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Itinéraires bis des frontaliers: la grogne monte dans les villages
Luxembourg 8 min. 09.07.2018 Cet article est archivé

Itinéraires bis des frontaliers: la grogne monte dans les villages

Itinéraires bis des frontaliers: la grogne monte dans les villages

Christelle Brucker
Luxembourg 8 min. 09.07.2018 Cet article est archivé

Itinéraires bis des frontaliers: la grogne monte dans les villages

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Alors que la polémique enfle après l'installation d'une nouvelle borne "anti-frontaliers" à Emerange (Schengen), nous nous sommes penchés sur le problème des itinéraires bis empruntés matin et soir par les travailleurs frontaliers: souvent des chemins ruraux ou de petites rues absolument pas prévues pour un tel trafic.

Installé en plein milieu de la route depuis le début du mois de juin, il ne sort pas encore du bitume car il lui manque l'électricité, mais il suscite déjà la polémique. 

Dès la fin du mois, ce plot escamotable barrera l'entrée du hameau d'Emerange aux frontaliers français venant de Puttelange-les-Thionville qui espèrent gagner de précieuses minutes via ce raccourci pourtant interdit à la circulation.

Entre 6 et 9 heures, au moment du rush matinal, puis de nouveau entre 16 et 19 heures, il assurera la tranquillité des riverains, qui n'en peuvent plus.

Le nombre de voitures et la vitesse exaspèrent

Brigitte Arend habite la rue Jean Tasch depuis 27 ans. Elle se souvient du moment où les ennuis ont commencé.

"Il y a trois ans, la ville de Mondorff côté français a fait des travaux. Ils avaient mis en place une déviation qui passait par chez nous. A partir de là, les frontaliers ont découvert ce chemin et ont continué à l'emprunter, même une fois les travaux terminés."

Un voisin a manqué de se faire renverser. Son animal a eu moins de chance, il s'est fait écraser

"Ce qu'on déplore, c'est à la fois le nombre de voitures le matin, les unes derrière les autres, qui fait qu'on ne peut plus sortir de notre garage par exemple, mais aussi la vitesse. Les conducteurs roulent bien au-delà de la limitation à 50 km/h, dépassent dans les virages, et beaucoup ne respectent pas la priorité à droite au croisement à côté de chez moi."  

Guy Jallay

Principale préoccupation des riverains: la sécurité des enfants du village. Ils sont une vingtaine à prendre le bus à cet endroit tous les matins et de graves accidents ont été évités de peu.

"Un voisin qui partait promener son chien a manqué de se faire renverser. Son animal a eu moins de chance, il s'est fait écraser."

"Un matin, avec quelques habitants, on s'est mis à compter les voitures: entre 6 et 8 heures, on en a vu passer 300."

Les riverains alertent le bourgmestre de l'époque, et dans un premier temps, il décide de placer un panneau interdisant la circulation à l'entrée du village en venant de Puttelange-les-Thionville. Rien n'y fait. Les frontaliers persistent. 

"Après avoir reçu un PV, je ne suis plus passé par là"

En 2017, la police grand-ducale organise plusieurs opérations de contrôle à cet endroit pour venir à bout des récalcitrants.

Au volant de son Citroën C4 Picasso, un matin, Didier se fait prendre: "Je passais par là pour contourner l'entrée de Mondorf toujours saturée. J'avais remarqué que ça allait plus vite de faire ce détour de quelques kilomètres par Emerange."

20 ans que ce frontalier fait la route Thionville-Luxembourg alors forcément, il a testé tous les chemins possibles. "En prenant les petites routes, le trajet est plus continu, plus agréable et plus prévisible par rapport à l'autoroute." 

"Le trafic a toujours été difficile. On a beau être en avance, partir plus tôt, on ne peut jamais savoir quand on va arriver au travail. Avant, tout le monde était sur l'autoroute, maintenant ça déborde sur les petites routes, mais les villages qu'on traverse ne sont clairement pas faits pour supporter autant de circulation."

Ce matin-là, il se déleste de 74 euros et a droit à une petite leçon de morale qui le dissuade de revenir. 

Le bourgmestre surpris par la polémique

Michel Gloden, le bourgmestre de la commune de Schengen dont fait partie la localité, se dit "un peu surpris" par la polémique autour du plot: "Ça a toujours été un chemin rural réservé aux piétons et aux vélos ainsi qu'aux propriétaires des terrains qui se trouvent là."

Nous n'avons pas fermé la frontière

"Nous n'avons pas fermé la frontière. Quand un panneau indique que la circulation est interdite dans cette rue, il faut le respecter."

Le bourgmestre explique que la décision de bloquer le passage de façon radicale n'a pas été prise à la légère, mais après de nombreuses réunions entre les riverains et le collège échevinal, qui s'est d'ailleurs rendu sur place pour constater la situation, après l'intervention de la police et le constat que, malgré tout, les automobilistes ne respectaient pas le panneau d'interdiction de circuler à cet endroit.

"La situation s'est gravement dégradée ces dernières années. On parle d'un hameau de 100 habitants ici, donc voir défiler jusqu'à 300 voitures sur ce petit chemin et à une vitesse excessive n'est tout bonnement plus acceptable."

La carte du trafic matinal

Avec les chiffres fournis par l'administration des Ponts et Chaussées, nous avons créé cette carte du Luxembourg qui montre les flux de véhicules entrant chaque matin sur le territoire entre 6 heures et 9 heures.

On observe alors qu'avec 812 véhicules en moyenne sur ce laps de temps, Schengen est loin d'être la seule commune à faire face à un afflux massif de frontaliers.

