Changer d'édition

Jean Asselborn en Libye, pays fracturé et centre névralgique du drame migratoire
Jean Asselborn

Jean Asselborn en Libye, pays fracturé et centre névralgique du drame migratoire

Jean Asselborn
Luxembourg 7 min. 06.02.2018

Jean Asselborn en Libye, pays fracturé et centre névralgique du drame migratoire

Jean Asselborn était ce lundi en Libye. Cette visite, qui pour des raisons de sécurité n'avait pas pu être annoncée, l'a confronté à un pays où seul le chaos règne en maître, mis à profit par des milices abusant de migrants dont l'Europe veut endiguer le flux avant qu'il ne déferle sur ses rives méditerranéennes.

Par Gaston Carré depuis Tripoli

Jean Asselborn était ce lundi en Libye. Cette visite, qui pour des raisons de sécurité n'avait pas pu être annoncée, l'a confronté à un pays où seul le chaos règne en maître, mis à profit par des milices abusant de migrants dont l'Europe veut endiguer le flux avant qu'il ne déferle sur ses rives méditerranéennes.

La Libye dégringole. Sept ans après la mort de Khadafi, la quête d'une démocratie viable est mise à mal par la crise économique, la destruction des structures institutionnelles et un tissu social en pièces. Deux hommes s'affrontent, le chef du gouvernement d'union nationale Fayez Al-Sarraj, qui longtemps fut le seul acteur reconnu par la communauté internationale, et son frère ennemi le maréchal Hafta, l'homme fort de l'Est. 

Or le président français Emmanuel Macron, par une initiative quelque peu cavalière durant l'été de l'année dernière, a rassemblé les deux hommes à l'Elysée, pour leur arracher la promesse d'une consultation électorale dans le courant de cette année 2018. 

Ces élections auront-elles lieu? Leur résultat sera-t-il, le cas échéant, reconnu par les deux parties en présence? Le vainqueur aura-t-il le contrôle de ces miliciens, chefs de bandes et caïds tribaux qui actuellement ne reconnaissent que leur propre loi?

Plaidoyer pour l'Union

Ghassan Salamé, le représentant spécial des Nations Unies pour la Libye, affirme devant le chef de la diplomatie luxembourgeoise qu'il veut y croire, et poursuit avec obstination une oeuvre de pacification dont l'issue demeure toutefois incertaine.

Son plan: l'établissement d'une constitution, suite à quoi l'on pourra envisager en effet des élections, législatives et présidentielles, perspective saluée par Jean Asselborn qui prend acte de cet engagement des Nations Unies en soulignant son objectif ultime, à savoir la réconciliation d'un pays qui depuis 2011 est plus que divisé – la Libye est en pièces, l'hostilité opposant Al-Sarraj et Hafta ayant ouvert la voie aux luttes d'influence et règlements de comptes entre une multitude de fauteurs de troubles, entre intégrisme islamique et délinquance pure et simple.

Salamé au demeurant n'est pas seul à se pencher sur le chevet de la Libye: à Tunis, la capitale voisine, station initiale, dimanche soir, du périple de Jean Asselborn, évolue ces jours-ci la communauté internationale sous ses enseignes les plus diverses, ONU, Union européenne, Union africaine, Ligue arabe, l'action de ces deux dernières faisant l'objet, de la part d'Asselborn, d'une estime pour le moins mitigée.

Mais si le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères peut se montrer dubitatif face à certains intervenants, il peut devenir colérique quand il prend acte des accusations qui depuis des mois accablent cette Union qu'il incarne aux yeux de ses interlocuteurs en Libye et en Tunisie: qui, dit-il, est à l'avant-poste des opérations d'évacuation des migrants? Qui, si ce n'est l'Union européenne, prend en charge le drame actuel de ces migrants dont il verra, demain mercredi, le chassé-croisé plus bas au Niger, à Agadez, où des candidats à l'exil en partance pour le Nord croisent la route d'exilés qui en redescendent, de ce Nord dont les frontières se sont avérées infranchissables? 

«C'est l'Union européenne qui finance les retours» s'insurge Asselborn, affirmant haut et fort, avec regard sur l'Autriche de Sebastian Kurz et au vu de ce qu'est la Libye aujourd'hui, qu'il est «irresponsable» d'exiger un retour dans ce pays des migrants parvenus en Europe, qu'une telle exigence revient à condamner à «un sort atroce».

L'UE en procès

Au centre du procès instruit contre l'UE par certaines organisations humanitaires se trouvent les centres de détention de migrants. Rappelons que c'est un documentaire de la chaîne américaine CNN qui fin de l'année dernière avait mis le feu aux poudres. 

