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«L'aide à la presse ne garantit la survie de personne»
Luxembourg 5 min. 14.12.2020

«L'aide à la presse ne garantit la survie de personne»

Pour Jean-Lou Siweck, président du Conseil de presse, l'offre média dans les prochaines années «dépendra un peu de la manière dont les lecteurs se comporteront», entre préférence pour le gratuit ou le payant.

«L'aide à la presse ne garantit la survie de personne»

Pour Jean-Lou Siweck, président du Conseil de presse, l'offre média dans les prochaines années «dépendra un peu de la manière dont les lecteurs se comporteront», entre préférence pour le gratuit ou le payant.
Photo: Pierre Matgé/archive
Luxembourg 5 min. 14.12.2020

«L'aide à la presse ne garantit la survie de personne»

Jean-Michel HENNEBERT
Jean-Michel HENNEBERT
Comme dans beaucoup de secteurs, les problèmes endémiques de la presse ont été mis en exergue par la pandémie qui en a accéléré la transformation. Le nouveau régime d'aide doit répondre à cette évolution. Explication avec Jean-Lou Siweck, président du Conseil de presse.

A l'image de la sidérurgie ou du secteur aérien, la presse subit de plein fouet les conséquences de la pandémie. Fortement impactés par la baisse des revenus publicitaires, les médias cherchent à s'adapter aux nouveaux comportements des lecteurs, désormais tournés vers les supports numériques. Une transformation également encouragée par la réforme de l'aide à la presse en discussion depuis 2014 et qui doit voir le jour courant 2021. Détail des enjeux.


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Déposé en juillet dernier, le projet de loi n°7631 prévoit «un changement de paradigme» dans le mode de calcul de l'aide versée aux médias. Le Conseil de presse a rendu son avis début décembre et valide les grandes lignes du texte...

Jean-Lou Siweck, président du Conseil de presse - «Effectivement, car cet avis ne porte pas tant sur le projet de loi que sur la liberté d'expression et notamment la définition du journaliste. Nous aimerions préciser cette dernière, sur base de l'expérience des années précédentes. Car à l'avenir, la décision d'accorder ou non une carte de presse aura un autre impact, ce qui pourrait être source de conflit ou de procès. Dans sa version actuelle, le texte de la commission d'aide à la presse se garde le droit de vérifier si le détenteur d'une carte de presse contribue effectivement au titre pour lequel un subside a été versé. 

Ce qui pose la question du contrôle de la qualité journalistique et d'un calcul portant sur un éventuel retour sur investissement?

«Notre priorité, en tant que Conseil de presse, est de veiller à ce que le métier soit exercé par des journalistes professionnels - donc des personnes qui ont comme emploi principal le journalisme et surtout dans le respect du code de déontologie - et dans une mission confiée par un éditeur d'information générale. Ceci est une nouveauté que nous demandons. Un point sur lequel on peut s'interroger tient effectivement sur quelle base une commission composée en majorité de non-professionnels peut évaluer l'apport d'un journaliste au sein de sa rédaction.


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Vous souhaitez donc redéfinir les missions de la commission d'attribution de l'aide à la presse?

«Je pense que cette commission devra prendre ses responsabilités et nous n'avons pas de problème avec le fait qu'elle examine si oui ou non un titulaire de carte de presse travaille activement pour un titre donné. Ce qui nous importe avant tout c'est que le régime qui sera mis en place soit basé sur la loi et non pas sur des règlements grand-ducaux. Car les aides publiques à la presse ne sont pas une solution idéale, la presse étant supposée être libre. Mais nous avons des contraintes dans notre marché qui font que pour avoir une presse diversifiée, nous avons besoin de ressources que le marché ne peut nous fournir. De ce point de vue, nous estimons qu'un tel régime est défendable, voire légitime. A condition qu'il n'y ait pas d'appréciation politique derrière les décisions prises. Que ces dernières se basent sur des critères clairs.

Deux conceptions de cette future aide existent, entre ceux qui plaident pour un financement en fonction du contenu produit et ceux qui souhaitent valoriser la qualité. Le régime défendu dans le texte apparaît, à ce titre, comme hybride...

«Le régime, tel que proposé à l'heure actuelle, ne garantit la survie de personne. Il faut très clairement le dire. Car il peut très bien avoir une situation où les éditeurs ne parviendront pas à trouver suffisamment de revenus propres pour pouvoir bénéficier de l'ensemble de l'aide. Ce qui soulève la question de la survie. Mais ce régime, de par son existence, permet à des titres de vivre qui, purement laissés entre les mains du marché, ne le ferait pas.

Selon vous, ce nouveau régime va-t-il aboutir à une concentration et donc une baisse du nombre de titres disponibles ou va-t-il permettre le maintien, pendant un certain temps, de la diversité actuelle?

«Je dois dire que nous n'avons pas eu beaucoup de discussions sur ce sujet. Comme dans le régime instauré en 1974, le futur prévoit d'accorder des montants plus importants aux rédactions plus importantes. Mais avec des plafonds. Avec des garde-fous pour qu'un titre ne vive pas que de cette aide.

Et qu'en est-il de l'attraction potentielle de cette aide pour les groupes de presse étrangers? Le Suisse Tamedia est présent depuis 2007 via L'essentiel et le Belge Mediahuis vient d'arriver en rachetant Saint-Paul Luxembourg, éditeur du Luxemburger Wort?

«La future aide à la presse, telle qu'elle est, ne fait pas de distinction entre l'origine ou les caractéristiques de l'actionnaire. Ce serait discriminatoire. Mais on constate bien sûr cette évolution qui s'est vue partout dans le monde. Ce n'est pas surprenant. Ce qui l'est, c'est que cela arrive aussi tard. On a tendance à oublier qu'il y a toujours eu un acteur doté d'une structure purement commerciale, sans cadre légal, qui évoluait dans un cadre particulier. A savoir RTL. En fin de compte, cette arrivée d'éditeurs professionnels n'a rien d'étonnant.

Enfin, comment voyez-vous évoluer le contenu médiatique d'ici dix ans? Sera-t-il forcément plus qualitatif comme ambitionné par la loi?

«Cela dépendra un peu de la manière dont les lecteurs se comporteront. Il y aura deux modèles d'affaires qui seront offerts. L'un est le gratuit, avec ses limites, c'est-à-dire de l'actualité très très rapide avec un approfondissement très limité. De l'autre côté, des offres payantes qui devront offrir une valeur ajoutée qui peut commencer par l'absence de publicité trop envahissante jusqu'à des contenus beaucoup plus poussés. Ce qu'on constate maintenant aux Etats-Unis, c'est que les gagnants sont les titres traditionnels qui ont réussi à s'adapter.»

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