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« La révolution de la mobilité est en marche ! »
Luxembourg 10 min. 14.09.2020 Cet article est archivé

« La révolution de la mobilité est en marche ! »

Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort

« La révolution de la mobilité est en marche ! »

Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort
Guy Wolff/Luxemburger Wort
Luxembourg 10 min. 14.09.2020 Cet article est archivé

« La révolution de la mobilité est en marche ! »

Dans un pays où la voiture revêt un caractère sacré (ou presque), ne serait-ce que songer à remettre en question certaines habitudes solidement ancrées dans l’ADN des automobilistes pourrait facilement passer pour du masochisme. De cela, François Bausch n’en a cure. En tant que ministre de la Mobilité et des Transports publics (mais aussi vice-Premier ministre) d’obédience écologiste, il prône la mise en place d’une « chaîne de mobilité » dont l’automobile – électrique ou au moins hybride, de préférence – ne serait qu’un des maillons…

Monsieur le ministre, vous avez récemment déclaré que nous nous trouvions à la veille d’une « révolution de la mobilité ». A quoi devons-nous nous attendre ?

François Bausch : Au cours des cinquante dernières années, la mobilité était essentiellement axée sur la mobilité individuelle, c’est-à-dire que les gens avaient pour principal souci d’organiser leur transport de A vers B par leurs propres moyens. En nous appuyant sur les progrès technologiques et pour pouvoir relever les défis liés au changement climatique, nous allons devoir entièrement repenser et réorganiser cette approche. Il va falloir devenir plus efficaces en combinant les différents moyens de transport et les utiliser de manière plus efficiente et variée. La digitalisation nous offre de nouvelles possibilités que nous n’avions pas il y a dix ou quinze ans. Elle nous permet de relier et de connecter la marche à pied, la pratique du vélo, l’utilisation d’une voiture ou des transports en commun – bref, de tous les maillons de la « chaîne de mobilité ».

Derrière toute révolution, il y a des instigateurs…

FB : Avec l’arrivée de sociétés issues du monde digital, comme Apple, Amazon, Google, de nouveaux acteurs sont entrés en piste. Ces gens-là ont découvert le secteur de la mobilité et ont vite compris qu’ils pouvaient y injecter leur technologie. D’un point de vue industriel, il va y avoir un fusionnement entre certains secteurs. Comparons une voiture électrique actuelle à une voiture conventionnelle, mue par un moteur thermique : la première ne nécessite plus nécessairement tout cet « art de l’ingénierie » mis en avant par les constructeurs établis. Aujourd’hui, on a de plus en plus affaire à des informaticiens plutôt qu’à des ingénieurs en mécanique. Nous n’en sommes qu’au début de ce changement, mais la vitesse de ce changement est énorme. Les acteurs de l’« Ancien Monde » de la mobilité qui ne voudront pas s’adapter risquent de passer « sous les roues », dans tous les sens du terme !

1,8% de véhicules électriques et hybrides dans le parc automobile luxembourgeois. Ce n’est pas énorme…

FB : C’est vrai, mais cela ne m’inquiète pas, car c’est lié au marché. Je suis convaincu que celui-ci va exploser dès 2021 avec le lancement d’une foule de nouveaux modèles, qui se poursuivra en 2022 et 2023. On voit que pratiquement tous les grands constructeurs annoncent la sortie d’un, voire de plusieurs modèles électriques. En plus, avec la prime actuelle de 8.000€, la voiture électrique devient abordable pour un plus grand nombre.

Il y a un consensus très large quant à la nécessité de repenser notre mobilité et de protéger la planète, surtout parmi les jeunes. Pourtant, les solutions proposées ne sont pas nécessairement les mêmes. On reproche notamment à quelques décideurs politiques un certain « fanatisme » dès qu’il s’agit de transports et d’écologie…

Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort
Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort
Guy Wolff/Luxemburger Wort

