Changer d'édition

«L'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon»
Luxembourg 13 min. 05.10.2022
ADR

«L'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon»

Fernand Kartheiser entouré (de g. à d.) par Jeff Engelen, Fred Keup et Roy Reding.
ADR

«L'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon»

Fernand Kartheiser entouré (de g. à d.) par Jeff Engelen, Fred Keup et Roy Reding.
Photo: Luc Deflorenne
Luxembourg 13 min. 05.10.2022
ADR

«L'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Virgule.lu a profité de la rentrée parlementaire de l'ADR pour s'entretenir avec Fred Keup, son président, et Fernand Kartheiser, son chef de file à la Chambre. Au menu: Hymne à la Joie, nostalgie et portes ouvertes...

Membre du Parti des conservateurs et réformistes européens (ECR), l'ADR déplore «l'effritement» d'un Luxembourg menacé, selon lui, de communautarisme. 

Dès l'entame de votre conférence de rentrée parlementaire, vous avez évoqué le discours de Xavier Bettel sur l'état de la Nation, le 11 octobre. Le 12 octobre 2021, le terme même de «Nation» ne figurait pas une seule fois dans son discours et vous dites le regretter. Pour quelles raisons?

Fernand Kartheiser: Le Premier ministre préfère parler de «l'état du pays», c'est un autre vocabulaire, une autre approche... Il veut délibérément exclure toute référence à la nation luxembourgeoise. Ça le gêne. Nous non. Il y a un pays, une nation... Je pense que les Français auraient également un doute si l'on ne considérerait plus la France comme une nation. Et bien nous avons ce doute. 


Josy Hames übt sein Mandat nun als unabhängiger Gemeinderat aus.
Josy Hames est désormais membre de l'ADR
L'ex-politicien du CSV Josy Hames a été vivement critiqué pour ses déclarations contre Jonk Gréng. Il a désormais rejoint l'ADR.

Quelles sont, selon vous, les raisons de ce choix sémantique?

Fernand Kartheiser: Le Parti démocratique (DP), comme beaucoup d'autres, rêve d'une Europe fédérale au sein de laquelle le Luxembourg serait un état fédéré. Sa population serait multi-nationale, multi-ethnique, multi-linguistique, multi-culturelle, mais au final sans avoir réellement d'identité propre. Or, une identité nationale apporte une structure. Maintenant, à la fête nationale, ce que l'on entend en premier c'est l'hymne européen. À l'ADR, nous sommes pour une Europe des nations avec une coopération entre États-Nations. Un concept plus facilement acceptable par les États membres de l'UE.

(LuXembourg Let's Make it happen) Ah oui, ça c'est un bon slogan en luxembourgeois...

Fernand Kartheiser

Vous ne croyez pas en l'émergence d'une Europe fédérale...

Fernand Kartheiser: Mais non, c'est une illusion! Sans aucune notion critique vis-à-vis de ce concept, nos gouvernants font tout pour aller dans ce sens. Mais je le répète, ce concept n'a pas d'avenir.

Vous reprochez au gouvernement de ne pas mettre en avant les particularismes du Luxembourg. Pourtant, il a lancé des campagnes de promotion...

Fred Keup: Ah oui, laquelle?

Luxembourg Let's make it happen...

Fred Keup: (Soupire) C'est économique...  

Fernand Kartheiser: (Il rit) Ah oui, ça c'est un bon slogan en luxembourgeois... Mais ça reflète bien la réduction progressive de notre langue dans notre quotidien. Alors on va me dire qu'il y a beaucoup de personnes qui s'inscrivent à des cours, mais par rapport à la population totale, c'est négligeable. 

Fred Keup: Dans un pays, une nation, une société, il faut quand même des facteurs communs et des valeurs communes pour vivre ensemble. C'est une chose que l'on a toujours eue au Luxembourg, mais ça tend à disparaître. D'ailleurs, j'ai écrit un livre là-dessus (Ndlr: Mir gi Lëtzbuerg net op).

Ce livre, vous l'avez publié en allemand. Pourquoi ne pas l'avoir écrit en luxembourgeois?

Fred Keup: D'abord, les Luxembourgeois préfèrent lire en allemand. Et ensuite, on voulait faire un livre que pouvaient lire les étrangers. Enfin, une certaine partie... Mais ces valeurs communes sont en train de s'effondrer. C'est très dommage. Aujourd'hui, quel est l'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon... Mais il n'y a plus vraiment ces valeurs et ces buts communs.

