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La fabrique des bulles
Luxembourg 2 min. 30.01.2020 Cet article est archivé

La fabrique des bulles

La fabrique des bulles

Photo: AFP
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La fabrique des bulles

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Bien agitée une supposition devient une rumeur, et bien disséminée la rumeur devient vérité. Comment produire des bulles?

Il pleut me disait-on, enfant.

- Qui pleut? demandais-je alors.

- Personne répondait-on. On dit ainsi, qu’il pleut.

- Qui est «on»?

Puis j’appris, à l’école, la nature évasive du pronom indéfini, ce «il» qui pleut, ce «on» qui n’est personne, le pronom indécis, ce ni-ni, cet impondérable qui est à la grammaire ce que Bilal Hassani est à l’Eurovision, une figure de l’indétermination, du fluide, le monde à l’âge du syncrétique, avant la grande césure générique.

C’est sa fluidité qui fait de l’indéfini l’outil préféré des journalistes approximatifs, quand ils surfent sur le vague, le on-dit, le ouï-dire, «il paraît» ou «il semble», prologues des énoncés volatils, assertions par supposition qui vont donner lieu à une condensation par réitération, «il semble que le roi soit malade», il est remarquable quand on y songe ce «il semble que» par quoi le journaliste indécis colporte un chuchotis, c’est remarquable quand on songe aux conséquences, au hiatus entre le vague et la lame qu’il peut déclencher.

Car c’est une hypothèse que le chuchotis bredouille. Une hypothèse est une vérité en hypothermie, de l’indéfini à chambrer, à couver, l’insinuation s’assoit dessus, sur la vérité, pour une gestation qui mène de la supposition par procuration à la rumeur par dissémination – il semble que le roi soit malade, très malade dit-«on», de plus en plus malade à mesure que s’hypertrophie le «on». Qui est «on»? C’est un autre journaliste, qui lui-même a réchauffé l’hypothermie d’un troisième à qui elle fut transmise par un quatrième et ainsi de suite, ad libitum.

L’hypothèse froide au début est à l’état gazeux, ce n'est qu'une bulle, mais mille bulles font une écume, un buzz, une mousse, les Allemands pour dire buzz disent «Schaum schlagen» – il faut être allemand, vraiment, pour battre une mousse, mais si l’on bat beaucoup les bulles font du bruit, et si l’on schlague fort le roi n’est pas malade mais carrément mort. On voudrait savoir, in extremis, d’où est monté le gaz originel, la supposition avant qu’elle ne devienne affirmation, mais le «on» à ce stade-là est insaisissable, lubrifié comme le savon qui vous échappe dans le bidet. Où est «on»?

C’est l’enjeu des temps à venir: traquer le fluide dans la mare aux canards. La traque au «on», signifiant pour temps vagues, quand il pleut, quand il pleut des énoncés volatils. Qui est «il»? C’est le journaliste du temps nouveau, un temps difficile dit-«on». Car sur un marché médiatique en voie de cannibalisation le journaliste nouveau doit mordre pour s’imposer, et avoir la langue assez fourchue pour gober des bulles, telle l’iguane la libellule. Un temps viral dit- «on», tel que les libellules très vite papillonnent. Et c’est l’enjeu, donc, pour la collectivité dans les années présentes et à venir: identifier les énoncés hypothermiques, chasser les papillons, les affirmations par simple coagulation.

Un enjeu considérable, capital, en ce que le souci de vérité est au coeur de nos démocraties. Vive le roi! Vive, vive vive!