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«L’Etat se repose trop sur les communes et les associations»
Luxembourg 5 min. 18.03.2022
Réactions suite à l’étude sur le racisme

«L’Etat se repose trop sur les communes et les associations»

Selon Sandrine Gashonga et Antonia Ganeto, le meurtre de George Floyd a créé une véritable onde de choc ayant permis de faire réagir également au Luxembourg.
Réactions suite à l’étude sur le racisme

«L’Etat se repose trop sur les communes et les associations»

Selon Sandrine Gashonga et Antonia Ganeto, le meurtre de George Floyd a créé une véritable onde de choc ayant permis de faire réagir également au Luxembourg.
Photo d'archives: Chris Karaba
Luxembourg 5 min. 18.03.2022
Réactions suite à l’étude sur le racisme

«L’Etat se repose trop sur les communes et les associations»

Megane KAMBALA
Megane KAMBALA
La question du racisme au Luxembourg a été récemment abordée lors d’une conférence de presse du gouvernement sur les résultats d’une étude commandée par la Chambre. L’occasion pour Antonia Ganeto (Finkapé) et Sandrine Gashonga (Lëtz Rise Up) de réagir sur l’enquête.

En 2019 et en 2020, les deux femmes étaient apparues sur le devant de la scène, l’une à l’occasion d’une conférence-débat «Being black in Luxembourg» organisée par l’Asti dans le cadre de son quarantième anniversaire; l’autre lors de la manifestation organisée en hommage à George Floyd.

Si toutes les deux s’accordent pour dire que l’étude sur le racisme au Grand-Duché présentée le mercredi 9 mars à la presse est «une avancée dans la démarche antiraciste», Sandrine Gashonga, membre du collectif Lëtz Rise Up et Antonia Ganeto de l’association Finkapé, tiennent à souligner qu’elle a servi à «établir scientifiquement ce que les personnes racisées savent depuis longtemps et vivent dans leur chair».


Les stéréotypes ont la peau dure au Luxembourg
La matinée du 8 mars a été l’occasion pour le ministère de la Famille de convier la presse pour lui présenter les résultats de l’étude «Le racisme et les discriminations ethno-raciales au Luxembourg» en présence de représentants du LISER et du CEFIS.

Au-delà du fond, la militante de Lëtz Rise Up s’étonne de ne pas avoir reçu ladite étude, sachant que l’association en a fait partie intégrante en tant qu’experte sur le sujet. De son côté, Antonia Ganeto, également sollicitée en tant qu’experte pour les besoins de l’enquête, s’est dite quelque peu surprise également mais suppose que «cette démarche est voulue, car l’étude a été mandatée par la Chambre et elle doit et devrait être perçue comme neutre et scientifique, car c’est un état des lieux. S’ils avaient invité l’une ou l’autre association, ça aurait pu biaiser la perception du public sur ce rapport.» Ce qu’elle peut donc concevoir.

«Pas encore suffisant»

Cependant, les deux femmes se rejoignent sur le fait que ce premier constat étant posé, les déclarations de la ministre de la Famille et de la Grande Région Corinne Cahen (DP) quant au fait que le Luxembourg investit déjà beaucoup pour l’intégration des personnes n’est pas suffisant. Sandrine Gashonga précise qu’«avant 2017, il y avait un plan d’intégration et de lutte contre les discriminations, puis cette notion de lutte contre discriminations a disparu, ce qui change complètement le contenu du plan et sa portée!»

Pour Sandrine Gashonga, instaurer des clauses de non-discrimination avec les agences immobilières n'est qu'une mesure cosmétique.
Pour Sandrine Gashonga, instaurer des clauses de non-discrimination avec les agences immobilières n'est qu'une mesure cosmétique.
Photo: DR

Pour souligner de façon concrète les limites de l’intégration, les deux militantes prennent en exemple les Capverdiens de deuxième ou troisième génération, nés et élevés au Luxembourg. «Ils parlent les trois langues officielles, sont nés ici, et pourtant, depuis leur enfance, ils se sentent pointés pour leur différence, menant une vie perçue en tant qu’étrangers, ce qui remet en cause leur appartenance au pays, ils ont ce sentiment de ne pas faire pleinement partie de la société», déplore Antonia Ganeto.

