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Jean-Marie Halsdorf: «Quand on maîtrise la langue du pays, on est autrement intégré»
Luxembourg 12 min. 06.04.2018 Cet article est archivé

Jean-Marie Halsdorf: «Quand on maîtrise la langue du pays, on est autrement intégré»

Jean-Marie Halsdorf: «Quand on maîtrise la langue du pays, on est autrement intégré»

Photo: Lynn Theisen
Luxembourg 12 min. 06.04.2018 Cet article est archivé

Jean-Marie Halsdorf: «Quand on maîtrise la langue du pays, on est autrement intégré»

L'attrait de Jean-Marie Halsdorf pour la culture française a fini par accrocher une Légion d'honneur à sa veste. Francophile et francophone, l'ancien ministre de l'Intérieur qui se présente pour la 6e fois aux élections législatives en octobre, donne sa vision de la cohésion sociale au Grand-Duché et du futur de l'Europe.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l’été.     

  • Quel est votre rapport à la langue française et la francophonie ?

Je suis francophile, dans tous les sens du terme. J'ai fait mes études à Strasbourg et j'ai été confronté très jeune à la culture française, car mon parrain est originaire de Guntzviller (près de Sarrebourg, ndlr), tout près du plan incliné de Saint-Louis-Arzviller. Mon père, également, aimait la France. Je pense que ça explique pourquoi je me suis toujours intéressé à la culture française. 

En tant qu'étudiant, je lisais presque exclusivement des livres français. D'ailleurs lorsque j'ai passé mon bac C, le Bac de sciences naturelles, j'ai dû laisser tomber une langue. On nous conseillait de garder l'anglais et l'allemand... mais j'ai gardé le français, au détriment de l'allemand. J'étais et je suis toujours très francophile. Auparavant, j'allais souvent à Metz pour voir le foot, par exemple.

  • Vous avez fait vos études à Strasbourg. Qu'est-ce qui vous reste de cette période ?

J'ai fait cinq ans à Strasbourg, à l'Université Louis Pasteur, en pharmacie. Le fait de quitter le pays, ça m'a ouvert l'esprit. Je voyais pour la première fois le Luxembourg «de l'extérieur». C'était dans les années 1970, le pays était beaucoup plus cantonné et il y avait encore les frontières. 

Photo: Lynn Theisen

Aujourd'hui, je retourne tous les ans en Alsace. D'ailleurs j'allais déjà en France avant, chez mon parrain, donc je vois très bien les avantages de l'Europe, d'une Europe où l'on peut bouger. Et des Halsdorf, il y en a plein: au début du XXe siècle, il y en a un qui travaillait aux chemins de fer à Strasbourg. On y trouvait aussi une pharmacienne et un médecin. C'est la famille.  

  • Utilisez-vous la langue française pour vous exprimer au quotidien ?

Bien sûr. Pas à la maison, puisque ma femme et mes enfants sont luxembourgeois. Mais quand je suis vraiment dans le bain et que je parle un peu français, mon accent s'en va, et on ne se doute pas que je suis Luxembourgeois. Je n'ai pas beaucoup d'accent et ça m'a beaucoup aidé à la fac: pendant les examens oraux, on ne savait pas que j'étais étranger.

  • Avez-vous en mémoire un film français ?

La «Grande Vadrouille». Par ce que c'est LE Film, on ne pourrait pas faire mieux. Il résume très bien la France dans le temps, c'est très original et très authentique. Je trouve ce film sublime, d'ailleurs. C'est le premier qui me vient à l'esprit.

  • Un livre français ?

De nos jours, je lis beaucoup moins qu'avant ; je lis surtout des trucs scientifiques, politiques... des choses comme ça. Mon livre de chevet en ce moment, c'est «La grande Histoire du monde», écrite par François Reynaert. C'est un ouvrage qui décrit l'Histoire du monde en nous retirant nos lunettes, avec des points de vue différents. On y retrouve tout, comme l'Histoire chinoise vue par les Chinois, pas par nous. Lire ce bouquin, c'est mieux comprendre le monde d'aujourd'hui. 

L'Europe d'aujourd'hui va partir, changer. Notre modèle devrait être affiné. La mondialisation a des effets énormes et on ne les connaît pas encore tous. Tout le flux informationnel existant, on le contrôle jusqu'à un certain point, et après c'est fini. Le monde a vraiment changé ; c'est très difficile à expliquer en quelques mots, mais je le sens.