FB : Je pense qu’il faut surtout être ouvert au progrès technique. Tout miser sur un seul moyen de mobilité ou une seule technologie serait une grave erreur. Les guerres de tranchées entre ceux qui affirment que l’avenir appartient au moteur thermique et ceux qui misent exclusivement sur la voiture électrique ne servent à rien. L’électromobilité fait partie des solutions, mais elle ne sera pas la seule, d’autres technologies vont voir le jour. D’une manière plus globale, il faut comprendre que ce n’est ni un seul type de voiture, ni le tram à lui seul ou encore le train qui règleront le problème. Ce constat est aussi très important en termes de planification. Nous devons planifier la mobilité - non pas pour faire circuler des véhicules, mais pour permettre à des êtres humains de se mouvoir. De nos jours, les jeunes vont sur leur smartphone et une application doit leur donner une réponse instantanée à la question suivante : quel est, pour aller de A vers B, le moyen le plus efficace, le plus économique et le plus écologique ? Bien qu’étant moi-même un ministre « vert », vous noterez que je cite le critère écologique en dernier, car ce n’est pas lui qui est décisif pour le choix du moyen de transport.

Je l’avais remarqué. Mais cela doit quelque part vous interpeller…

FB : Nous n’arriverons jamais à respecter les Accords de Paris si nous ne fournissons pas d’efforts substantiels pour réduire les émissions de CO2 liées au secteur de la mobilité. Nous devons changer nos habitudes. Mais pour pouvoir convaincre les gens, il faut leur prouver que cette nouvelle approche est plus intéressante, plus efficace et qu’elle leur apporte un gain réel en termes de qualité de vie. Franchement : cette promesse de mobilité et de liberté individuelles est devenue un leurre depuis bien longtemps. Passer mon temps dans les bouchons - même si j’ai une voiture superbe – ne me rend pas « mobile ». Il faut aussi se poser la question de savoir quel est le sens de prendre sa voiture pour évoluer à une vitesse moyenne de 15-20 km/h. Tant qu’à faire, autant y aller à pied ou à vélo ! Je suis convaincu que si nous arrivons à construire une chaîne de mobilité qui fonctionne bien et que la digitalisation nous aide à l’organiser intelligemment, on arrivera à faire évoluer les mentalités et les comportements. En plus, on aura fait quelque chose pour l’environnement !

Un autre levier dont votre gouvernement se sert pour inciter les gens à s’intéresser à d’autres types de mobilité est celui des primes, dont certaines ont d’ailleurs été fortement revues à la hausse. Serait-ce donc un « mal nécessaire » ?

FB : Ce système n’a rien d’exceptionnel. Il sert à ce qu’un marché puisse se mettre en place, après quoi il pourra se développer et se réguler tout seul, via l’offre et la demande. Pour moi, le plus important - et déterminant – est le développement des infrastructures. Il y a un an, j’ai dit à Claude Turmes (ministre de l’Énergie – ndlr) que c’est lui qui allait se prendre des tomates à la figure (rires – ndlr) si de plus en plus de gens passent à la voiture électrique sans que les infrastructures ne suivent…

Revenons-en aux primes étatiques. Des représentants du secteur automobile reprochent au système actuel d’ignorer complètement les progrès techniques au niveau des moteurs thermiques. Pourtant, force est de reconnaître qu’ils sont devenus bien plus « propres » et qu’ils remplaceraient avantageusement des propulseurs plus anciens et polluants… Donc, pourquoi ne pas les subventionner eux aussi, d’une manière ou d’une autre ?

Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort
Francois Bausch, Minister für Mobilität und öffentliche Arbeiten, Foto: Guy Wolff/Luxemburger Wort
Guy Wolff/Luxemburger Wort

