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Riad, 31 ans sur papier, 75 dans son cœur
Luxembourg 6 min. 20.06.2015 Cet article est archivé
Journée mondiale des réfugiés

Riad, 31 ans sur papier, 75 dans son cœur

Riad Taha est arrivé au Luxembourg il y a deux ans. Il s'apprête déjà à monter son entreprise.
Journée mondiale des réfugiés

Riad, 31 ans sur papier, 75 dans son cœur

Riad Taha est arrivé au Luxembourg il y a deux ans. Il s'apprête déjà à monter son entreprise.
Pierre Matgé
Luxembourg 6 min. 20.06.2015 Cet article est archivé
Journée mondiale des réfugiés

Riad, 31 ans sur papier, 75 dans son cœur

Riad Taha est syrien. Il a fui son pays en guerre et est arrivé au Luxembourg en 2013. Il s'apprête déjà à monter son entreprise et raconte son parcours depuis 2011, lorsque la guerre a éclaté en Syrie.

Par Anne Fourney

Riad Taha est syrien. Il a fui son pays en guerre et est arrivé au Luxembourg en 2013. Il s'apprête déjà à monter son entreprise et raconte son parcours depuis 2011, lorsque la guerre a éclaté en Syrie.

Ingénieur IT  (Information Technology), Riad Taha est arrivé au Luxembourg il y a deux ans, en juin 2013. Comme nombre de ses compatriotes, c'est suite à un périple éprouvant qu'il est arrivé ici. S'il est aujourd'hui à l'abri en vivant au Grand-Duché, son calvaire moral se poursuit, entre ce qui le hante et ce qui le détruit, au rythme des bombardements qui s'abattent sur son pays, la Syrie.

Riad était présent à une soirée ciné-débat proposée par Amnesty International mercredi dernier à l'Utopia. En prévision de la Journée mondiale des réfugiés de ce samedi 20 juin. La projection du film Io sto con la sposa (l'histoire de Syrio-Palestiniens qui ont fui leur pays et, aidés par des amis italiens, veulent rejoindre la Suède en passant par le Luxembourg et l'Allemagne, en laissant croire qu'ils font partie d'une fête de mariage) a été suivie d'un débat sur l'immigration au Luxembourg.

Dans la salle comble avaient pris place quelques-uns de ces «réfugiés», de ces «migrants». Ils sont issus de ces chiffres qui font froid dans le dos: certains sont les rescapés des naufrages dramatiques de la Méditerranée. Ils ont fui les atrocités d'un pays en guerre, affronté les éléments, eu affaire à des passeurs vénaux et véreux, ont parfois été traités comme des délinquants, entassés, ont laissé leur vie derrière eux pour repartir à zéro sur une terre inconnue. Nouvelle culture, nouvelle langue, nouvel environnement. Une fois installés, la plupart d'entre eux attendent de pouvoir faire venir leur famille. C'est le cas aussi pour Riad Taha.

Torturé, il supplie qu'on le tue

«J'avais ma propre entreprise en Syrie, j'avais tout, j'étais heureux… et j'ai tout perdu.» Une partie de sa famille est toujours en Syrie, à Homs, une autre partie s'est réfugiée en Turquie.

La guerre a éclaté en Syrie en avril 2011. Un jour, un membre du ministère de la Communication syrien le contacte afin de lui proposer une collaboration consistant, en gros, à faire de la propagande sur les réseaux sociaux en faveur du gouvernement syrien. La révolution syrienne était née en utilisant ce mode de communication.

L'entreprise du jeune ingénieur est spécialisée en sécurité des réseaux, communication et publicités sur internet et réseaux sociaux. Il refuse. Il est arrêté et jeté en prison où il est torturé. «En Syrie vous avez trois possibilités», avait-il confié dans un entretien avec le magazine Migratioun de la Stëmm vun der Strooss. «Soit vous mourez, soit vous collaborez avec le régime, soit vous quittez définitivement le pays.» 

Soit vous mourez, soit vous collaborez avec le régime, soit vous quittez définitivement le pays.