Mettre en place un plan de lutte

Pour Antonia Ganeto, il est impératif que «le gouvernement prenne ses responsabilités et propose un plan de lutte national contre les discriminations et le racisme de façon transversale et institutionnelle». Une idée partagée par Sandrine Gashonga, car à leurs yeux, les différents projets portés par les ONG du Grand-Duché ne pourront pas à long terme apporter de véritable changement toutes seules. «L’Etat se repose trop sur les communes et les associations.»

Idéalement, il conviendrait de s’appuyer sur «des mesures législatives, de sensibilisation, d'éducation et de discrimination positive.»

Pour Antonia Ganeto, il faudrait vraiment «prendre toutes les mesures juridiques adéquates pour combattre la discrimination raciale: rendre cette dernière illégale ne suffit pas! Nous devons nous atteler à ce que les dispositions antidiscriminatoires soient réellement appliquées. Pour atteindre cette efficacité, il est indispensable que ces dispositions soient mises en œuvre par les autorités, y compris la police et le système judiciaire.»

De même, «qu’elles soient soutenues par des campagnes de sensibilisation auprès du grand public ainsi que par une formation pointue obligatoire des responsables notamment dans le domaine de l’accompagnement social. C'est pourquoi il nous apparaît fondamental de disposer d’un organisme national indépendant chargé de combattre le racisme et la discrimination raciale systémiques et de coordonner les démarches.»

Ayant elle-même porté plainte pour injure raciale, Antonia Ganeto insiste sur la nécessité de plus de diversité dans toutes les institutions pour que chacun se sente réellement entendu et compris.
Ayant elle-même porté plainte pour injure raciale, Antonia Ganeto insiste sur la nécessité de plus de diversité dans toutes les institutions pour que chacun se sente réellement entendu et compris.
Photo d'archive: António Pires

Le rôle important de l'éducation

Cette lutte devrait également passer «prioritairement par l’enseignement». Pour Antonia Ganeto, il faudrait «veiller d’une part, à ce que les supports pédagogiques soient exempts de tout contenu raciste et actualisés de manière à refléter la pluralité de la société. En s’assurant, d’autre part, que l’histoire du colonialisme et de l’esclavage ainsi que leurs conséquences fassent impérativement partie des cursus primaire et secondaire.» 

L’occasion pour la militante de rappeler qu’une exposition sur le passé colonial du Luxembourg au Congo se tiendra à partir du 7 avril, au Musée national d’Histoire et d’Art. «C’est une démarche décoloniale, chacun aura quelques outils de plus pour se faire une opinion. Des initiatives de ce genre doivent se multiplier.»

Introduire de la diversité

Concernant la formation du corps enseignant, «au-delà des savoirs pédagogiques requis pour travailler avec chaque enfant, les enseignants doivent être formés à se montrer attentifs aux besoins des élèves d’origine extra-européenne, y compris sur les questions relatives aux droits de l’homme et à la discrimination raciale. Pour dissoudre les préjugés, il est urgent d’introduire de la diversité à tous les niveaux de la stratification sociale. A commencer par l’enseignement. De manière générale et transversale, il faut donc favoriser le recrutement de personnels issus de la diversité et des minorités visibles, compétents à des postes-clés et représentatifs (éducation, médias, politique, etc.).»

Un constat pleinement partagé par Sandrine Gashonga qui rappelle que de «2000 à 2015, seuls 3% des jeunes Capverdiens allaient dans l’enseignement supérieur contre 30% pour le reste de la jeunesse…» Une sorte de plafond de verre également évoqué par Finkapé, mais aussi par l’Asti en 2019 lors de la conférence-débat.

D'ailleurs, «Depuis quand envoie-t-on une Noire en classique?», fut l'une des phrases choc prononcée lors de la conférence «Being black in Luxembourg», organisée par l’Asti le 13 novembre 2019 au Cercle Cité. Il s'agissait du témoignage d'une adolescente qui l'aurait entendu au moment de son passage en classe supérieure...

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