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La presse peine à négocier son «virage vers l'online»
Luxembourg 6 min. 23.09.2020

La presse peine à négocier son «virage vers l'online»

Pour Raphaël Kies, chercheur à l'Uni, les changements de comportement des lecteurs, notamment vers les réseaux sociaux pour s'informer, constituent une nouvelle réalité pour les médias qui doivent s'adapter.

La presse peine à négocier son «virage vers l'online»

Pour Raphaël Kies, chercheur à l'Uni, les changements de comportement des lecteurs, notamment vers les réseaux sociaux pour s'informer, constituent une nouvelle réalité pour les médias qui doivent s'adapter.
Photo: Claude Piscitelli
Luxembourg 6 min. 23.09.2020

La presse peine à négocier son «virage vers l'online»

Jean-Michel HENNEBERT
Jean-Michel HENNEBERT
A l'image de l'acier ou de l'aviation, le secteur de la presse au Luxembourg doit faire face à une crise profonde, accélérée par les effets de la pandémie. Pour Raphaël Kies, chercheur à l'Uni, ces bouleversements doivent s'accompagner de nouvelles manières de faire.

L'annonce, la semaine dernière, d'un plan social au sein du groupe Saint Paul Luxembourg constitue la dernière illustration en date des difficultés rencontrées dans le secteur de la presse au Luxembourg. Recherche de nouveaux partenaires, réduction des coûts et/ou mise en place de solutions numériques constituent quelques-unes des stratégies mises en oeuvre pour maintenir l'activité de la quinzaine de titres officiellement reconnus à ce jour. Explications des enjeux avec Raphaël Kies, chercheur à l'Uni, spécialiste des médias au Grand-Duché. 

Raphaël Kies, spécialiste de la pluralité des médias au Luxembourg.
Raphaël Kies, spécialiste de la pluralité des médias au Luxembourg.
Photo: Claude Piscitelli

Comment analysez-vous la décision annoncée par la direction de Saint Paul Luxembourg de supprimer 80 postes au sein du groupe et qu'est-ce que cela dit de la situation de la presse au Luxembourg?

Raphaël Kies - «Cette annonce n'est pas vraiment une surprise, puisque Saint Paul, comme Editpress, se trouve face à des difficultés, en raison de la baisse des revenus publicitaires, des changements dans les habitudes des lecteurs qui se tournent de plus en plus vers les sites internet, mais aussi vers les réseaux sociaux pour s'informer sans oublier la baisse des ventes et des abonnements. Ces changements sont profonds et le covid n'a fait qu'accélérer ce qui devait, tôt ou tard, se produire...

Sur le marché belge, entre 40 et 50% des abonnements sont dédiés aux versions numériques des journaux. Ici, le taux serait inférieur à 10%. La marge de progression serait donc conséquente...

«Le lectorat traditionnel du Luxemburger Wort ou du Tageblatt apparaît comme plus âgé, avec une habitude de consulter la version imprimée. Si ces deux journaux ont développé des stratégies pour développer ce basculement vers les sites internet, cela ne prend pas. Peut-être parce qu'ils ne parviennent pas à avoir une image moderne, au goût du jour, et qu'ils affrontent d'autres médias qui ont pris le tournant du numérique beaucoup plus rapidement. Et surtout qui livrent du contenu ciblé vers un public demandeur d'autres contenus, à l'image de Reporter.

Donc, selon vous, la tendance à suivre serait le développement de titres de niche, voire de pure players qui ne posséderaient pas de version imprimée?

«Il faut, à mon avis, que le public bénéficie à la fois de médias généralistes, dotés d'une version print, et de titres de niche pour répondre à des attentes spécifiques. La question est de savoir s'il y a assez de place pour tout le monde et de savoir si les lecteurs sont disposés à payer non seulement pour de l'information, mais aussi pour quel type d'information. Je ne dispose malheureusement pas de données sur ce sujet. Ce que je constate, en revanche, en analysant notamment ce qui se passe à l'échelle internationale, c'est que les médias à vocation purement nationale et généraliste affrontent de nombreuses difficultés et peinent plus que les nouveaux venants à prendre le virage vers l'online.

D'après l'Association luxembourgeoise des journalistes professionnels, le passage à une version 100% digitale du Lëtzebuerger Journal va se traduire par le licenciement de la moitié des effectifs actuels du journal. Cette transition est-elle forcément synonyme de perte d'emplois?

«Le passage de la presse imprimée à la presse en ligne se justifie par la baisse des coûts de production et par la réforme de l'aide à la presse qui finance désormais quasiment au même niveau les deux formes de journaux. Cela devient de plus en plus logique et rationnel pour les médias d'envisager de franchir le pas du numérique. Le Journal risque donc d'être le premier, mais pas le seul à se focaliser uniquement sur le contenu en ligne, au détriment de la presse papier.

Ce nouveau texte prévoit une enveloppe annuelle d'aide à la presse de 10 millions d'euros, en hausse par rapport au régime précédent. Ce montant est-il en adéquation avec les besoins du secteur?

«En valeur absolue, sur le budget de l'Etat, ce montant est minime par rapport aux apports de la presse dans ce pays. Mais il faut bien être conscient que le pluralisme de la presse n'existerait pas sans cette aide aux médias. Au Luxembourg comme dans d'autres pays européens. Ce qui soulève la question de ce que l'Etat souhaite soutenir. 

Si je n'ai rien contre L'essentiel - qui remplit sa mission de donner une information basique au plus grand nombre - je ne comprends pas vraiment en quoi leur octroyer une aide financière va aider à renforcer le pluralisme et la qualité de l'information. Mais c'est une conséquence du choix de financer les médias en ligne, et donc aussi les gratuits. Ce qui soulève à son tour des interrogations autour de la qualité des médias, sujet extrêmement délicat puisque seule une instance de professionnels serait à même de juger de ce critère.

L'absence de formation spécifique dédiée au journalisme constitue-t-elle, selon vous, un réel manque pour répondre aux attentes des lecteurs?

«Je pense qu'il y a effectivement un manque au niveau de l'Université. Je constate aussi qu'il manque un centre des médias, chargé d'étudier ce que j'appelle la transformation de l'espace public. C'est-à-dire les modifications induites par la digitalisation de la société. En l'occurrence ici la manière dont les gens s'informent, notamment via les réseaux sociaux. Tout un champ d'analyse reste à explorer à ce niveau. Mon sentiment étant que de plus en plus de personnes s'intéressent à la vie au Luxembourg, notamment un public international, doté d'un haut niveau d'éducation qui prennent conscience des différents enjeux. Ils ne sont plus juste de passage.

Une page se tourne donc pour les médias. Dans ce contexte, comprenez-vous les inquiétudes autour d'un départ éventuel de RTL, symbole médiatique national par excellence?

«C'est effectivement un symbole très important. Mais au-delà de cela, il est intéressant de noter qu'il existe encore et toujours la croyance selon laquelle le pays ne serait pas capable de développer un service public audiovisuel sans RTL. Je ne comprends pas cet argument. Alors oui, cela va coûter de l'argent, mais cet argument économique n'est pas, à mes yeux, valable pour justifier des limitations dans le service public. Pour moi, cette question de l'avenir du service public devra être l'un des immenses débats qui devra être ouvert, tant pour la radio que pour l'audiovisuel. Mais je ne vais pas me prononcer plus en avant sur ce sujet, car je suis membre du conseil d'administration de la radio 100.7...»

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