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La vie à l'épreuve de la guerre
Luxembourg 5 8 min. 06.04.2022
A Strassen

La vie à l'épreuve de la guerre

Depuis presque un mois, Bernadette est devenue la «grand-mère d'adoption» de Mariia, 8 ans, et d'Ostap, 11 ans.
A Strassen

La vie à l'épreuve de la guerre

Depuis presque un mois, Bernadette est devenue la «grand-mère d'adoption» de Mariia, 8 ans, et d'Ostap, 11 ans.
Photo: Anouk Antony
Luxembourg 5 8 min. 06.04.2022
A Strassen

La vie à l'épreuve de la guerre

Laura BANNIER
Laura BANNIER
Ils ont fui la ville d'Ivano-Frankivsk aux premières heures de la guerre. Depuis le 6 mars, Yurii, Nataliia, Ostap et Mariia ont trouvé refuge à Strassen, où ils écrivent un nouveau chapitre de leur vie aux côtés de Bernadette et Etienne Reuter.

Elle semble être extensible chez les Reuter, la table du petit-déjeuner. Ce matin-là à Strassen, pas moins de dix personnes y seront passées pour un café, pour un croissant ou simplement pour discuter. «Ces trois dernières semaines, il n'y aura pas eu une journée sans que quelqu'un ne s'aventure à sonner à la porte sans s'être annoncé au préalable», glisse Bernadette en revenant s'installer accompagnée d'Olena et de sa fille.


Pol, Presskonferentz, Ukraine-Flüchtinge, mit Jean Asselborn, Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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Ces deux réfugiées ukrainiennes sont arrivées au Luxembourg en même temps que Nathaliia, Yurii et leurs deux enfants, Ostap et Mariia. Tous les quatre sont logés chez Bernadette et Etienne Reuter, où ils ont très bien pris leurs marques. En moins d'un mois, des liens puissants se sont déjà formés entre Bernadette et les enfants, qui viennent avec joie se réfugier sur ses genoux. «J'ai l'impression d'être devenue grand-mère par adoption», sourit la jeune retraitée.

Si dans les regards, rien ne le laisse trahir, ce sont bien les bombes qui ont poussé la famille à quitter Ivano-Frankivsk. Et ce, aux premiers instants du conflit armé. «Le 24 février, nous avons été réveillés par des tirs. J'ai immédiatement contacté une de mes connaissances en Pologne, où étudie mon fils aîné», se souvient Yurii. Zakhar, le grand frère d'Ostap et de Mariia, poursuit des études de cuisine dans ce pays frontalier de l'Ukraine.

D'abord résolu à laisser sa femme et ses enfants fuir la guerre sans lui, le chorégraphe de métier a été autorisé à se joindre à eux en raison d'un changement de règles. «Le deuxième jour du conflit, ils ont dit que les hommes ayant trois enfants ou plus n'étaient finalement pas obligés de prendre les armes», poursuit Yurii.

On sentait qu'on devait faire quelque chose.

Bernadette Reuter, famille d'accueil

A Strassen, parents et enfants se sentent bien. Du haut de ses 11 ans, Ostap ne tarit pas d'éloges sur la propreté du Grand-Duché, son atmosphère calme, et ses transports en commun gratuits. «C'est ce qu'il vante auprès de ses camarades de classe», sourit son père. En quittant son foyer, la famille n'avait pourtant aucune destination en tête, et encore moins le Luxembourg, n'y possédant aucun lien familial.


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Ce sont, au final, une succession de choix qui ont permis l'heureux hasard de ces chemins de vie qui s'entrecroisent autour de la table. Pour Bernadette et Etienne, l'accueil de réfugiés ukrainiens au sein de leur foyer sonnait comme une évidence «On sentait qu'on devait faire quelque chose. C'est aussi lié à mon histoire personnelle. Quand on a la chance de survivre au cancer, on veut rendre à la vie ce qu'on a reçu», confie Bernadette.

Alors, lorsque le couple de retraités, au fil d'une balade en forêt, reçoit un appel d'une amie pour leur annoncer que la ville de Strassen allait accueillir des réfugiés, il ne leur a fallu échanger qu'un seul regard avant d'acquiescer. «Nous avons directement indiqué que nous avions deux chambres et une salle de bain de libre, et la famille était là dans la soirée. Nous ne pensions pas que tout allait se passer si vite», poursuit Bernadette tout en resservant du café à ses multiples invités.

En Ukraine, Yurii était chorégraphe et professeur de dance, tandis que Nataliia dirigeait un centre culturel.
En Ukraine, Yurii était chorégraphe et professeur de dance, tandis que Nataliia dirigeait un centre culturel.
Photo: Anouk Antony

A son arrivée, la famille n'était munie que de maigres sacs plastiques où étaient rangées quelques affaires glanées auprès d'ONG situées à la frontière polonaise. «Et surtout, nous étions épuisés», souffle Yurii. Si le trajet reliant la Pologne au Luxembourg n'était pas des plus longs (seulement une dizaine d'heures), la semaine d'incertitude passée sur place après avoir franchi la frontière a évidemment mis les nerfs des réfugiés à rude épreuve.