On commence à se diviser. Bon, ce n'est pas encore comme en France où la vie dans les cités a des allures de société parallèle

Fred Keup

Cette question de la langue semble centrale...

Fernand Kartheiser:  Le 24 février 1984, il y a eu cette loi sur le régime des langues qui, dès l'article premier, stipule que la langue nationale des Luxembourgeois est le luxembourgeois. Ensuite, il est stipulé que le français est la langue législative. Enfin, que le luxembourgeois, le français et l'allemand sont les langues administratives et judiciaires. 

Un résident étranger qui ne parle pas luxembourgeois est-il capable, selon vous, de s'intégrer?

Fred Keup: Oui, en partie... Mais si vous voulez vraiment vous intégrer, il faut parler luxembourgeois. 

Fernand Kartheiser: Dans la situation propre au Luxembourg, le multilinguisme est un vecteur indispensable. Mais il y a tout un pan de la vie publique que cette personne ne comprendrait pas. Comme les débats politiques par exemple. Une partie de la vie culturelle et historique lui échapperait. Cette personne ne serait pas discriminée ni désavantagée, mais elle ne pourrait pas participer pleinement à la vie de la société et à ses valeurs. 

Quelles sont ces fameuses valeurs spécifiques de la société luxembourgeoise?

Fred Keup: Le «Vivre ensemble». D'ailleurs, on commence à se diviser. Bon, ce n'est pas encore comme en France où la vie dans les cités a des allures de société parallèle. En ouvrant des classes destinées aux francophones, aux anglophones, aux lusophones, le DP et les autres partis au pouvoir vont dans le sens du communautarisme. Pourquoi? Parce que dès le plus jeune âge, les enfants sont séparés. Moi, je me souviens d'une école luxembourgeoise qui jouait un rôle très important dans ce brassage.

Fernand Kartheiser: Le gouvernement ne joue pas la carte de l'intégration, mais de la ségrégation. Et nous ne sommes pas en faveur de cette politique. Nous voulons intégrer les étrangers.

On ne veut pas retourner dans une société 100% luxembourgeoise de souche, ce n'est pas ce qu'on dit, ma femme est d'ailleurs d'origine italienne

Fred Keup

Faites-vous la distinction entre intégration et assimilation?

Fred Keup: C'est une question de définition, mais je pense que lorsque les gens utilisent ces termes, cela revient un peu à la même chose.

Fernand Kartheiser: L'assimilation est l'identification totale d'une personne à la société dans laquelle il vit. Un Afghan peut ne plus vouloir rien à voir avec son pays d'origine au point de regretter d'être né à Kaboul et pas à Esch-sur-Alzette. Bon, là, nous serions dans l'assimilation. À l'ADR, nous souhaitons simplement l'intégration des étrangers. Une fois réussie, la personne obtient le droit de vote, participe à la vie culturelle, etc. Il n'y a plus d'obstacle à leur participation pleine et entière à la société.

Fred Keup: Cette assimilation se faisait, en général, au cours de la deuxième ou troisième génération. Celle-ci va-t-elle encore se faire? J'en doute car la société luxembourgeoise de base est de moins en moins représentée. Beaucoup d'étrangers en viennent même à me demander: «Où y a-t-il des gens avec lesquels je peux encore parler luxembourgeois?». Il y a 70 ans, personne en ville ne parlait pas luxembourgeois. Personne!

Fernand Kartheiser: Oui, il n'y a plus que 30% de Luxembourgeois à Luxembourg-ville...

Certes, mais c'était il y a 70 ans... Le société luxembourgeoise a bien changé. Cette nostalgie, aussi compréhensible soit-elle, n'est-elle toutefois pas désuète?

Fernand Kartheiser: On assiste à l'effritement de notre société. Les gens se côtoient mais ne se connaissent plus, n'ont plus de base commune. Je ne suis donc pas nostalgique. Au contraire, je suis tourné vers l'avenir afin de bâtir une société dynamique et constructive. 

Fred Keup: Ça fonctionnait assez bien dans les années 50, 60, 70, 80 et même encore un peu en 90. On ne veut pas retourner dans une société 100% luxembourgeoise de souche, ce n'est pas ce qu'on dit, ma femme est d'ailleurs d'origine italienne. 

Durant cette rentrée, vous avez à nouveau évoqué vos regrets quant à la politique d'immigration du gouvernement. Que lui reprochez-vous?

