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«La liberté du verbe, du langage, est sans limite»
Un travail de groupe autour d'une note, d'une sonorité: les jeunes slameurs, élèves de la classe S3 francophone de l'Ecole internationale de Differdange, ne manquent pas d'imagination.

«La liberté du verbe, du langage, est sans limite»

Photo: Pierre Matgé
Un travail de groupe autour d'une note, d'une sonorité: les jeunes slameurs, élèves de la classe S3 francophone de l'Ecole internationale de Differdange, ne manquent pas d'imagination.
Luxembourg 1 3 min. 20.03.2019

«La liberté du verbe, du langage, est sans limite»

Thierry HICK
Thierry HICK
C'est la journée internationale de la francophonie. A l'école internationale de Differdange mardi comme au Lënster Lycée à Junglinster ce mercredi, la francophonie se slame à voix haute avec la complicité d'Ozarm et Ayun.

«Tu peux tricher, je valide» lui lance son professeur d'un jour, le slameur Ozarm. La jeune élève n'en croit pas ses oreilles et se replonge dans son «Petit Robert». Elle doit, avec un groupe de copines, chercher des mots se terminant en «fa». Sa «vraie» professeur de français Valérie Beck est confiante: «La liberté du verbe, du langage, est sans limite. On apprend à apprécier une langue en jouant avec ses sonorités.»

Ozarm et son complice Ayun forment un duo de slam rodé à toutes les épreuves. Ils sont régulièrement de passage dans les salles de classes du Grand-Duché et officient cette semaine dans plusieurs lycées du pays. L'atelier de slam, organisé lundi matin à Differdange par l'Institut français du Luxembourg avec l'Association Victor Hugo – dans le cadre de la Journée de la Francophonie célébrée un peu partout dans le monde ce 20 mars – a pour but de «s'amuser avec les mots», rappelle Ozarm. «Le résultat final n'est pas le plus important. Mais on n'est jamais à l'abri de – bonnes – surprises.»

Les règles du jeu

Les deux slameurs français ont fixé les règles de cette joute linguistique qui va se répéter aujourd'hui au Lënster Lycée à Junglinster. Au tableau, une clef de sol – la même qu'arbore Ayun fièrement en tatouage sur son cou – et les sept notes de la gamme. La vingtaine d'élèves de la classe S3 francophone de l'Ecole internationale de Differdange sont répartis en plusieurs groupes, qui chacun a choisi une note, «une sonorité», selon Ozarm: maintenant, il s'agit de trouver des mots avec la note choisie. Do, re, mi, fa, sol, la, si, do: les idées fusent, les premiers mots jaillissent. L'ambiance est studieuse et joyeuse. Les slameurs en herbe se découvrent une âme d'écrivain.

Une jeune élève se tâte, cherche le mot juste... et cale. Sa voisine la dépanne. Grosse rigolade. Et si le mot enfin trouvé n'existait pas vraiment? Ozarm se veut rassurant, l'heure est à l'encouragement et surtout pas à la réprimande. Le prof d'un jour lâche un «Madame, la langue française évolue» libérateur.

Les ados découvrent la richesse de la langue française.
Les ados découvrent la richesse de la langue française.
Photo: Pierre Matgé

McDo et les abdos

«Bien sûr que le risque de voir la langue maltraitée existe, c'est un risque à prendre. Mais, grâce au slam, les jeunes découvrent des mots qui deviennent leurs trésors. Ils ne font pas que s'approprier la poésie, ils la vivent», se réjouit la titulaire de français.

A l'issue de ce travail d'écriture, chaque groupe est confronté à une nouvelle mission: slamer le texte de quelques lignes écrit avec les mots trouvés. «Dominique s'endort après avoir mangé McDo. C'est pas bon pour ses abdos...» pour le groupe des «do». A quoi les «mi» répliquent: «Je me sens misérable, à mi-chemin, rien accompli, les yeux mi-clos».

«Le Robert»: une «pompe» pratique pour trouver le mot juste.
«Le Robert»: une «pompe» pratique pour trouver le mot juste.
Photo: Pierre Matgé

Le slam était au départ un tournoi de poésie lancé dans les années 80 à Chicago par Marc Smith. La narration est scandée librement, de manière rythmée. «Parle lentement et surtout fort, prends ton temps, articule, n'oublie pas de parler avec ton corps, mets-toi à l'aise...»: Ayun et Ozarm, joignant le geste à la parole, donnent des conseils aux apprentis slameurs. Ces derniers, angoissés pour certains de se retrouver face aux copains, hésitent, balbutient... d'autres se jettent à l'eau. Tout le monde applaudit. Après deux heures, l'exercice est terminé, les élèves ressortent de leur salle de classe, la tête remplie d'images et de paroles. Eux, qui jusque-là n'avaient jamais touché à la poésie, changeront-ils d'avis et se laisseront-ils retenter par les rimes? «Peut-être? Pourquoi pas?», glisse, prudemment Fabio, 13 ans.

Pour le deuxième atelier de la matinée, les deux poètes-professeurs-slameurs ont puisé dans une liste de dix mots: arabesque, composer, coquille, cursif, gribouillis, logogramme, phylactère, rébus, signe, tracé. Des termes tout aussi connus que barbares pour certains. «En slamant on peut parler de tout. Et pour ce faire on réunit des mots de la vie courante et des mots plus savants grâce à des associations d'idées», note Valérie Beck. Une richesse qui permet aux jeunes de parler de leur quotidien, de leur vie... loin des manuels scolaires et des lectures imposées par les profs.



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