La situation est encore plus critique sur ces axes:

  • rue Principale à Kayl (1.284 véhicules),
  • rue Enz à Remich (1.333 véhicules),
  • route de Volmerange à Dudelange (1.706 véhicules),
  • rue d'Audun à Esch/Alzette (1.809 véhicules),
  • rue du Pont à Grevenmacher (1.914 véhicules).

Agressivité, incivilités: les riverains à bout

A Emerange, Sonja Muller attend avec impatience la mise en service de la borne. Au-delà des nuisances liées au trafic, elle dénonce le comportement des automobilistes. 

"C'est horrible. Les gens sont tellement stressés au volant qu'ils roulent trop vite, doublent d'autres voitures dans les rues du village, et doivent freiner d'urgence quand le bus arrive en face..."

Cette dame habite la rue de Mondorf, du côté de l'A13, un peu plus haut dans le village.

Avec son mari, ils ont acheté leur maison à Emerange il y a 20 ans, pour fuir le trafic matinal qu'ils subissaient déjà dans leur ancienne habitation située rue principale à Mondorf-les-Bains.

Dès la fin du mois, le plot escamotable installé en juin à Emerange barrera le passage aux automobilistes
Dès la fin du mois, le plot escamotable installé en juin à Emerange barrera le passage aux automobilistes
Guy Jallay

Agressivité, incivilités, insultes: elle raconte ce à quoi sa famille fait face depuis trois ans.

"Je pars au travail à 6h45 le matin et j'ai du mal à sortir ma voiture. Quand, enfin, j'y parviens, le temps de me mettre dans le flux des véhicules, j'ai déjà une dizaine de voitures derrière moi et je me fais klaxonner."

Il est sorti de sa voiture pour m'insulter

"Si je suis devant la porte, il m'arrive de faire signe aux automobilistes pour leur dire de ralentir, mais alors je me prends des réflexions, des gestes malpolis. Une fois, il y en a même un qui a pris le temps de s'arrêter et de sortir de sa voiture pour m'insulter."

Pour Sonja, la qualité de vie dans le village s'est nettement dégradée ces dernières années. Elle a hâte de retrouver les rues paisibles d'avant.

L'expérience réussie à Hellange

Ce plot-là est installé depuis 2017 à Hellange
Ce plot-là est installé depuis 2017 à Hellange
Pit Esposito via facebook.com

Confrontée exactement au même souci, la commune de Frisange a installé en 2017 une borne escamotable entre le village de Hellange côté luxembourgeois et Hagen côté français, en plein milieu d'un chemin rural enjambant l'A13: normalement réservé aux piétons, vélos et engins agricoles, il était pris d'assaut par les frontaliers ces dernières années.

Le résultat a été radical: toujours selon le comptage de l'administration des Ponts et Chaussées qui dispose d'un radar tout proche sur la N13, le nombre moyen de véhicules passant à cet endroit entre 6 heures et 9 heures du matin est passé de 813 en 2015 à 301 en 2018! 

Les graphiques suivants montrent la chute du nombre de véhicules circulant désormais dans cette zone.


Face à ces initiatives, le sentiment mitigé des frontaliers

Julien fait partie de ces travailleurs frontaliers qui galèrent dans les bouchons chaque matin du côté de Schengen.

Pour lui, forcément, l'installation de ces bornes est "scandaleuse": "Les frontaliers, que ce soit les Français, les Belges, ou les Allemands, représentent la majeure partie de la main-d'oeuvre du Grand-Duché."

"C'est un peu grâce à nous que le pays peut se développer aussi vite et aussi bien. Le réseau routier du Luxembourg ne suit pas, alors si on ne peut plus emprunter les routes secondaires, comment faire?"

Il constate qu'aujourd'hui, il lui faut plus de deux heures juste pour rallier Thionville à Luxembourg-ville par l'autoroute. Idem pour le retour. "Quatre heures par jour dans les bouchons, à ajouter à une journée de travail de huit heures", insiste-t-il. 


Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg
Ils sont chaque année plus nombreux à franchir les frontières pour travailler au Luxembourg. Si le pays continue d'attirer du monde, il existe aussi des personnes qui décident de tout arrêter et le quittent définitivement. C'est à ces anciens frontaliers que nous avons décidé de donner la parole. Pourquoi sont-elles venues au Luxembourg? A quoi ressemblait leur quotidien? Pourquoi sont-elles parties?

Logiquement, tous les moyens sont bons pour faire baisser le temps de trajet.

Et un nouvel outil embarqué s'avère bien utile pour cela: le GPS avec informations de trafic en temps réel. En fonction des bouchons du jour, il calcule l'itinéraire bis le plus rapide... quitte à guider le conducteur vers des chemins de traverse pas toujours adaptés.

Source de stress aigu, les temps de trajet domicile-travail poussent de plus en plus de frontaliers à se tourner vers un job plus proche de chez eux, quitte à gagner beaucoup moins.

"De nombreux Français commencent à refuser des postes au Luxembourg à cause des problèmes de mobilité et aussi du manque de considération."

François Bausch reste muet

Contacté pour réagir au phénomène de l'afflux massif de frontaliers dans les petites communes, le ministre du Développement durable et des Infrastructures, François Bausch, n'a pas souhaité s'exprimer.

Preuve qu'il y a un véritable malaise sur ce sujet, alors que les problèmes de mobilité se sont imposés comme un enjeu majeur pour tous les partis politiques en vue des législatives d'octobre.


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