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La Schueberfouer des saisonniers: l'envers du décor

La Schueberfouer des saisonniers: l'envers du décor

Photo: Maurice Fick
Luxembourg 7 min. 10.09.2018

La Schueberfouer des saisonniers: l'envers du décor

Maurice FICK
Maurice FICK
La Schueberfouer, c'est bien connu, «tourne» en grande partie grâce aux étudiants et aux travailleurs saisonniers. Leur motivation première: bien gagner. Mais travailler sur la plus grande foire annuelle au Luxembourg n'est pas un job facile. Ni rémunérateur dans les proportions rêvées.

«C'est un boulot facile et puis on gagne bien!», glisse le jeune vendeur qui tend à tour des bras des brochettes de fruits enrobés de chocolat aux visiteurs quittant la Foire pour ne pas en perdre trop vite le goût. L'étudiant de 17 ans du lycée de garçons d'Esch-sur-Alzette reconnaît que son job à la foire est plutôt agréable car «les gens avec lesquels je travaille sont très marrants. C'est ce qu'il y a de plus cool».

Mais avant tout, «je suis là pour gagner de l'argent», pose-t-il clairement. Au journaliste qui demande combien il touche, l'étudiant rétorque: «On ne parle pas de son salaire, monsieur». Le jeune patron s'est, entre-temps, rapproché de la conversation et glisse en désignant l'étudiant: «C'est de la famille!» L'étudiant comprend et demande que son témoignage demeure anonyme.

Le court entretien lors d'une après-midi pourtant calme en dit long sur les coulisses de la foire. Lieu d'amusement, de frissons mais aussi de beuverie pour les uns. Ils seraient près de 2 millions à converger au Glacis chaque saison. Et lieu de travail pour 2.000 forains et associés.

Charles Hary, le jeune président du Comité international des festivités de la Schueberfouer ne se risque pas à estimer le pourcentage que représentent les saisonniers sur ce total. Fait est qu' «il n'y a aucun problème pour trouver des candidats. Tous les jours des jeunes me demandent s'il y a besoin de quelqu'un pour travailler».

«Pas le temps de faire la déclaration d'embauche»!


Schueberfouer 2018
Du 23 août au 11 septembre, le champ du Glacis accueille la plus importante foire attractive de la Grande Région: la Schueberfouer. Deux millions de personnes attendues sur 20 jours.

Et pour cause: «Il n'y a pas seulement le travail mais c'est aussi un amusement! Vous ne travaillez pas enfermé dans un bureau! Et c'est pour ça que les jeunes aiment ça. Pour nous les forains, c'est magnifique, on voit tous les jours d'autres gens» pour ranger les «Mini Scooters» sur la piste, faire sauter le pop-corn ou vendre des cacahuètes grillées.

Sur les pistes du «Twister» et du «XXL Toboggan» où Fanny Kopp et son époux embauchent 3 salariés chevronnés et 2 étudiants le temps de la Schueberfouer, le «problème est que les étudiants ne restent pas. On n'a pas le temps de faire la déclaration d'embauche qu'ils sont déjà partis! Le premier cette année... a fait une heure!» et s'en est allé. Là non plus, pas besoin de pancarte pour embaucher, les candidats tentent au quotidien à la caisse.

Mais «ils ne s'imaginent pas qu'ils vont rester durant cinq heures sur le manège», explique la patronne. Pas de prérequis pour faire le boulot mais «il faut avoir le sourire, c'est la base. On vient ici pour faire la fête!» sans parler de ceux qui «ne disent pas bonjour aux clients». Impensable quand le job consiste précisément à accueillir une clientèle familiale.

Philomène (c'est un prénom d'emprunt), la trentaine, a trouvé un job de serveuse «deux jours avant le début de la foire». L'ennui ce sont les horaires. Ils fluctuent en fonction de la météo, des heures de la journée et surtout de la fréquentation du bar. «Hier je suis venue pour trois heures mais c'est vrai qu'il n'y avait personne. Alors le patron est venu me dire que je pouvais rentrer. Mais il sait bien le dire», glisse Philomène qui apprécie la marque de respect.

