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Joëlle Elvinger: «L'intégration passe par le luxembourgeois oui, mais aussi par le français»
Luxembourg 9 min. 03.04.2018

Joëlle Elvinger: «L'intégration passe par le luxembourgeois oui, mais aussi par le français»

Joëlle Elvinger: «L'intégration passe par le luxembourgeois oui, mais aussi par le français»

Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 9 min. 03.04.2018

Joëlle Elvinger: «L'intégration passe par le luxembourgeois oui, mais aussi par le français»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Avocate de profession et jeune maman, Joëlle Elvinger s'est engagée après ses études au sein du parti démocratique, déjà très présent dans sa famille. L'ancienne maire de Walferdange revient pour nous sur son rôle de femme en politique, ses rapports avec la francophonie et surtout sur l'importance des langues pour l'intégration au Luxembourg.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

  • Vous avez fait des études de droit en France, vous êtes avocate. Comment êtes-vous entrée dans le milieu de la politique?

Je viens d'une famille qui était déjà très engagée politiquement. Mon oncle était au conseil communal à Walferdange quand il était jeune et mon père était engagé dans la jeunesse démocratique. Ça m'intéressait donc déjà un peu, même si on ne parlait pas beaucoup de politique à la maison.

Les valeurs libérales m'étaient déjà chères. Je n'ai pas hésité longtemps quand Guy Arendt m'a demandé si je voulais être candidate avant les élections communales de 2005.


  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Je suis très proche de la langue française: je fais partie du barreau au Luxembourg et toutes les lois qui passent à la Chambre sont écrites en français. En tant qu'avocate, ça a toujours été ma première langue. Je plaidais en français, j'écrivais en français...  J'ai beaucoup d'amis qui vivent en France ou qui sont francophones ici, au Luxembourg. Je passe aussi mes vacances là-bas.  J'ai une relation plus forte avec la francophonie qu'avec d'autres pays voisins.

Je viens d'une commune où 53% de la population est non luxembourgeoise, avec une très grande majorité de Français. Ma fille est scolarisée dans une crèche française: nous avons vraiment insisté là-dessus avec mon mari: c'est une vraie volonté pour qu'elle apprenne cette langue et soit bilingue. Ce qui va de pair avec le programme d'études multilingues qui est mis en place par le gouvernement. Je trouve que c'est très important pour les enfants d'apprendre les deux langues.

Lorsque je suis arrivée à la fac à Aix-en-Provence, j'ai remarqué que nous n'avions pas une relation très proche avec le français: on l'apprend à l'école certes, mais l'apprentissage se fait vraiment en parlant.


  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?
"Je pense qu'il faut accorder une place primordiale aux résidents étrangers et donner une priorité à l'intégration".
"Je pense qu'il faut accorder une place primordiale aux résidents étrangers et donner une priorité à l'intégration".
Photo:Gerry Huberty

Que ce soit en tant que députée ou qu'ancienne bourgmestre de Walferdange, il faut toujours tenir compte du fait qu'au niveau national, presque 50% de la population est non luxembourgeoise, c'est certain. Je suis tout à fait consciente que dans quelques années, quand ma fille ira à l'école, il y aura plus de non-Luxembourgeois dans sa classe et je trouve que c'est un atout.

Je pense qu'il faut accorder une place primordiale aux résidents étrangers et donner une priorité à l'intégration. Celle-ci passe par la langue mais aussi par les associations locales, l'école, l'engagement bénévole... Le français est sans conteste la première langue employée dans le travail, avec l'anglais également.

  • Pensez-vous que le français et le luxembourgeois sont deux langues complémentaires ou au contraire, qu'il faut préserver coûte que coûte le luxembourgeois?

Je pense que les deux langues sont complémentaires. Il faut être réaliste: pour quelqu'un qui arrive au Luxembourg, qui ne parle ni français, ni luxembourgeois, je lui conseillerais plutôt d'apprendre d'abord le français. C'est une langue qui est davantage parlée, dont on a besoin pour le travail.

Le luxembourgeois quant à lui aura une certaine importance au niveau de l'intégration. Dans la vallée de l'Alzette par exemple, il y avait 63 cours de luxembourgeois et une quarantaine de français qui étaient donnés. Ça montre l'importance de ces deux langues.

A mon avis, l'intégration passe par le luxembourgeois oui, mais aussi par le français. Il faut bien maîtriser les deux langues pour vraiment être intégré au Luxembourg.

  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015?

Personnellement j'étais très déçue parce que j'espérais jusqu'à la dernière minute qu'on allait aboutir à un vote positif. Je savais que le résultat serait très serré mais la déception a tout de même été très grande. J'ai été davantage rassurée par le vote de certaines communes comme Luxembourg ou Walferdange, où malgré une forte présence de résidents étrangers, le pourcentage en faveur du droit de vote pour les étrangers a été beaucoup plus positif.

Nous ne sommes pas prêts pour un référendum, nous n'avons pas cette culture. C'est une leçon qu'il faut tirer. Peut-être que dans quelques années, les gens seront plus sensibilisés à cette problématique.


  • Pourquoi les étrangers semblent-ils moins s'impliquer dans la politique luxembourgeoise selon vous?

