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«La Chine est l'eldorado du blanchiment»
Robert Mazur continue de devoir être photographié de dos.

«La Chine est l'eldorado du blanchiment»

Photo: Chris Karaba/Luxemburger Wort
Robert Mazur continue de devoir être photographié de dos.
Luxembourg 6 min. 23.05.2019

«La Chine est l'eldorado du blanchiment»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Robert Mazur, l'agent du FBI qui a infiltré le cartel de Pablo Escobar, de passage au Luxembourg

Sous le pseudonyme de Robert Musella, il a blanchi des quantités astronomiques d'argent sale. En tout, plus de 30 millions de dollars (26,9 millions d'euros, ndlr)  issus du trafic de cocaïne sont passés entre ses mains dans les années 1980. Mais Robert Mazur n'était pas un trafiquant comme les autres. 

Infiltré au milieu des cartels de la drogue colombiens, cet agent du FBI transmettait à son employeur des informations importantes sur les coulisses du blanchiment d'argent dans le monde. Il a ainsi été impliqué dans la fameuse opération «C-Chase» qui aura coulé au passage la banque BCCI (Bank of Credit and Commerce International), alors septième banque privée dans le monde.

Bonnes vieilles méthodes

Ces dernières années, Robert Mazur a mis son savoir des techniques de blanchiment d'argent au service des professionnels du secteur financier. Avec un objectif: mettre en garde contre un problème qui est encore bien plus vaste qu'il n'y paraît. Selon lui, il y a de nouvelles zones géographiques «à haut risque» qui émergent ainsi que de nouvelles techniques qui se développent. 

Dans le même temps, «si on regarde les poursuites judiciaires des dix dernières années, on se rend compte que les banques qui s'adonnent à ce genre d'opérations utilisent encore largement les techniques pratiquées depuis plusieurs décennies», dit-il lors d'une conférence dans les locaux de PwC à Luxembourg.

Photo: AFP

Néanmoins de nouvelles tendances apparaissent. «La Chine est devenue la plaque tournante mondiale numéro un pour blanchir l'argent sale pour tout un tas d'escroqueries», confie-t-il. «On le voit à travers une multitude de cas concrets sur les dernières années, impliquant les cartels mexicains et colombiens ou le Hezbollah».

Il cite à ce sujet le cas concret de Guangzhou Enterprise, qui blanchissait de l'argent sur des comptes bancaires à Hong Kong et en Chine pour le compte de trafiquants de drogues au Mexique et en Colombie. Le tout pour une valeur de cinq milliards de dollars (4,4 milliards d'euros). Robert Mazur voit plusieurs raisons à cette attractivité chinoise: «on y trouve tout d'abord de l'argent en grande quantité, les jeux d'argent étant extrêmement populaires en Chine».

Ensuite, «les blanchisseurs d'argent professionnels ont recours à des opérations commerciales pour donner une apparence légitime aux produits de la criminalité, les transférer d'un pays à l'autre. Or, il n'y a pas plus grande zone commerciale au monde que la Chine. Shanghai et la province de Guangdong sont ainsi devenues des eldorados pour les blanchisseurs professionnels».

À cela s'ajoute le fait que l'Empire du Milieu reste le paradis de la contrefaçon dans le monde», explique l'ancien agent du FBI. Il ajoute encore deux autres éléments à sa liste: «la Chine possède un large marché pharmaceutique non régulé. En plus, le gouvernement central impose des restrictions de capital pour les riches résidents chinois. Cela permet d'orienter vers le marché noir un certain nombre de personnes qui aspirent à placer des sommes d'argent importantes hors du pays.»

Mais la Chine n'est pas seule sur le banc des accusés: des tonnes de cocaïne transitent par l'Afrique de l'Ouest, en grande partie par la Guinée-Bissau. Depuis les années 2000, ce pays attire l'attention des barons de la drogue latino-américains qui cherchent des routes alternatives pour acheminer leur cocaïne en Europe et en Orient. Avec ses 350 kilomètres de littoral non contrôlés et parsemés de dizaines d'îles souvent inhabitées, c'est un point de chute idéal. 

 L'Europe est considérée par les cartels comme un vrai petit bijou 

«La Guinée-Bissau comme les autres pays de l'Afrique de l'Ouest sont devenus des destinations intéressantes pour les criminels en tout genre. On voit d'ailleurs que le dollar qui circule en Afrique ne cesse de croître», dit Robert Mazur. Dans ce vaste système mondial, quel rôle joue l'Europe aujourd'hui? «Eh bien le continent européen est en train de se hisser au niveau des Etats-Unis en ce qui concerne la consommation de drogues», déplore-t-il. 

«L'Europe est considérée par les cartels comme un vrai petit bijou parce qu'ils peuvent vendre le kilo de cocaïne trois fois plus cher qu'aux Etats-Unis par exemple.» Robert Mazur salue le fait que l'UE ait renforcé son arsenal contre le blanchiment d'argent: «il est nécessaire d'améliorer les standards en ce qui concerne les obligations de KYC (know your customer) et d'asseoir la puissance de la compliance». Néanmoins, l'UE est aussi devenue une «boîte à contrôle» difficilement gérable, car les nombreux risques et alertes informatiques «s'avèrent difficiles, voire impossibles à encadrer en temps réel».

Règles non adaptées

«La chose que vous ne pouvez pas réguler, et qui constitue une partie importante de l'équation, c'est la moralité». Il faut, selon Robert Mazur, s'attaquer au coeur du problème. «Les régulateurs ne sont pas concentrés sur la question des conduites criminelles autant qu'ils ne le sont sur la question de s'assurer que la banque elle-même reste protégée». En conséquence, les investigations, souvent difficiles, prennent de nombreuses années et n'aboutissent pas toujours positivement. 

«Les règles en place ne sont pas adaptées à la nécessité d'engager de front des investigations criminelles». Selon lui, le système de régulation actuel ignore le problème fondamental et notamment le rôle joué par le «compliance department» censé vérifier la conformité des activités avec la réglementation.

Incitations financières des banques

«Il y a deux cerveaux dans une banque – le cerveau du commercial qui est motivé par les gains d'argent, et le cerveaux de la conformité dont l'activité est de minimiser les risques. Mais quand le cerveau de la conformité rencontre celui des ventes, les managers se rangent souvent du côté des ventes parce que eux aussi pensent au profit. Il doit dès lors y avoir un moyen de commencer à changer cette interaction entre les deux cerveaux.»

Et Robert Mazur s'interroge sur les mesures possibles: «pourquoi les banques ne mettent-elles pas en place des incitations financières, des promotions, des bonus pour les salariés du département compliance qui trouveraient des anomalies dans les transactions financières?» Selon lui, la conformité ne doit pas rester une priorité pour le seul «département compliance». «Plus le personnel de vente et les managers sont intégrés dans le processus, plus les solutions sont efficaces sur le terrain». Il dit d'ailleurs avoir été «agréablement surpris» par le nombre de senior managers venus écouter ses conseils lors d'un séminaire chez PWC.

«Il faut changer notre manière d'agir, car si on continue à émettre toujours plus de régulation, la profitabilité des banques diminue. Et on ne change en rien le petit pourcentage de l'industrie bancaire qui décide de commercialiser l'argent sale, malgré tout et en dépit des obstacles.» 


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