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Interview avec Olivier Razemon : «On pourrait utiliser beaucoup plus le vélo» à Luxembourg
Olivier Razemon: «Les employeurs sont très contents -en tout cas quand ils réfléchissent sur le sujet- parce que les salariés à vélo ont une plus grande fraîcheur quand ils arrivent le matin».

Interview avec Olivier Razemon : «On pourrait utiliser beaucoup plus le vélo» à Luxembourg

Photo: Maurice Fick
Olivier Razemon: «Les employeurs sont très contents -en tout cas quand ils réfléchissent sur le sujet- parce que les salariés à vélo ont une plus grande fraîcheur quand ils arrivent le matin».
Luxembourg 9 min. 19.10.2015

Interview avec Olivier Razemon : «On pourrait utiliser beaucoup plus le vélo» à Luxembourg

Voyageur, reporter (il écrit dans «Le Monde») et auteur du «Pouvoir de la pédale», Olivier Razemon, est de retour à Luxembourg pour les 30 ans de la Lëtzebuerger Vëlos-Initiativ (LVI). Ce spécialiste du déplacement en ville, nous donne sa vision de Luxembourg où «on pourrait utiliser beaucoup, beaucoup plus le vélo». Interview.

Propos recueillis par Maurice Fick

Voyageur, reporter (il écrit dans «Le Monde» et tient le blog «L'interconnexion n'est plus assurée») et auteur du «Pouvoir de la pédale», Olivier Razemon, est de retour à Luxembourg pour les 30 ans de la Lëtzebuerger Vëlos-Initiativ (LVI). Ce spécialiste du déplacement en ville, nous donne sa vision de Luxembourg où «on pourrait utiliser beaucoup, beaucoup plus le vélo». Interview.

Comment analysez-vous la situation du transport aujourd'hui dans la capitale luxembourgeoise?

«Luxembourg, c'est un peu le Singapour de l'Europe. Cette économie très attractive qui, tous les matins fait venir 180.000 personnes de trois pays différents dont 85% viennent en voiture. C'est une situation tout à fait exceptionnelle dans une capitale qui n'est pas très grande.  La question est de savoir comment on fait venir toutes ces voitures et comment les stocker? Ce qui crée des problèmes à la fois sur les routes et dans le pays.

Mon impression c'est que pour l'instant on n'a pas vraiment réglé le problème. Certes on multiplie les trains, certes Luxembourg est un peu devenue la capitale des bus - et cela a son sens-  mais en même temps ils y a de plus en plus d'embouteillages et des gens qui passent un temps fou dans leur voiture. Je suis à la fois surpris que cette situation n'ait pas été réglée plus tôt et en même temps agréablement surpris que le gouvernement ait décidé de prendre les choses en compte.

Un tramway en général ne se justifie pas pour une ville de 100.000 habitants. Luxembourg en a 110.000 la nuit mais pas loin de 250.000 le jour. Là encore la situation est exceptionnelle et justifie pleinement le tramway. Mais si on se contente de faire le tram on passera à côté de quelque chose. C'est mon regard mais on pourrait utiliser beaucoup, beaucoup plus le vélo. Il suffirait de copier les villes allemandes.»

Olivier Razemon estime qu'aujourd'hui, «il faut mettre fin à la prééminence absolue de la voiture individuelle pour tous les trajets».
Olivier Razemon estime qu'aujourd'hui, «il faut mettre fin à la prééminence absolue de la voiture individuelle pour tous les trajets».
Photo: Maurice Fick

Le vélo a-t-il toute la place qu'il devrait avoir à Luxembourg?

«Bien sûr que non! C'est une évidence pour tous les gens qui observent la chose. Très souvent on voit le transport comme un mal nécessaire, un embêtement quotidien mais peu de gens comprennent que ce sont des choix. Ce sont des décisions politiques à prendre et quand on ne les prend pas, et bien... on fait l'inverse!

Il suffit de voir les 6 files avenue de la Liberté qui sont toutes dévolues à la circulation automobile, avec de petits trottoirs de chaque côté. Mais si on devait compter le nombre de gens qui se déplacent on s'apercevrait qu'il y a probablement plus de gens qui se déplacent à pied qu'en voiture. Et on a laissé l'espace à ceux qui se déplacent seuls en voiture. On pourrait très bien avoir une belle piste cyclable bidirectionnelle et du coup inciter des gens qui se diraient: "c'est sûr, c'est agréable, je peux le faire". Et je sais que ce n'est pas le seul boulevard urbain de ce type dans la ville.

Cela va avoir des conséquences pour l'ensemble de l'agglomération. Si on sait que ça va être plus compliqué en voiture, alors là on se pose la question et on prend soit les transports en commun, soit son vélo pour les trajets qui y sont adaptés. C'est exactement comme ça que ça se passe dans au moins une quinzaine de villes qui se trouvent dans un rayon de 500 km autour de Luxembourg comme à Maastricht, Anvers, Cologne, Strasbourg, Bâle, etc. »

Quelle est, selon vous, «la» ville européenne où le vélo a pris le mieux sa place?