Je ne pense pas que ce soit un manque d'intérêt, c'est surtout aussi une question de temps. Beaucoup de non-Luxembourgeois sont conscients que s'ils s'inscrivent sur les listes, ils sont obligés d'aller voter. Le vote obligatoire est une chose que nos pays voisins ne connaissent pas: c'est clairement un frein.

Je pense aussi que beaucoup de résidents non luxembourgeois, qui pourraient aller voter ou s'inscrire sur les listes, s'intéressent à la politique mais n'ont pas le contact nécessaire. Je le vois dans ma commune: il y a beaucoup de jeunes familles qui habitent depuis un certain temps dans le pays mais qui ont peut-être encore besoin d'un peu plus de temps. Que leurs enfants soient à l'école ou plus intégrés pour aller voter.

Forcer les gens à s'inscrire sur les listes électorales n'est pas une solution. Voter doit rester un choix et j'espère qu'un jour, le pourcentage de non-Luxembourgeois inscrits augmentera. Y compris du côté des candidats!


  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce cadre?

Je pense que la cohésion sociale est quelque chose qui nécessite beaucoup d'efforts. On ne peut pas dicter l'intégration ou la cohésion sociale d'en haut vers le bas. C'est un travail qui doit se faire au niveau des communes, des associations locales, écoles, crèches etc. Et comme je le disais avant, ça passe beaucoup par les langues. C'est incontestablement un facteur d'intégration et qui aide à avoir une cohésion sociale dans le pays.

"Je pense que la cohésion sociale est quelque chose qui nécessite beaucoup d'efforts."
"Je pense que la cohésion sociale est quelque chose qui nécessite beaucoup d'efforts."
Photo:Gerry Huberty

Certains étrangers font beaucoup d'efforts. Je connais des Français qui sont dans le pays depuis peu de temps mais qui parlent déjà très bien luxembourgeois. On ne peut pas généraliser, c'est aussi une question d'opportunités et pas uniquement de volonté. Quelqu'un qui parle français au travail du matin au soir et qui a un partenaire francophone à la maison n'a pas vraiment d'opportunités de parler luxembourgeois, à part s'il va faire ses courses, et encore.

J'ai pu constater à Walferdange que nous avions beaucoup de demandes pour acquérir la nationalité luxembourgeoise. Il y a beaucoup de gens qui en profitent et ils font des efforts pour apprendre la langue.


  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

Je pense que c'est les deux à la fois. Une richesse d'abord parce que les frontaliers, comme les non-Luxembourgeois nous apportent leur culture. Chacun a son propre vécu, on parle de "Grande Région". Je les vois comme européens, pas comme étrangers. On recrute des gens qui ont des qualifications qu'on ne trouve plus au Luxembourg, comme l'artisanat.

D'un autre côté c'est aussi un défi, surtout au niveau de la mobilité et du logement. Ces frontaliers souhaiteraient peut-être aussi un jour déménager au Luxembourg mais nous n'avons pas assez de logements pour tout le monde, et surtout, au prix où les gens peuvent se le payer.


  • Vous avez travaillé sur la réforme fiscale, qui promet davantage d'équité entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois. C'était important pour vous?

Oui c'était important. L'équité et la justice fiscale sont vraiment les mots-clés de cette réforme. On a doublé les crédits d'impôts pour les salaires les plus bas, on a vraiment voulu instaurer une sélectivité dans cette réforme, une justice aussi. C'est une réforme fiscale pour tout le monde.


  • C'était une bonne expérience pour vous d'être députée?

Oui, c'était très enrichissant. On apprend tous les jours. C'est un vrai plaisir pour une juriste comme moi de voter, discuter les lois que j'interprétais auparavant.

J'ai également été rapporteur du budget 2018 et ce fut une expérience remarquable qui m'a beaucoup marquée. Le travail était dur mais ce fut un honneur. Beaucoup de projets ont été réalisés et ont marqué cette coalition.


  • Est-ce plus difficile pour une femme de faire de la politique?

Je n'ai jamais eu le sentiment que c'était plus difficile en tant que femme qu'en tant qu'homme. Je pense que nous avons des femmes au gouvernement et au Parlement qui font ce travail très très bien. C'est peut-être plus difficile de convaincre des femmes pour être candidate sur une liste. Il faut savoir concilier vie professionnelle et vie privée. Mais tout est faisable. Là aussi, les hommes doivent jouer leur rôle, assumer leurs responsabilités. 

En tant que maman je sais que ce n'est pas toujours évident. C'est une question d'organisation. J'ai la chance d'avoir un mari qui me soutient à 100% et on s'organise comme on peut. Il y a toujours des périodes qui sont plus difficiles que d'autres, comme lors des élections communales. Je dois avouer que j'aurais aimé voir ma fille un peu plus souvent. Même en politique il faut savoir prendre du temps pour la famille et les amis: c'est très important pour moi.

  • Quel est le dernier livre que vous ayez lu en langue française? Ou le dernier film?

Je passe tellement de temps à lire au travail que quand je rentre, je préfère discuter en famille ou avec des amis plutôt que de lire ou de regarder des films. Même chose pour le cinéma! Le temps que je consacre à un film est du temps en moins pour mes amis et ma famille, donc je n'y vais jamais. Ce n'est pas ma priorité!



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