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L'espion, la BEI et l'arnaque à la cryptomonnaie
Luxembourg 5 min. 25.05.2021

L'espion, la BEI et l'arnaque à la cryptomonnaie

La société de l'ancien directeur opérationnel du Service de renseignement de l'Etat luxembourgeois avait les faveurs de la BEI. Malgré l'odeur de soufre entourant le personnage.

L'espion, la BEI et l'arnaque à la cryptomonnaie

La société de l'ancien directeur opérationnel du Service de renseignement de l'Etat luxembourgeois avait les faveurs de la BEI. Malgré l'odeur de soufre entourant le personnage.
Photo Archives : Lex Kleren
Luxembourg 5 min. 25.05.2021

L'espion, la BEI et l'arnaque à la cryptomonnaie

Patrick JACQUEMOT
Patrick JACQUEMOT
La Banque européenne aurait employé Frank Schneider, un ancien agent de renseignement luxembourgeois. Hic : l'homme fait l'objet d'une demande d'extradition de la justice US qui lui reproche une escroquerie financière.

(pj avec Julie EDDE et Yannick LAMBERT) Arrêté le mois dernier en Lorraine, l'ancien espion Frank Schneider était bien connu de la Banque européenne d'investissement (BEI). L'institution, tentant de repérer des clients douteux, a fait appel à une société dirigée par ce Luxembourgeois aujourd'hui soupçonné aux Etats-Unis pour être  co-conspirateur dans une escroquerie aux cryptomonnaies de plusieurs milliards de dollars.


Frank Schneider - Sandstone S.A., Foto Lex Kleren
Un ex-espion luxembourgeois capturé en Moselle
Frank Schneider, qui avait été impliqué dans une affaire d'écoutes au Grand-Duché, vient d'être interpellé à Audun-le-Tiche. Lui est reproché sa participation dans une fraude à la cryptomonnaie depuis les Etats-Unis cette fois.

La France étudie actuellement une demande d'extradition émanant de la justice américaine concernant l'homme qui, ces derniers mois, faisait encore l'actualité judiciaire au Grand-Duché via une affaire d'écoutes illégales menées alors qu'il travaillait encore pour le SREL (Service de renseignement de l'Etat luxembourgeois). Aujourd'hui, les procureurs américains affirment que le sieur Schneider utilisait ses contacts pour avertir des criminels qu'ils étaient soupçonnés d'être impliqués dans un système pyramidal illégal (baptisé OneCoin).

Ce montage aura permis de dépouiller des clients de quelque 4 milliards de dollars à l'échelle mondiale, ce qui en ferait l'une des plus grandes escroqueries jamais perpétrées. De quoi relier a priori Frank Schneider à Ruja Ignatova qui a été inculpée de fraude et de blanchiment d'argent et encourt une peine de 20 ans de prison pour chaque chef d'accusation. La Bulgare, baptisée «cryptoqueen» a disparu depuis 2017. 

Voilà donc une nouvelle zone d'ombre sur le profil de celui que, pourtant, la BEI avait choisi pour se prémunir de toute opération de blanchiment de la part de clients. Ainsi, Sandstone, cabinet de renseignement que Schneider a créé après avoir quitté le SREL, aura travaillé pour la Banque européenne d'investissement depuis 2015 au moins. Les reporters de Luxembourg Times ont pu en avoir la preuve en se rapprochant d'Opentender, site web enregistrant les appels d'offres que les organismes publics lancent avant de signer des marchés importants.

Le rôle de Sandstone était d'aider le Bureau du chef de la conformité (OCCO) à effectuer des contrôles pour mieux connaître les clients (personnes morales ou physiques) et vérifier leur honorabilité «en rassemblant des preuves et de la documentation». Le marché impliquait le détachement d'un personnel de la société retenue auprès de la Banque européenne d'investissement. 

Dans l'affaire des écoutes, l'ex-Premier ministre Jean-Claude Juncker avait été entendu comme témoin. Frank Schneider ayant été acquitté en tant qu'ancien directeur opérationnel du SREL.
Dans l'affaire des écoutes, l'ex-Premier ministre Jean-Claude Juncker avait été entendu comme témoin. Frank Schneider ayant été acquitté en tant qu'ancien directeur opérationnel du SREL.
Photo : Guy Jallay

«La BEI a engagé sa relation avec Sandstone en pleine conformité avec les règles internes de passation des marchés et les normes de l'UE», ne cache pas un porte-parole de la BEI. «L'entreprise était l'une des dix sociétés fournissant des services de diligence raisonnable à l'appui de la propre évaluation du risque de conformité des contreparties de la BEI au titre d'un accord-cadre de 4 ans.» Et la BEI d'assurer : «Toute suggestion selon laquelle la banque n'a pas agi de manière appropriée dans sa relation avec Sandstone est complètement fausse».

Mais l'institution, qui approuve chaque année plusieurs milliards d'euros de prêts pour des projets dans le monde entier, ne s'est-elle pas montrée trop légère en accordant sa confiance à la société de Frank Schneider? La question doit être posée. D'autant que Gerhard Hütz, le chef de l'OCCO, a brusquement quitté ses fonctions en 2019 après avoir négligé des manquements aux règles de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. Faits mis en lumière dans des plaintes de dénonciation révélées par Luxembourg Times

Contact rompu... et repris

La BEI a maintenant engagé la société de conseil PricewaterhouseCoopers pour diligenter les doutes pesant sur les actions de Gerhard Hütz, qui rendait directement compte au président d'alors de la BEI, Werner Hoyer. 

Ni Sandstone, ni l'avocat parisien de Frank Schneider n'ont souhaité répondre aux multiples demandes de commentaires sur l'activité de la société pour le compte de la Banque européenne. Il s'avère pourtant que dès que des informations négatives sur Frank Schneider ont commencé à émerger sur la place publique, la BEI a cessé de travailler avec Sandstone pendant plusieurs mois. Cela toutefois avant de renouer contact et s'assurer des services de la société jusqu'en juillet 2020, selon un document interne consulté par Luxembourg Times. Et cela donc alors que le nom de Schneider avait déjà été mentionné dans les documents judiciaires américains.

Rattrapé par OneCoin

«Après une pause dans la relation pour évaluer la situation et les droits légaux de la banque à la suite d'articles problématiques dans les médias, il a été constaté que Sandstone respectait toutes les exigences contractuelles et a continué à fournir des services à la BEI jusqu'à la mi-2020», ne nie pas le porte-parole de la BEI. «La banque n'a pas eu de relation avec Sandstone depuis la mi-2020, date à laquelle un nouveau contrat pour les services concernés a été mis en place.» 

Loin du Kirchberg, c'est désormais dans le district Sud de la juridiction de New York que le nom de Frank Schneider fait parler de lui. Les procureurs américains accusent OneCoin d'être un système pyramidal se faisant passer pour une société de cryptomonnaie.

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