Les abus de migrants sont une pratique avérée de longue date, en usage déjà alors que Khadafi était au pouvoir encore, mais CNN a montré des images particulièrement révoltantes d'Africains enchaînés, dans des geôles insalubres, soumis à la violence, à la torture même et livrés à l'esclavage. Des centres moins sordides sont sous contrôle gouvernemental, des représentants de l'UNHCR disent avoir accès à six ou sept d'entre elles, mais où sont les autres, et comment, sordides ou contrôlés, mettre un terme à ces centres indignes, qui en réalité sont des prisons à ciel ouvert?

La plupart des migrants détenus ont été interceptés sur des bateaux de fortune en mer Méditerranée par des gardes-côtes libyens.
La plupart des migrants détenus ont été interceptés sur des bateaux de fortune en mer Méditerranée par des gardes-côtes libyens.
Gaston Carré

La plupart des migrants détenus ont été interceptés sur des bateaux de fortune en mer Méditerranée par des gardes-côtes libyens. Beaucoup tombent sous le coup d’une infraction pénale mais certains se trouvent en Libye en toute légalité. Il n'existe aucun enregistrement formel des personnes concernées et celles-ci sont livrées corps et âmes aux hommes qui les arrêtent, dans des conditions sanitaires telles que les centres de rétention deviennent vecteurs de toutes les pathologies. 

Concernant les centres sous contrôle gouvernemental, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a instauré une coopération avec les autorités, pour un retour volontaire dans les pays d'origine. Or les détracteurs de cette coopération laissent entendre qu'une politique d'accueil plus généreuse, de la part de l'Europe, éviterait cette problématique en amont. Quant aux centres illégaux, c'est l'Europe qui, au grand dam de Jean Asselborn est mise en cause. Pourquoi?

On reproche à l'UE sa contribution à la formation de gardes-côtes libyens, pour l'interception de bateaux de migrants avant qu'ils n'atteignent les eaux internationales. Plus généralement, c'est une politique visant à empêcher leur arrivée en Europe qui est mise en accusation, le traitement du problème en amont, dès le continent africain (ce que d'aucuns nomment une politique d'«externalisation» des frontières européennes”) ayant pour conséquence, d'après les critiques, que des migrants connaissent un sort misérable, effroyables parfois, en cette Libye qui ne veut les accueillir dans leur totalité.

Un pays débordé

Le pourrait-elle? Ce sont des centaines de milliers de migrants qui désormais se trouvent en Libye. La plupart d'entre eux relèvent d'une présence considérée comme illégale, car le pays n'a pas signé (et ne signera pas, selon Asselborn) la Convention de Genève qui l'obligerait à un ample octroi de statuts de réfugiés, sachant que le flux des candidats serait énorme sur un double arc Nord-Sud et Est-Ouest, ce dernier allant jusqu'au Yémen.

Jean Asselborn a visité hier un centre de détention sous contrôle gouvernemental, de même qu'un centre de transit (un grand hangar sur l'aéroport de Tripoli) où se déroulait, sous l'égide de l'OIM, une double évacuation aérienne de migrants dans leur pays d'origine, l'une vers le Cameroum, l'autre vers le Sénégal. 

Nous reviendrons dans une prochaine édition sur les centres de détention et les opérations de rapatriement. Nous aurons l'occasion alors d'évoquer aussi ce grand carrefour de migrants qu'est Agadez, la porte du désert au Niger, où Jean Asselborn verra aujourd'hui une autre branche de l'immense entrelacs que constitue désormais le phénomène migratoire – c'est par Agadez qu'ont transité des milliers de ces exilés qui maintenant sont bloqués en Libye.

Une envoyée de Federica Mogherini, qui ne veut pas être nommée, affirme que «la Libye a toujours été un pays d'accueil, et si demain il était en paix il retrouverait la prospérité et les migrants dès lors seraient absorbés sans peine». Des élections pourraient, a priori, contribuer à une telle pacification, mais comment envisager des élections quand le chaos fait obstacle à leur organisation, et quand les animosités sont telles que rien ne permet de présager le respect de ses résultats?

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Méditerranée: 108 migrants autorisés à accoster en Sicile
Un cargo danois transportant 108 migrants, secourus vendredi au large de la Libye, a finalement été autorisé dans la nuit de lundi à mardi à accoster en Sicile, mais l'incertitude régnait toujours sur le sort de 234 autres migrants à bord du Lifeline, un navire affrété par une ONG.
Des migrants secourus en mer attendent à une base navale, le 24 juin 2018 à Tripoli, en Libye.
Malte: L'UE confrontée au défi migratoire et à Trump
Les dirigeants européens se sont efforcés vendredi à Malte d'afficher leur unité face au défi migratoire, avant de tenter de fixer un cap à l'Union, ébranlée par le Brexit et l'arrivée de la nouvelle administration Trump.
La côte de la Vallette, à Malte.