Fernand Kartheiser: Depuis 2015, le Luxembourg a ouvert grandement ses portes et notre capacité d'absorption est épuisée. Nous sommes dépassés. Sur 650.000 habitants, nous avons 6.500 lits, comme aime à le répéter, tout fier, Monsieur Asselborn. Mais cela ne suffit pas. Faute de trouver un logement disponible, même ceux qui bénéficient d'une protection internationale n'arrivent même plus à quitter leur foyer...

Il faut préserver le droit d'asile, mais mettre un terme à l'immigration illégale et économique. Et être plus ferme dans le domaine de la reconduite à la frontière. Une personne qui s'est vu refuser le droit d'asile et qui est encore sur le sol luxembourgeois se trouve tout simplement dans l'illégalité.

Les sanctions économiques fonctionnent très bien contre les petits Etats. Vous en prenez contre le Luxembourg, en deux heures c'est réglé...

Fernand Kartheiser

Connaissez-vous le nombre de personnes concernées?

Fernand Kartheiser: Nous avons à plusieurs reprises déposé une question parlementaire à ce sujet. Nous n'avons jamais eu de données précises.

Fred Keup: Dans les médias, on parle souvent de réfugié pour parler de migrant. Je précise qu'un réfugié est un migrant à qui le droit d'asile a été délivré.

Si vous étiez au pouvoir, quelles mesures prendriez-vous?

Fernand Kartheiser: On enverrait un signal fort en disant que cette politique des portes ouvertes est terminée. Ceux qui ont besoin d'être protégé par un droit d'asile pourront venir. Les autres, non. Dans les administrations compétentes, on sait que les gens arrivent par le biais d'un réseau criminel et organisé.  Comme le prévoit la procédure Dublin, ils doivent faire leur demande d'asile dans le premier pays européen où ils sont arrivés. Or, à moins d'être arrivé en parachute, ce n'est pas le Luxembourg... Or, s'ils ne coopèrent pas avec les autorités, on n'examine même pas le dossier. Pourquoi? Parce que l'on se fait dès lors complice de réseaux mafieux qui gagnent de l'argent avec le trafic d'êtres humains. 

Passons au conflit en Ukraine. L'ADR s'est toujours montré opposé aux sanctions prises à l'encontre de la Russie...

Fernand Kartheiser: Dès le début, nous avons affiché notre scepticisme car l'histoire a démontré que ces mesures, hormis celles prises à l'encontre de l'Afrique du Sud pour lutter contre l'apartheid, n'ont jamais permis d'obtenir le but escompté. Les exemples sont pléthore: Cuba, Venezuela, Iran... 

Les sanctions économiques fonctionnent très bien contre les petits Etats. Vous en prenez contre le Luxembourg, en deux heures c'est réglé... Mais pour un pays comme la Russie, qui a des ressources énormes, il n'y a aucun espoir. Et puis, depuis l'entrée en vigueur des sanctions, les rentrées financières de la Russie ont augmenté. Par contre, l'Europe en fait les frais. 

Il faut négocier en gardant à l'esprit que les Ukrainiens ne sont pas tous des saints et que les Russes n'ont pas les dents jaunes, les yeux rouges et des cornes sur le crâne

Fernand Kartheiser

Le dialogue avec Vladimir Poutine est-il encore possible?

Fred Keup: Résumer la situation à la personne de Vladimir Poutine, c'est simplifier les choses. Les Russes soutiennent leur président et moi la question que je me pose c'est: que se passerait-il en cas de départ de Poutine? 

Son départ ne serait donc pas une solution?

Fred Keup: Pas pour moi... Je m'explique: j'ai profité de la venue à la Chambre des députés du ministre des Affaires étrangères de la Lituanie (Ndlr: Gabrielius Landsbergis), une réunion à huis clos, pour lui demander ce qu'il se passerait en cas de «départ» de Poutine, il m'a répondu ceci: ''Le problème, ce n'est pas Poutine, ce sont les Russes. On ne sait pas qui lui succèderait. Et on pourrait se retrouver avec un dirigeant encore plus autoritaire''. 

Fernand Kartheiser:  On ne peut pas attendre que l'Ukraine soit écrasée, ni que la Russie soit déstabilisée au point d'envisager l'utilisation de l'arme nucléaire. Il faut négocier en gardant à l'esprit que les Ukrainiens ne sont pas tous des saints et que les Russes n'ont pas les dents jaunes, les yeux rouges et des cornes sur le crâne.