Horaires spéciaux et tournante aux heures de pointe

Dans l'antre chaleureux de «King Kong», un tout nouveau bar à étages qui surfe sur la vague des cocktails, hamburgers maison et DJ pour l'ambiance, Alexandre d'Otremont, le patron, a son équipe de fidèles et embauche «6 extras avec lesquels on fait une tournante aux heures de pointe. On a des horaires un peu spéciaux mais le samedi tout le monde vient travailler».

C'est la première fois que King Kong donne de la voix à la Schueberfouer et «je n'ai pas eu de problème pour les embauches. Ça s'est réglé pendant la période du montage. Ils sont sous contrat pendant les 20 jours de la foire». Un a dû quitter le bateau précipitamment: «Pendant la tournée des copains, il ne pointait pas à la caisse!»

Alexandre est clair: «Comme on sert de l'alcool, je n'engage qu'à partir de 18 ans». La loi autorise les forains à embaucher dès 15 ans à la Schueberfouer. Pour passer «entre 14 et 15 heures par jour» à la Schueberfouer, Alexandre le sait bien: «On travaille dans le bruit ici et comme les gens ont parfois bu, il faut savoir manier le client. Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir gérer certaines situations».

Et côté paie, on en parle ou pas? «Je n'ai aucun problème avec ça. Une serveuse gagne un salaire convenable à la Schueberfouer: le salaire minimum c'est 9,4730 euros de l'heure. J'ai arrondi à 10 euros. A quoi il faut rajouter les pourboires», affiche sans sourciller Alexandre d'Otremont.

Pour aider les forains qui ont fort à faire, à déclarer leur personnel en bonne et due forme mais aussi à détacher leur personnel qui vient de l'étranger ou à les seconder dans le calcul de la TVA , le Comité international des festivités de la Schueberfouer fait depuis plusieurs années, appel à une fiduciaire qui a même «pignon sur Schueberfouer» à deux pas du portail d'entrée.

Karine Bortolotto, manager comptable chez BK compta confirme et précise: «Il y a différents types de contrat pour étudiant et le taux horaire varie selon l'âge. De 15 à 17 ans, ils sont payés 7,1048 euros de l'heure. Entre 17 et 18 ans, ils gagnent 7,5784 euros de l'heure et à 18 ans et plus, c'est 9,4730 euros de l'heure. C'est toujours 80% du salaire social minimum.» Un employé en CDD gagnera 11,8413 euros de l'heure.

«Chacun garde ses pourboires»

«C'est plaisant de travailler ici. C'est très différent d'une ambiance de bar en ville», glisse Emmy, 34 ans, serveuse au «King Kong» comme l'indique le tee-shirt de mise. Et alors ces pourboires? «Généralement c'est autour de 20 euros par soirée mais il arrive que je reparte avec 1 euro! La semaine dernière un client m'a laissé 10 euros. On a déjà fait 150 euros pour une grande table. Dans ce cas on a partagé», entre serveurs. La règle est que «chacun garde ses pourboires, ça évite les discussions», conclut le patron.

Sous le chapiteau «Battin», le patron, Gaston Becker, 40 ans de gastronomie à la Schueberfouer, embauche «20 personnes supplémentaires pour la Schueberfouer. Ils travaillent deux jours avant le début pour la mise en place et deux jours après pour qu'on fasse le démontage ensemble».

Avant d'embaucher des étudiants il leur demande systématiquement «s'ils ont déjà tiré une bière ou porté un plateau en extra ou en tant que bénévole au sein d'un club. C'est déjà un critère». Suivra de toute façon pour ces jeunes gens l'épreuve du «stress au service pour servir tout le monde dans un laps de temps très court. C'est un peu un don de gérer ses tables, chercher une commande en prendre une autre et si on ne l'a jamais fait ça ne s'apprend pas en deux jours».

M. Becker, non plus, «n'a pas de mal à recruter». Il a «même une liste de réserve pour dire». Car «l'un ou l'autre abandonne parfois après deux ou trois jours. Ils ne s'imaginaient pas que la gastronomie c'est du travail!», glisse le patron en abaissant les sourcils. Le «bon signe», à ses yeux, c'est de voir revenir d'une année sur l'autre des étudiants de sorte que sous la toile «j'en ai un tiers qui ont l'habitude du service et passent la relève».