  • Est-ce que vous transmettez la culture française, que vous portez avec vous, à vos enfants ?

Indirectement, oui. Les parents donnent souvent l'exemple. En lisant le français, en regardant la télé française, en partant en vacances en France. J'ai déjà été à deux doigts d'acheter une maison à Nîmes mais les enfants ne voulaient pas, donc j'ai laissé tomber, même si je n'exclus pas d'acheter en France.

  • Dans votre réflexion de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers ?
Photo: Lynn Theisen

Je suis d'avis que, si l'on maîtrise une langue, la langue du pays... on est, pas forcément mieux intégré, mais «autrement» intégré. Parce qu'on a accès à certaines finesses de la vie quotidienne qu'on ne remarque pas autrement. C'est dommage !

Si j'habitais dans un pays, quel qu'il soit... au Portugal par exemple, j'apprendrais le portugais. Même si j'achetais une maison pour les vacances, j'apprendrais la langue. Pour moi, c'est très important: dans la vie, pour les relations humaines, sociales... pour se sentir vraiment à l'aise dans toutes ces facettes.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il selon vous changé la perception des étrangers au Luxembourg ?

Oui. C'est évident, c'est quand même une information importante et c'est devenu un fait. Même si un référendum n'est que la photographie d'un moment et d'un jour, on a une autre image devant les yeux. Ça a eu des effets, que je ne saurais mesurer parce que je ne vois pas l'intérêt des gens ; mais je suis sûr qu'il y a eu une conscientisation.

On ne peut pas dire que la mise en place d'un référendum pour le vote des étrangers ait été une mauvaise idée. Les élus sont élus par le peuple et ils sont là pour décider. Le référendum peut être un instrument utile et nécessaire, du moment que les questions qui se posent vont par exemple vers la constitution: là, c'est nécessaire, parce que la représentativité ne peut pas suffire.   

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte ?

Le Luxembourg est un modèle de cohésion sociale bien réussie, parce que les résidents étrangers qui sont venus au pays avaient un peu le même background culturel et religieux. Les Portugais et les Italiens sont catholiques, les Polonais qui venaient au début du XXe siècle étaient catholiques, et les Français ont beau avoir séparé l'Église et l'État, ils ont conservé cette culture d'Europe de l'ouest... Mais ça va être plus compliqué, parce que maintenant arrivent des gens des Balkans, avec d'autres religions. 

L'intégration, c'est une situation gagnante-gagnante: si quelqu'un essaye de transposer ou d'imposer son modèle au Luxembourg, ça ne peut pas marcher. C'est un peu comme dans la vie: on peut avoir des opinions différentes de quelqu'un d'autre et le respecter. Quand on vient dans un pays, il devient notre nouvelle matrice. Donc si on veut transposer son modèle de vie, il faut le faire d'une certaine façon, mais pas aux dépens des autres, parce que la liberté des uns, s'arrête là où commence celle des autres.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d'habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Les deux. C'est un défi et une richesse. L'Europe de demain, si elle veut être unie, sera une Europe des régions et une Europe sociale, sinon elle n'existera pas. Ça, c'est ma conviction. Le Luxembourg doit son profil à l'Europe ; si ce profil doit être peaufiné dans les années à venir, ça ne pourra se faire que dans un contexte européen, et qui dit contexte européen dit aussi multinationalité. C'est ça la richesse. 

Crédit: Lynn Theisen

Il y a très peu de petites capitales au monde comme Luxembourg-Ville qui sont aussi cosmopolites. Le Luxembourg est cosmopolite, et c'est une richesse. Beaucoup d'étrangers qui viennent ici le remarquent. Il nous faut garder notre identité, c'est très important ; mais il faut placer cette identité dans un contexte européen. On ne peut pas avoir la mentalité que certains ont en politique, qui veut que «si tu n'es pas des miens, tu es contre moi», un peu comme le président américain. On peut développer un modèle comme ça, mais ce sera un modèle beaucoup moins riche, dans tous les sens du terme.

  • Vous avez été maire de Pétange de 2000 à 2004 avant d'être élu au gouvernement. Depuis octobre, vous êtes 1er échevin de la même commune. Comment le vivez-vous ?