FB : Il faut faire une distinction entre la discussion autour de la nocivité des gaz d’échappement (oxydes d’azote, etc.) où de nombreux efforts ont effectivement été faits sur les moteurs thermiques et les émissions de CO2 qui restent un vrai problème. Dès cette année, les constructeurs devront afficher sur leur flotte de voitures neuves vendues en Europe des émissions moyennes de CO2 inférieures à 95 g/ km, sous peine d'amendes dès 2021. Un objectif impossible à atteindre sans une hausse significative des ventes de voitures électriques ou hybrides. Ce seuil sera ramené à 65 g/ km au 1er janvier 2025. En clair, cela signifie que les constructeurs n’ont pas d’autre choix que de promouvoir les technologies qui réduisent à zéro ces émissions de CO2 – chose impossible avec un moteur thermique. Cela ne ferait aucun sens si notre gouvernement, qui a d’ailleurs aidé à ce que ces normes soient mises en place, subsidiait une technologie qui, en fin de compte, doit finalement disparaître. Il vaut mieux aider l’acheteur à acquérir directement la technologie la plus propre. Nous avons une « fenêtre » de 20 ans pour atteindre les objectifs climatiques. Si nous ratons le coche, cela va devenir dramatique. En ce moment, la voiture électrique occupe le haut du tableau, mais la voiture à hydrogène suivra certainement à un moment donné.

De nombreux points d’interrogation subsistent quant au nombre de bornes électriques et au fait de disposer de suffisamment d’énergie verte pour les alimenter de manière réellement durable. Quelles sont les mesures que vous entendez mettre en place, alors qu’on est loin des 800 bornes promises par l’ancien ministre de l’Économie, Etienne Schneider ?

FB : Si la volonté est là de promouvoir ces énergies propres, il y a moyen de faire évoluer les choses assez rapidement. Le potentiel en énergies renouvelables est grand. De très nombreux parcs éoliens vont être construits en Mer du Nord, en Mer baltique… Mais encore une fois, ce ne sont ni la capacité de production ni la technique qui posent problème, mais les infrastructures pour arriver jusqu’au consommateur final. En ce qui concerne les bornes, nous sommes sur le bon chemin. Une partie des bornes publiques Chargy n’a pas encore pu être installée, car les pôles d’échange et Park and Ride qui doivent les accueillir sont encore en cours d’aménagement. Cela étant, je pense que nous allons atteindre ce chiffre de 800 assez vite. Les communes doivent elles aussi faire davantage d’efforts pour installer des dispositifs de recharge dans les zones urbaines. Claude Turmes et moi-même sommes en train de plancher sur un réseau de 85 bornes à charge rapide, car il faut aussi donner la possibilité aux gens d’aller faire « le plein » dans des délais courts – 80% en 10 minutes. Je pense que les premières bornes rapides seront inaugurées d’ici janvier de l’année prochaine.

Sait-on à déjà à quels endroits ?

FB : Il y aura très probablement une station de charge rapide sur l’A3 et une seconde au Kirchberg – le but est d’en avoir 85 fin 2021, aux quatre coins du pays et donc pas seulement sur le réseau autoroutier. Les routes d’accès aux zones urbaines, mais aussi vers le nord du pays - la N7 - ne seront pas oubliées. Le but est d’offrir un bon mix de stations traditionnelles/rapides afin que l’automobiliste ne se retrouve jamais dans une situation délicate.

Chez nos voisins français notamment, il y a de grosses discussions autour du prix des recharges aux bornes publiques, certains prix ayant littéralement explosé. Comment voyez-vous les choses à ce chapitre-là ?

FB : Un système très innovant nous permettra de garder la mainmise sur les prix. Pour les 85 bornes de recharge rapide, nous avons opté pour une attribution directe, c’est-à-dire que l’État finance directement l’infrastructure qui sera aménagée par Encevo. Nous fixerons un prix ad hoc, le but étant de proposer un prix très attractif et de faire en sorte qu’il n’augmente pas trop. En quelque sorte, il s’agira d’un tarif de référence qui servira de guide aux futurs fournisseurs privés.

Et pour les privés, notamment à domicile ?

FB : Dans le cadre du programme gouvernemental de relance « Neistart Lëtzebuerg » et de la campagne « Clever fueren, clever lueden », un nouveau régime de soutien pour l’installation et l’utilisation de bornes de recharge électriques à domicile a été présenté. Désormais, il sera possible à un particulier disposant de panneaux solaires d’injecter directement dans sa borne l’électricité qu’il aura lui-même produite. Des discussions sont également en cours pour modifier la loi sur la copropriété, car il y a encore trop de blocages lorsqu’un propriétaire veut se faire installer un dispositif de recharge.     


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