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L'atelier où l'aventure de l'écriture est partagée
Vanessa Buffone: Ce qui importe dans l'atelier d'écriture within à Mamer c'est «d'écrire ensemble, de partager le moment de l'écriture».

L'atelier où l'aventure de l'écriture est partagée

Photo: Maurice Fick
Vanessa Buffone: Ce qui importe dans l'atelier d'écriture within à Mamer c'est «d'écrire ensemble, de partager le moment de l'écriture».
Luxembourg 6 min. 17.01.2019

L'atelier où l'aventure de l'écriture est partagée

Maurice FICK
Maurice FICK
Vanessa Buffone se démène naturellement pour faire de l'écriture une expérience partagée. Dans son douillet atelier «within» de Mamer, ouvert aux âmes qui arrivent par les mers comme à celles bien ancrées sur Terre, l'écriture est un exutoire. Les mots s'y déversent «comme la pluie».

C'est un phare sans fard. Toujours dans le vent des pensées, Vanessa Buffone, les yeux et la bouche rieuses comme une adolescente orientée vers le côté soleil de la Terre, éclaire tous ceux et celles qui trouvent le petit chemin qui mène à la lumière de son atelier. Les vagues de sa chevelure aux reflets argentés l'indiquent. Elle a eu le temps de connaître le côté nuit des Hommes.

Qu'elles soient détenues pour des crimes dans les prisons du Brésil, qu'elles soient rescapées des exactions commises en Syrie ou plus simplement nées sur une île appelée Luxembourg, les âmes se confient à elle, pour mieux se trouver. Vanessa écoute, questionne, crée les liens. Parfois jaillit l'étincelle libératrice.

Wassila: «Que ce soit quelque chose qui me touche ou qui me fait mal. L'écriture c'est mon moyen de m'exprimer.»
Wassila: «Que ce soit quelque chose qui me touche ou qui me fait mal. L'écriture c'est mon moyen de m'exprimer.»
Photo: Maurice Fick

Vanessa Buffone dit ne se consacrer qu'à une seule chose: exister. A travers l'atelier d'écriture «within» qu'elle dirige, elle s'applique particulièrement à faire exister les autres à travers l'écriture. A travers cet accouchement ou, au contraire, un incontrôlable flux de mots qui reflètent les maux, de l'existence de chacun.

La porte est toujours ouverte

Wassila a toujours griffonné sur du papier mais sans jamais publier la moindre note avant d'avoir trouvé l'atelier «within». Puis tout a changé. Maintenant elle vient régulièrement dans la maison ocre rouge, plantée 46, route d'Arlon, à la croisée des chemins à Mamer. Elle est immanquable. La porte d'entrée qui donne sur la rue passante est fermée. L'entrée dans le jardin des mots se trouve à l'arrière.

«Même si Vanessa n'est pas là, la porte est toujours ouverte. On peut se faire un thé et prendre un stylo pour écrire, s'allonger et lire une histoire», raconte Wassila. Que ce soit «dans le bus, à la pause de midi ou à minuit, n'importe où, n'importe quand», Wassila a toujours posé sur papier «ce qu'elle avait envie de dire. Que ce soit quelque chose qui la touche ou qui lui fait mal. L'écriture c'est son moyen de s'exprimer. Elle l'écrivait et elle le mettait à la poubelle». Aujourd'hui plus question de jeter ces pensées. La Franco-Tunisienne est une auteure qui s'assume.

Pour Vanessa le temps presse. Il s'agit d'évacuer par les mots ce qui peut être si oppressant. Car «nous avons peu de temps sur cette planète pour être celui que nous voulons être». Adam, un jeune réfugié qui a fui la Syrie, l'a saisi par sa propre expérience. Son récit relate un passé terrifiant mais ouvre sur un avenir plein de promesses. Celles d'être soi-même justement. Au Luxembourg.

«Je marchais la tête baissée»

Adam écrit: «Ici, je laisse mon corps par écrit, mon poème au monde. Tu sais ma douleur aurait aimé avoir plus de compagnie, un témoignage autre que mon corps. Sous les taches foncées du ciel où je suis né, sous les hématomes de ma vieille ville, j'ai grandi. Ma grâce et ma délicatesse ont vécu dans les nuages, ma principale demeure, et quand la ville me voyait, criait jetait des pierres, des couteaux, je descendais, muet, et marchais la tête baissée, même si la honte n'était que la leur; ma tête baissée l'était par manque de compagnie».

