Adbel, chauffeur du «Caddy», accélère le mouvement et, avec l'aide de deux collègues, charge au quai d'Auchan la marchandise dans le camion frigorifique. A leur arrivée au «Caddy» commence un nouveau tri. Les produits les plus frais, le pain, les croissants, viennoiseries et articles avec la date du jour sont immédiatement repérés et pris en charge pour qu'ils parviennent au plus vite aux sans-abri.

Abdel: «Il y a évidemment le salaire mais je fais aussi quelque chose pour aider mon prochain».
Abdel: «Il y a évidemment le salaire mais je fais aussi quelque chose pour aider mon prochain».
Photo: Maurice Fick

«Pour moi c'est un travail très gratifiant. Il y a évidemment le salaire mais je fais aussi quelque chose pour aider mon prochain», susurre Adbel, d'origine marocaine qui travaille au «Stëmm Caddy» depuis tout juste un mois et demi. «C'est de la responsabilité quand on va à Auchan. Mais je reste aussi volontiers à l'atelier quand il y a un manque de personnel». A 56 ans, l'ex-magasinier a une vie professionnelle bien remplie dont il ne lâche que quelques bribes avant de confier «avoir été viré pour un problème de santé».

C'est aussi «un problème de santé» qui a écarté Sandra, l'aide-cuisinière, durant neuf mois du «Caddy». Elle y retravaille depuis octobre 2017 et s'y plaît. Elle se sent utile. «A l'atelier, je coupe les légumes, le matin je prépare les sandwiches, je fais la vaisselle, le ménage mais je vais aussi à Auchan. Je suis chauffeur-réserve», débite-t-elle comme une mitrailleuse à qui on donne enfin l'occasion de se mettre en avant.

Des sans-abri volontaires

Mais ce que Sandra apprécie le plus, au-delà d'un salaire qui lui permet de mieux vivre qu'avec le RMG comme jusqu'ici et de «se changer les idées», c'est d'avoir ce sentiment palpable «d'aider les gens qui sont dehors, ceux qui dorment à la rue». Les sans-abri. Ceux qu'elle voit dehors mais aussi ceux qu'elle côtoie directement au boulot. Comme «cette fille», dont elle tait le nom, «qui dort à la rue alors que moi, le soir, je rentre au chaud, chez moi, et je peux souffler après ma journée. Ça me fait mal au cœur».

Sandra: «Moi, le soir, je rentre au chaud, chez moi, et je peux souffler après ma journée. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde ici. Ça me fait mal au cœur».
Sandra: «Moi, le soir, je rentre au chaud, chez moi, et je peux souffler après ma journée. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde ici. Ça me fait mal au cœur».
Photo: Maurice Fick

Comme Sandra et Abdel, 12 autres personnes bénéficient d'une mesure de réinsertion professionnelle au «Stëmm Caddy». Dans le jargon social, on parle d'«AIP». Des demandeurs d'emploi en «Activités d'Insertion Professionnelle» qui, par l'entremise d'une assistante sociale, sont temporairement affectés à des travaux d'utilité collective et qui dépendent directement du Service national d'Action sociale (SNAS). Ils touchent approximativement 300 euros de plus que le RMG.

Dans l'atelier on croise aussi, des «volontaires». Ils sont huit. Ce sont des sans-abri. «Ils sont très bien intégrés au sein de l'équipe alors que souvent, ce sont des personnes seules qui n'ont plus l'habitude de travailler en équipe. Je dois dire qu'ils sont super motivés et ils sont souvent là les premiers le matin à 8h30», explique la responsable du «Stëmm Caddy». Mais ces volontaires, «ne remplissent pas encore les conditions pour obtenir les aides sociales». A y regarder de près, la lutte contre le gaspillage alimentaire est en réalité le vecteur qui permet à la belle entreprise qu'est le «Stëmm Caddy» de donner du travail à toutes ces personnes. Celles qui sont fragilisées par les épreuves de la vie ou celles qui vivent carrément à la rue.

«On pourrait faire travailler 50 personnes mais...»

L'ennui est que ces «petites mains» qui remplissent le «Stëmm Caddy», travaillent dans des locaux qui «ne sont plus du tout adaptés. On pourrait faire travailler beaucoup plus de personnes: 50 exactement! ce serait vraiment intéressant mais l'atelier n'est plus du tout adapté au niveau ergonomique. C'est devenu trop petit», résume la patronne.

Le «Stëmm Caddy» se trouve au 105, rue du cimetière à Bonnevoie. Mais dans la maison qui a longtemps abrité le restaurant social de la Stëmm vun der Strooss, les conditions de travail ne sont plus adaptées.
Le «Stëmm Caddy» se trouve au 105, rue du cimetière à Bonnevoie. Mais dans la maison qui a longtemps abrité le restaurant social de la Stëmm vun der Strooss, les conditions de travail ne sont plus adaptées.
Photo: Maurice Fick

En triant ses fraises, derrière le plan de travail, Sandra manque de se cogner la tête à des planches à découper. Abdel et ses collègues se préparent à donner un nouveau gros coup de rein pour faire glisser chacun des chariots de marchandises de la rue du cimetière jusqu'à l'atelier. Devant la table en inox, Manuel et ses collègues préparent les sandwiches, coude contre coude. Partout, des escaliers se font pénibles. Surtout lorsqu'il faut monter les paniers en cuisine ou à la chambre froide. Sans parler des capacités de stockage limitées qui ne permettent pas d'accepter plus de dons alimentaires.

A la Stëmm vun der Strooss, on pense déjà très sérieusement à un autre avenir pour le «Caddy». Et ce ne sont ni les denrées alimentaires, ni les bras, ni les sans-abri qui manquent. Mais juste le terrain.


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