Une solidarité à toute épreuve

Une fois installé chez les Reuter, Yurii a immédiatement démontré sa volonté d'aider les Ukrainiens qui, comme lui, arrivaient tout juste au Grand-Duché. Pour le père de famille, un seul mot d'ordre: la solidarité. Alors que certaines structures collectaient des fonds, et que d'autres rassemblaient des denrées alimentaires, ou ouvraient les portes de leurs hôtels, Yurii, lui, a participé à la création de l'«Ukrainescht Haus Stroossen», comprendre «La maison ukrainienne de Strassen».


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Inauguré en présence de Jean Asselborn le 10 mars, soit quatre jours après l'arrivée de la famille dans le pays, le bâtiment se veut un lieu de rencontre pour les réfugiés. Dans le smartphone du père de famille, les photos du lieu côtoient celles de sa famille. Il les fait défiler en commentant: «Là c'est une salle pour apprendre les langues, ici, c'est une salle de jeux pour les enfants. On a aussi une cuisine, et une buanderie pour les réfugiés qui dorment à l'hôtel». 

S'il la porte autant dans son cœur, c'est peut-être un peu parce qu'il a réussi à y décrocher un emploi. Pendant cinq mois, le professeur de danse de profession sera responsable de la structure à temps plein, pour le compte de la Ville de Strassen.

La guerre nous a fait prendre conscience du sens de la vie.

Nataliia, réfugiée ukrainienne

Au sein de cette maison ouverte à l'ensemble des réfugiés du pays, les activités se succèdent. En particulier celles à destination des enfants. Tantôt un atelier de confection de pizzas, tantôt de la peinture, les idées ne manquent pas. «Tant que je vois mes enfants en sécurité et souriants, je suis heureux», confie Yurii, portant un regard attendri sur les deux plus jeunes, toujours nichés auprès de Bernadette. «La guerre nous a fait prendre conscience du sens de la vie. Il est simple: le sourire d'un enfant, un café, la paix», abonde Nataliia.

Si les journées de Yuri sont déjà bien remplies pour un nouvel arrivant, puisque le chorégraphe continue également de donner des cours de danse à ses élèves en ligne, impossible d'en dire autant pour Mariia et Ostap. Les deux enfants ne bénéficient pas encore d'une inscription à l'école, et suivent pour le moment les trois à quatre leçons qui sont dispensées chaque jour en ligne par leurs écoles ukrainiennes. «Une demande a été faite auprès d'une école internationale, mais leur scolarité ne démarrera pas avant la fin des vacances, au moins», explique Bernadette.

D'ici là, les enfants parviennent tout de même à s'occuper en pratiquant les loisirs qui leur sont chers. Pour Mariia, c'est la danse classique sous l'œil avisé de son papa chorégraphe, tandis qu'Ostap propose une véritable démonstration de bandoura, un instrument à cordes ukrainien. «Nous avons réussi à en faire parvenir un par la frontière polonaise. Cela fait déjà un an qu'Ostap suit deux heures de cours par semaine», indique Yurii, tandis que son fils fait raisonner des airs folkloriques dans la pièce depuis le canapé.


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Si les cours de bandoura ne sont pas des plus aisés à trouver au Luxembourg, Mariia, en revanche, a pu rejoindre les rangs d'une école privée de danse. «Sabrina, la professeure, a accepté de l'intégrer dans le ballet qui comprend un spectacle de fin d'année. Tout ça grâce au bon niveau de danse de Mariia», se réjouit Bernadette.

Comme une collocation

L'ambiance bon enfant qui règne chez les Reuter a tout de suite été de mise, dès l'arrivée de la famille début mars. «Le 10 mars, nous avons fêté les 11 ans d'Ostap. Les voisins ont fait preuve d'un véritable élan de solidarité, notre garage était plein à craquer de vêtements et de jouets», raconte Etienne Reuter qui fait état d'une «collocation agitée, riche en émotion». 

Chez les Reuter, les enfants ont pu retrouver le plaisir d'avoir un chien, après avoir laissé le leur derrière eux, en Ukraine.
Chez les Reuter, les enfants ont pu retrouver le plaisir d'avoir un chien, après avoir laissé le leur derrière eux, en Ukraine.
Photo: Anouk Antony

Une collocation qui fonctionne en partie grâce à Google Traduction. Car si Yurii maîtrise l'anglais au même titre que Bernadette et Etienne, il est plus difficile de se faire comprendre de Nataliia et des enfants. «Pour communiquer, on écrit en français dans l'outil de traduction, et on laisse ensuite la voix ukrainienne parler à notre place», dévoile Bernadette, tout en s'adonnant à une démonstration.


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De beaux moments échangés qui ne peuvent cependant effacer les horreurs de la guerre. Sur le téléphone de Yurii, les notifications affluent, en particulier celles qui lui parviennent de sa mère et de sa belle-mère. «Elles sont toutes les deux restées au pays, avec notre chien, et nous appellent tous les jours», explique le père de famille, qui ne cache pas son addiction aux médias, afin d'être informé du moindre développement du conflit en temps réel.

«Tout a changé en Ukraine depuis le début de la guerre. On remarque un véritable sentiment d'unité nationale, qui peut également se retrouver à l'échelle européenne», analyse Yurii. 

Les kilomètres et la petite heure de décalage horaire avec sa patrie n'arrivent résolument pas à en éloigner la famille, pour qui l'avenir reste incertain. Partir, rester? Une chose est sûre, leur demande de protection temporaire court jusqu'au 4 mars 2023. A plus court terme, Yurii, Nataliia, Ostap et Mariia espèrent être réunis avec Zakhar pour Pâques.

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