C'est normal, c'est la vie. Dans le temps, le bourgmestre actuel était mon 1er échevin, et maintenant c'est l'inverse. En politique on est au service des gens, des citoyens. Certaines personnes ont de très gros ego, mais ce n'est pas mon cas. Donc il n'y a pas de problème. 

Ça me fait plaisir d'être ici. Le bourgmestre, Pierre Mellina - qui est un ami personnel, pas un ami politique - et moi, sommes arrivés en même temps à Rodange, en 4ème année d'école primaire. Il est venu de Bertrange et moi de Hobscheid. Mon père travaillait ici à l'usine, dans les bureaux du personnel, et nous avons construit une maison comme tous les Luxembourgeois à l'époque. Pierre et moi, on s'est retrouvés en 4ème année, on était ensemble au foot... On s'entend très bien.

  • Quelles sont aujourd'hui vos priorités en tant qu'élu ?

Je m'intéresse beaucoup à tous les domaines de la santé, mais également à la Défense, en tant qu'ancien ministre. On sous-estime souvent la politique de la Défense et de la Sécurité. C'est pourtant une composante très importante pour la stabilisation de nos démocraties. 

Photo: Lynn Theisen

Du point de vue de l'Armée, c'est vrai qu'il y a eu de nouvelles initiatives avec le nouveau ministre. Il a continué à faire des actions qui ont des retours luxembourgeois, avec par exemple tout ce qui a trait aux satellites. J'aurais fait exactement la même chose. 

On n'a pas de moyens humains, par manque de soldats et en raison du principe «no boots on the ground», qui veut qu'on ne déploie pas de soldats sur le terrain pour attaquer. Donc on met de l'argent et du savoir-faire au service de choses comme celle-là: le traitement de l'eau, le déminage, et maintenant les satellites. On essaye d'augmenter le pourcentage de dépenses pour la défense dans le PIB, de faire un effort: on est à 0,45%, on veut aller jusqu'à 0,60%. 

En revanche, le gouvernement Bettel a lancé l'idée d'acheter des hélicoptères. Je ne connais pas encore les détails, mais c'est à double tranchant. Le Luxembourg n'a jamais acheté d'avions, on a toujours eu des conventions avec les belges, qui utilisaient les leurs à 60% et nous permettaient de voler avec le reste. Le Luxembourg, sans la Belgique, ne serait rien en matière de Défense. Toute notre Défense se base sur cette collaboration rapprochée avec eux. 

  • Vous avez été ministre de 2004 à 2013 dans le gouvernement de Jean-Claude Juncker. Aux dernières élections législatives anticipées d'octobre 2013, vous avez terminé à la 3e position dans la circonscription Sud. Comment voyez-vous votre avenir politique à l'échelon national ?

Je me suis toujours soumis au vote des citoyens et citoyennes et me suis toujours mis à leur service. En 2004, j'étais bourgmestre ici à Pétange et je m'y plaisais très bien. J'avais un très bon score et quand Juncker m'a demandé au gouvernement, ce n'était pas évident pour moi, car ce n'était pas mon but.

Quand on est ministre, on n'a pas le droit d'avoir une autre activité, donc devenir ministre voulait dire que la pharmacie, pour moi, c'était foutu.

J'ai fait ce choix car on m'a dit que les citoyens voulaient que je le fasse.

J'ai toujours un peu suivi le vote du peuple. Je ferai la même chose cet automne, en fonction du résultat obtenu. Je suis disponible. Un politicien est disponible pour les devoirs qu'on lui impose.

  • Dans le gouvernement dont vous faisiez partie, il y avait quelqu'un que vous connaissez très bien: Clause Wiseler, qui est aujourd'hui le numéro 1 désigné du CSV. Si le CSV remporte les élections et arrive au gouvernement, serez-vous prêt à repartir en tant que ministre ?

Je ne me suis pas présenté pour devenir ministre. Je me suis présenté pour être élu. En temps utile, on verra quelles seront les missions du gouvernement. On est une équipe et chacun doit jouer son rôle. Comme au foot et dans tous les sports: il y a les attaquants, les défenseurs... Moi, je me mets à disposition, et on verra. Je ne pars pas pour devenir ministre. Mais je suis ouvert à tout.

  • Si vous êtes très bien élu, seriez-vous disposé à faire jouer toute votre expérience dans la Santé ou la Défense ?

Honnêtement, je discuterai de ça avec le chef de file et on verra, en fonction de l'équipe qu'on mettra en place.


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