Adam: «Je veux faire comprendre aux gens ce qu'aucun autre gay n'a pu transmettre, chez nous en Syrie. Je veux montrer que même un gay peut parler et ne pas cacher son homosexualité».
Adam: «Je veux faire comprendre aux gens ce qu'aucun autre gay n'a pu transmettre, chez nous en Syrie. Je veux montrer que même un gay peut parler et ne pas cacher son homosexualité».
Photo: Maurice Fick

L'impossible condition d'être gay à Alep transpire du récit d'Adam. Comme sa sensibilité aux mots et attitudes de ses plus proches, de ses frères, de toute une société syrienne, qui refusent de l'accepter tel qu'il est. La lecture d'un extrait de son poignant récit achevée, Adam, en confiance sur le drap blanc qui drape le canapé, confesse ce qui l'a poussé à écrire son vécu: «Je veux faire comprendre aux gens ce qu'aucun autre gay n'a pu transmettre, chez nous en Syrie. Je veux montrer que même un gay peut parler et ne pas cacher son homosexualité». Pour dire le tabou sociétal dont il a été victime jusqu'ici, Adam a sa formule: «C'est comme si c'était un défaut de naissance».

«Il a une capacité à utiliser des images en écrivant. Il se rappelle de plein de détails. Son texte, c'est comme un film. On vit son histoire», commente Wassila. C'est pour prêter main forte à Vanessa Buffone dans la traduction de textes arabophones que Wassila a, au départ, franchi la porte de l'atelier d'écriture et de création artistique collective.

Garder tendu le fil de la réflexion

«Ici on parle tutti frutti», s'amuse la maîtresse de l'atelier. Entendez: on parle toutes les langues du monde dans une grammaire du langage qui peut sembler brouillon aux oreilles de passage mais, en réalité est linéaire. L'essentiel étant d'exprimer, de s'exprimer et de garder tendu le fil de la réflexion. Il peut changer de couleur selon qu'il passe par la bouche de Vanessa la Brésilienne, Wassila la Franco-Turnisienne ou Adam le Syrien.

Le nom de l'atelier, «within», fait référence «au seul endroit où tu peux être libre. C'est-à-dire à l'intérieur de toi», explique Vanessa Buffone.
Le nom de l'atelier, «within», fait référence «au seul endroit où tu peux être libre. C'est-à-dire à l'intérieur de toi», explique Vanessa Buffone.
Photo: Maurice Fick

«On n'a pas besoin de tout traduire, c'est un flux, nous sommes toujours une seule conversation», pose Vanessa en accentuant le «une». L'atelier qui invite à s'asseoir sur de douces couvertures posées au sol, fait fi de tout protocole. «On s'écoute, on se comprend». Adam croise les regards. Ici, il se sait compris. Déjà mère de quatre enfants qui croque la vie, Wassila, l'a «adopté». En arabe, Wassila signifie «moyen de communication».

L'atelier «s'adresse à toutes les personnes qui ont envie d'écrire, dans toutes les langues» et qui savent «la délicatesse de donner des mots», résume Vanessa. Elle anime ce genre d'ateliers d'écriture collectifs depuis vingt ans. A Mamer, viennent aussi bien s'asseoir des Syriens, Portugais, Russes, Français et des Luxembourgeois. «C'est ouvert aux migrants comme aux résidents», pose Vanessa.

L'essentiel est «d'écrire ensemble, de partager le moment de l'écriture». Mais le processus même de l'écriture est propre à chacun. «Parfois on vient juste avec l'envie, parfois on arrive avec un paquet de pages déjà rédigées». Il arrive que les échanges au sein de l'atelier doivent encore mûrir avant que ne tombe la «pluie de mots».

Comment au juste Vanessa Buffone définit-elle l'écriture? «C'est mettre la main dans une boîte et y trouver quelque chose qui nous surprend: c'est ça l'écriture», sourit-elle.

Le travail collectif au sein de l'atelier «within» est régulièrement publié sous la forme de livres originaux. Le 3e livre intitulé «Silence et délicatesse» (les 2 premiers sont épuisés) sera présenté durant le 19e Salon du livre et des cultures au Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté qui aura lieu les 1,2 et 3 mars 2019 à Luxexpo The Box à Luxembourg.

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