Après un mois et demi, à bout de force, il supplie qu'on le tue. Mais bien sûr, ses tortionnaires préfèrent poursuivre leurs actes odieux… Riad finit par accepter de collaborer. Relâché, il commence son travail pour ne pas attirer les soupçons, puis ferme son entreprise, mettant en garde ses salariés du danger et réussit à prendre la fuite. 

La fuite

Direction l'Egypte, puis la Turquie. C'est par le biais de ses contacts professionnels qu'il parvient à venir au Luxembourg: il contacte l'organisateur de ICT Spring (agence Farvest), salon consacré aux nouvelles technologies au Luxembourg. Il reçoit une invitation, paie son voyage et reçoit les documents officiels à l'ambassade du Luxembourg à Ankara où il peut aussi obtenir un visa. A l'issue du salon, il contacte le ministère des Affaires étrangères luxembourgeois à qui il raconte toute son histoire. En trois mois à peine, il obtient le statut de réfugié.

Pierre Matgé

Là commence un long travail de reconstruction. En dépit des horreurs auxquelles il a survécu, il s'inscrit à l'Université du Luxembourg pour y préparer un master. Il contacte aussi Amnesty International où il devient bénévole. «Trouver un travail pour moi ici est un vrai challenge à cause des langues. Même si l'anglais est indispensable dans les IT, ce n'est pas suffisant.» Il apprend le français et veut se mettre au luxembourgeois dès septembre.

Le noyau familial: vital pour les Syriens

Aujourd'hui, après deux années au Luxembourg, Riad Taha attend une autorisation pour monter sa société et les choses sont en bonne voie… Mais ce qui revient souvent dans l'entretien, c'est sa famille. Sa mère est restée en Syrie avec l'un de ses frères et son épouse; son père, malade, est en Turquie avec son frère aîné, son épouse et leurs quatre enfants. Ils ont été recueillis par une famille turque. Riad a encore trois frères en Turquie.

«La notion de famille dans nos traditions, en Syrie, est très importante. Nous sommes très très proches les uns des autres, c'est difficile d'expliquer à quel point. Par exemple, même si l'un des enfants se marie, il continue à vivre avec sa famille. C'est extrêmement difficile pour nous de vivre loin de notre famille.» Sa voix s'étrangle mais Riad tient bon.

Pierre Matgé

J'ai 31 ans. C'est jeune, non? Mais dans mon cœur et dans ma tête, j'en ai 75.

Obtenir le statut de réfugié est une étape, faire venir sa famille en est une autre. Pour Riad, cela n'a pas été possible pour le moment. Les démarches suivent leur cours. Il faut notamment pouvoir prouver le lien familial à l'aide de documents officiels. La démarche est complexe et parfois longue. Lorsqu'il a appris de la bouche de son frère réfugié en Turquie, que le Luxembourg avait refusé de faire venir sa famille après une visite sur place, le choc a été immense. Riad sombre nerveusement.

La mort et la reconstruction

«Je ne suis pas venu ici parce que je le voulais, même si je suis vraiment reconnaissant au Luxembourg de m'accueillir. Je suis venu ici parce que tout a été détruit chez moi. Mais je ne peux pas rester ici sans rien faire, je dois avancer, travailler, reconstruire quelque chose. Parallèlement à cela, je veux faire venir ma famille. Le fait qu'elle ne puisse pas venir affecte tout dans ma vie, mes projets.»

Les raisons de ce refus ne lui sont pas connues pour le moment. S'il ressent cet éloignement de façon cruelle, il refuse de perdre espoir. Son regard droit se perd par moment, il s'accroche pour ne pas craquer, poursuit ses projets avec détermination.

«Il faut d'abord accepter sa situation pour pouvoir avancer. Quand quelqu'un meurt, on peut dire: il a perdu sa vie. Mais mourir ne revient pas seulement à cesser de respirer. Perdre ses amis ou sa famille, être loin d'eux, perdre son activité, ses repères, son travail, sa maison, tout… C'est une autre définition de la mort. Je pense sans cesse au passé. Cela fait partie de nous. Chaque jour nous apprenons des nouvelles terribles de la Syrie.»

A la fin de notre entretien, dans les bureaux d'Amnesty International, rue des Etats-Unis à Luxembourg, je lui demande son âge. «J'ai 31 ans. C'est jeune, non? Mais dans mon cœur et dans ma tête, j'en ai 75.»


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