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L'égo retraité
Luxembourg 2 min. 10.01.2020

L'égo retraité

L'égo retraité

Foto: AFP
Luxembourg 2 min. 10.01.2020

L'égo retraité

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Le père Noël a vidé sa hotte dans nos cheminées, déversant mille babioles dont il faut évacuer maintenant les contenants, en polystyrène, cellophane ou heavy metal.

Le père Noël a vidé sa hotte dans nos cheminées, déversant mille babioles dont il faut évacuer maintenant les contenants, coffres et cartons, en polystyrène, cellophane ou heavy metal. C'est l'occasion enfin de chanter un hymne à la déchetterie, lieu de métamorphoses et d'alchimies, dont le pouvoir de fascination tient à l'indice qu'il livre de notre propre destinée, la sélection qu'on y opère, entre le recyclable et le méprisable, étant préfiguration sans doute du jugement dernier, quand l'ultime juridiction séparera le biodégradable de l'irrécupérable.

Mes débuts en centre furent difficiles, mais il faut dire à ma décharge que j'en ignorais les usages. Je tardais à distinguer le blanc et le vert, j'ignorais que Jack Daniels devait retirer son chapeau avant de plonger dans le container, la cuve pour verre vert, souvent bourrée la cuve, hélas, car j'aime le geste de la canette qu'on jette, cette écumante dissémination, la déflagration des flacons, glas de verre et bruit de bris, kling glöckchen klingelingeling, on dirait un carambolage au paradis.

Obscénité de la déchetterie

Alors que chaque jour et partout je suis soumis à une pression d'accumulation, alors que sans cesse il me faut amasser et entasser, la déchetterie est l'espace où enfin je puis me dépouiller, m'adonner à une jouissance de dispersion, quand bien même la société, par la voie du recyclage, récupère mes déjections après avoir organisé mes productions.

Je fus pris à partie un jour, insulté même quand je me présentai avec un bazooka, souvenir d'un séjour en Tchétchénie – «sperrmule» me dit un âne, «schrott!» hurla-t-il quand je brandis ma carabine, je persévérai pourtant, en citoyen responsable, jetant dans la benne «plastic» mes explosifs périmés. Je suis d'autant plus discipliné désormais que la communauté des éliminants d'un regard oblique jauge mes détritus – il y a une obscénité de la déchetterie, où le voisin est voyeur de vos intempérances, évaluant à l'aune de vos excrétions la prodigalité de vos consommations.

Purgatoire et vecteur de transfiguration  

Cette observation a une fonction de compactage: la déchetterie est une démocratie puissamment fédérative, elle nous coalise dans notre diversité, célibataires, monogames et polymères, anarchistes repentis et maoïstes recyclés, et rappelle que si nous différons par ce que nous commettons, nous sommes égaux par ce que nous évacuons. Est-ce ce nivelage qui à la déchetterie me bonifie? J'en sors allégé. Blanchi. Délesté de mes lies et scories, de mes excès et débordements. La purge est profonde: on sort de là purifié – j'en reviens lustré je pense, abrasé je ponce, songeant qu'à la benne à métaux lourds j'ai jeté mon âme encombrée.

La déchetterie est à la fois purgatoire et vecteur de transfiguration, une instance morale qui aux êtres frelatés propose une vie d'ange. D'autres lieux jadis étaient dévolus à ce délestage, où les natures corrompues venaient se soulager. Le confessionnal aujourd'hui est moins couru mais la déchetterie est bien fréquentée – vous y êtes traité, valorisé, les visiteurs les plus assidus sont retraités, ceux qui restent longtemps sont incinérés.