Éoliennes, retraites et cumul des mandats

Cette crise a de lourdes conséquences sur le plan énergétique. Quel regard portez-vous sur les mesures prises?

Fred Kreup: Monsieur Turmes dit que l'on doit devenir plus indépendant sur le plan énergétique. Et notamment par le biais des énergies renouvelables. Or, ceci est une idéologie politique irréalisable. Rien que pour Luxembourg, il faudrait 7.000 éoliennes d'une hauteur de 200 mètres pour assurer l'énergie. Et encore, ça c'est s'il y a assez de vent. Donc, nous sommes dépendant du gaz. Dire que nous pouvons avoir 100% d'énergie renouvelable, ce n'est pas possible. Ni aujourd'hui, ni dans dix ans, ni même dans vingt ans. Donc, si l'on veut avoir une sécurité énergétique à un prix qui nous permet d'être compétitif, il faut, c'est peut-être triste, mais miser sur les énergies fossiles et le nucléaire. 

Vous appelez également à une réforme du système des retraites. Pour quelles raisons?

Fernand Kartheiser: Il faut qu'on en parle car le système, qui est viable encore pendant quelques décennies, ne pourra pas survivre. On ne peut pas faire de politique aux dépens des générations futures. 

Fred Kreup: On est entre 400 et 500.000 salariés. Quand ils entreront en retraite... Et quand on sait qu'il faut 2,5 salariés pour financer une retraite. Faites le calcul, ce système ne pourra pas durer éternellement.

L'année 2023 sera marquée par les élections communales, en juin, et législatives, en septembre. Pour ces dernières, on imagine que l'objectif sera d'avoir cinq députés, condition nécessaire pour se constituer en groupe politique...

Fred Keup: Oui, pour les législatives, c'est notre ambition. L'histoire a montré que c'était possible puisqu'en 1999, on en avait sept. Maintenant, si l'on parle des législatives, il faudrait également parler de la répartition du nombre de sièges par circonscription. On ne peut pas en avoir 21 pour le Centre et 7 pour l'Est (Ndlr: il s'agissait de Jean Colombera, Jean-Pierre Koepp, Fernand Greisen, Jacques-Yves Henckes, Robert Mehlen, Aly Jaerling et Gaston Gibéryen). C'était peut-être représentatif de la population des années 80, mais pas de celle d'aujourd'hui.

Vous souhaiteriez une révision du nombre de sièges attribués à chaque circonscription?

Fred Keup: Oui. On peut aussi envisager l'augmentation du nombre de députés qui est, aujourd'hui, de 60. Et j'aimerais aussi que soit voté le non-cumul des mandats. Un certain nombre de députés sont également bourgmestres ou échevin. Or, cela pose un certain nombre de questions... 

L'ADR compte parmi ses quatre députés deux membres de conseils communaux...

Fred Keup: Oui, mais ils ne sont ni bourgmestres, ni échevins.

Concernant les élections communales. Combien de listes présenterez-vous?

Fred Keup: Précisément, ce n'est pas encore clairement défini. Maintenant, nous viserons les grandes communes, celles d'au moins 7.000 habitants (Ndlr: 20 communes sont dans ce cas). 

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Les choix de son ralliement à l'ADR
Injures sur Facebook à l'égard de Déi Jonk Gréng, démission du CSV et ralliement à l'ADR, Josy Hames revient sur cette «affaire nationale». D'ordinaire discret, le conseiller communal se lâche. Encore une fois. Attention, ça part dans tous les sens...
La section locale du parti chrétien-social s'est séparée de son conseiller communal qui, de toute manière, avait décidé de quitter le parti. Son ralliement à l'ADR, annoncé lundi, est-il toujours d'actualité? Mystère...
Josy Hames übt sein Mandat nun als unabhängiger Gemeinderat aus.
Politique
Ce mercredi, le conseil communal de Bascharage se réunit au «Käerjenger Treff». Au menu notamment, les propos injurieux tenus sur Facebook à l'encontre de Déi Jonk Gréng par Josy Hames (CSV) auteur par le passé de saillies quelque peu lunaires...
Politik , Martine Hansen und Ronny Goedert , dynamische Landwirte aktiv unterstützen , um zukünftige Herausforderungen zu meistern , Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
Membre du conseil communal de Bascharage, Josy Hames (CSV) a enflammé la sphère politique en qualifiant samedi Déi Jonk Gréng (les jeunes verts) de «terroristes» qui vont «provoquer la fin de l'Europe et de sa culture». Rien que ça...