«Je vais répondre Berne. Parce que Berne ressemble beaucoup à Luxembourg. C'est une ville qui a la même topographie, qui est une capitale d'un pays riche et qui est relativement plate et la rivière Aar serpente au milieu. A Berne, 12% des trajets se font à vélo. A Luxembourg, c'est environ 3%

Ce qui s'est simplement passé à Berne, c'est qu'on y a fait une politique vélo depuis longtemps, vingt, trente ans. On  a considéré que c'était un moyen de transport et estimé qu'il fallait le développer. Et on y a consacré des moyens financiers et humains. Avec des gens qui sont allés sur le terrain pour voir comment ça fonctionne et quelqu'un, pour la Ville, qui est en charge spécifiquement des déplacements en vélo. C'est une chose sérieuse

OLivier Razemon: «Évidemment le carsharing et le covoiturage font partie de la recette. Le covoiturage a un énorme avenir.»
OLivier Razemon: «Évidemment le carsharing et le covoiturage font partie de la recette. Le covoiturage a un énorme avenir.»
Photo: Maurice Fick

A l'échelle de 100.000 habitants quelle est la solution d'avenir pour mieux circuler en ville?

«C'est 100.000 la nuit mais 250.000 le jour, donc c'est pas pareil. Et puis Luxembourg, c'est une capitale attrayante. Pour y arriver il y a plein de choses à faire. Il n'y a certainement pas une solution miracle. En matière de transport, il n'y a jamais de solution miracle! Ni pour chaque déplacement individuel, ni en terme de politique des transports. Par contre, ce qui est sûr c'est qu'il faut mettre fin à la prééminence absolue de la voiture individuelle pour tous les trajets.

Si on ne le fait pas on va voir arriver les deux-roues motorisés qui vont remplacer complètement les voitures, comme c'est en train de se faire à Paris. Ce qui en terme d'espace pris sur la voirie est une bonne chose mais, par contre, en terme de bruit, de pollution et de paiement pose problème. Aujourd'hui les deux-roues motorisés ne paient pas le parking. Le risque est qu'on ait une ville qui soit exactement aussi motorisée qu'avant, simplement avec des objets plus petits. Ce qui ne fera que retarder le problème. Évidemment le carsharing et le covoiturage font partie de la recette. Le covoiturage a un énorme avenir. Les chiffres des frontaliers ne cessent d'augmenter.»

La Ville de Luxembourg a son Vél'oh, va aménager le Pont Rouge avec une piste cyclable, créer une passerelle suspendue sous le pont Adolphe, créer un ascenseur pour descendre avec son vélo dans le Grund. Y voyez-vous de bons signes?

«Dans une ville où il y a des dénivelés brutaux, l'ascenseur est une solution. Comme à Lausanne. Et puis ce n'est pas pour les militant de la LVI qu'on fait des aménagements vélo. Mais pour que des gens qui n'y ont pas pensé, dans deux ans se disent: "Tiens, si je prenais mon vélo pour aller travailler? Ou faire des courses?"

Quand bien même ce ne serait que de la communication, et bien il faut la prendre telle qu'elle est, c'est-à-dire au sérieux. Vous avez dit que vous feriez cela, ok, faites-le mais faites-le bien. La piste cyclable sur le Pont Rouge c'est bien mais il faut une continuité et avoir des pistes sécurisées au Kirchberg, où on se sent aussi à l'aise. Pareil pour l'ascenseur à vélo. C'est pour cela que des associations sont très utiles. Il n'y a pas de meilleures solutions que de se déplacer soi-même en vélo pour voir comment ça se passe. Les membres des associations de vélo sont parfois embêtants mais ils connaissent tout très bien et du point de vue de la collectivité, ils ont un avantage, c'est gratuit. Ce sont des consultants, hors pairs, que les collectivité devraient utiliser beaucoup mieux

Le premier service de carsharing vient d'être inauguré à Luxembourg. Que pensez-vous de ce service?

«Je trouve ça très bien. Le carsharing permet à des gens d'utiliser une voiture quand ils en ont besoin. Ça signifie que le reste du temps, quand ils n'ont pas besoin d'utiliser une voiture, il font autrement. Ça permet à un ménage d'éviter l'investissement dans une voiture.

C'est bien à condition que ce ne soit pas une voiture électrique car il faut le temps de recharge, l'autonomie n'est pas tout à fait sûre, et ça ne permet pas de faire des trajets longs. C'est un peu dommage aussi. Le vrai carsharing qui fonctionne en Suisse, à Grenoble ou à Strasbourg, il n'est pas électrique.»

Quels sont les pouvoirs du vélo?

«D'abord, c'est un plaisir. Parce qu'on maîtrise son moyen de transport. On sait quand on part et on sait quand on arrive. Même quand il y a des bouchons. Et à vélo on sait dans quel environnement on est: dans un ville complètement plate ou dans une vieille ou s'il y a un léger faux plat. On sait d'où vient le vent. On sait faire la différence entre une petite pluie et une grosse averse. On voit la couleur des yeux des gens. On sent leur parfum éventuellement. On est dans un écosystème.

Et puis tout ça ne coûte pas cher. Ce n'est pas négligeable. Le vélo coûte très peu cher. Un autre pouvoir important, c'est la santé! On sait qu'on a tous besoin de faire de l'exercice. Le vélo permet de faire ça tous les jours. On n'est pas obligé de foncer et, en plus de ça, les employeurs sont très contents -en tout cas quand ils réfléchissent sur le sujet- parce que les salariés à vélo ont une plus grande fraîcheur quand ils arrivent le matin. Ils sont plus disponibles. Ils ont fait de l'exercice avant. Des études le montrent. Et puis le vélo, n'est pas polluant

Davantage de vélo, ça passe par toutes les têtes ou d'abord par les bureaux de nos ministres?

«Les deux évidemment! Quand tous les ministres des Transports de l'Union européenne circulent à vélo ça a un impact. Quand au Parlement européen on vote des crédits pour les euro-véloroutes ça a un impact. Mais, et c'est ce qui est fascinant, ces décisions dépendent de chacun d'entre nous. Est-ce qu'on montre à ses enfants que c'est bien? Est-ce qu'on essaye un trajet ou pas?»


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