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Immersion dans l'enfer de la mafia chinoise

Immersion dans l'enfer de la mafia chinoise

Immersion dans l'enfer de la mafia chinoise
Une affaire de 2003 toujours d'actualité

Immersion dans l'enfer de la mafia chinoise


par Steve REMESCH/ 20.07.2022

Le 21 janvier 2003, un racket raté au restaurant "Golden Dragon" à Mamer a marqué le début d'une vaste enquêtePhoto: Guy Wolff/LW-Archives

En 2003, dans le cadre d'une affaire criminelle, on constatait à quel point les triades chinoises étaient présentes au Luxembourg. L'affaire occupe encore aujourd'hui la justice.

Il y a 19 ans, une fusillade à Mamer mettait en lumière un monde de l'ombre dont les forces de sécurité devaient certes supposer l'existence, mais sur lequel elles n'avaient guère d'informations sûres : la mafia chinoise tenait ses compatriotes dans le creux de la main et les dépouillait jusqu'au sang. Le cas de Mamer est encore d'actualité aujourd'hui. En effet, un criminel condamné, qui avait réussi à l'époque à disparaître avant son incarcération, est à nouveau dans le collimateur de la justice luxembourgeoise. Il a été localisé par des enquêteurs en Malaisie. Des efforts sont désormais déployés pour qu'il y purge sa peine de douze ans (voir ci-dessous). 


Kriminelle Organisationen haben in den vergangenen Jahren erheblich aufgerüstet - eine Tatsache, der auch Luxemburger Sicherheitskräfte (im Bild die Polizeispezialeinheit USP) Rechnung tragen müssen.
La redoutable ombre de la mafia albanaise
Les organisations criminelles albanaises étendent leur influence un peu partout en Europe, une évolution qui n'épargne pas le Luxembourg.

L'affaire fait partie de l'histoire de l'immigration luxembourgeoise. Pour la plupart des habitants du pays, cette immigration n'a été visible qu'alors que, au début des années 90, il semblait y avoir un restaurant chinois dans chaque petit village du Luxembourg. Et, que l'offre dépassait très nettement la demande.

Un système boule de neige comme aucun autre 

Les premiers restaurants proposant de la cuisine chinoise font leur apparition au Grand-Duché à la fin des années 1970 et la culture culinaire chinoise touche la corde sensible des autochtones. Le succès des restaurants se propage à petite échelle en Chine et incite davantage de personnes à tenter leur chance au Luxembourg. Dans un premier temps, à cette époque, un restaurateur peut demander six permis de séjour par établissement : trois pour la cuisine, trois pour le service en salle. Plus tard, le nombre total sera réduit à trois par le gouvernement. 

Celui qui a travaillé trois ans dans un restaurant peut alors ouvrir le sien. Il s'ensuit une migration en chaîne, un système boule de neige qui génère des dépendances. Tandis que les premiers exploitants de restaurants chinois font d'abord venir des membres de leur famille et des amis de Chine au Luxembourg, l'argent entre bientôt en jeu. Et, là où il est possible de faire de l'argent à grande échelle, les personnages sombres ne restent pas longtemps à l'écart. 

Le procès de la triade 14K, en première instance en 2006 et en deuxième instance en 2008, s'était déroulé sous des conditions de sécurité très strictes.
Le procès de la triade 14K, en première instance en 2006 et en deuxième instance en 2008, s'était déroulé sous des conditions de sécurité très strictes.
Photo: Marc Wilwert/LW-Archives

Le procès qui résulte d'une fusillade à Mamer le 21 janvier 2003 les met en lumière. Pour la première fois, des personnes concernées se confient à la police et il s'avère que la «société noire», comme les Chinois appellent la mafia de leur pays, contrôle la gastronomie chinoise sur quasiment tout le territoire. Le procès le montre sans équivoque. Le parrain local, un restaurateur de Senningerberg, remplit tous les clichés. Comme l'explique le procès, il mène ses affaires depuis le terrain de golf de Canach, où il passe le plus clair de son temps. Lors de discussions d'affaires au restaurant, une arme est posée sur la table et, en tant que «grand-oncle», il reçoit en cadeau des enveloppes rouges pleines d'argent de la part de dizaines de familles à l'occasion du Nouvel An chinois et de son anniversaire. 

Une période dorée pour les collecteurs d'argent 

La procédure de la triade est simple. Celui qui veut ouvrir un restaurant doit payer 1.000.000 de francs luxembourgeois. Cela représente aujourd'hui 25.000 euros, mais au milieu des années 1990, c'était une petite fortune. Mais ce n'est pas tout : il faut acheter des collaborateurs à la mafia — plus leur statut est légal, plus le prix est élevé. Pour un employé avec un permis de séjour, il faut compter 500.000 francs - 12.500 euros. 


Die Polizei reagiert mit verstärkter Präsenz auf die Ankunft der Bandidos im Bahnhofsviertel. Bei der Einweihungsfeier des Clublokals am 23. April gab es sowohl ein sichtbares als auch ein nicht sichtbares Aufgebot.
Les Bandidos luxembourgeois dans l'ombre des gangs belges
La police n'a pas pris à la légère l'arrivée des Bandidos, il y a deux semaines, dans le quartier de la gare de la capitale. Et ce n'est pas sans raison.

Et, ce n'est pas fini : les produits chinois de base ainsi que l'équipement du restaurant devaient être achetés à des commerçants désignés à Anvers. Si les affaires marchaient bien, des demandes de protection venaient s'y ajouter — avec des menaces contre la famille. Et, le programme des loisirs pour les hommes chinois qui arrivaient au Grand-Duché seuls et sans connaissances linguistiques était également organisé par la mafia. Point fort : les jeux de hasard illégaux. Et ceux qui n'avaient pas de chance au jeu, que ce soit au Mah-jong ou dans les casinos légaux, surtout de l'autre côté de la frontière belge, on leur prêtait de l'argent. «Peut-être que la chance te sourira demain», aurait été la formule préférée du «grand-oncle» autoproclamé, Fuk Yin W., à cet égard. 

Finalement ce n'est pas tant la chance qui attend les joueurs, mais des collecteurs de dettes sans scrupules, avec un penchant pour une violence sans limites — ainsi que la menace d'être emmené aux Pays-Bas chez des bourreaux encore pires et un retour incertain. Le taux d'intérêt de la dette est de 10%... par semaine. Un cas est documenté au tribunal, où 10.000 euros empruntés se transforment en dette de 441.000 euros en quelques semaines. La famille du débiteur doit vendre tous ses biens pour se libérer des griffes de la mafia. 

En quelques semaines, un emprunt de 10.000 euros se transforme en une dette de 441.000 euros. 

C'est ce qu'a essayé de faire le gérant du restaurant de Mamer, non sans conséquences. Dès l'ouverture de son premier restaurant à Lamadelaine, il a reçu la visite de la «société noire». Les hommes se plaignaient entre autres que son restaurant était trop proche d'un autre à Pétange. De plus, ils souhaitaient s'emparer d'un de ses employés qui s'était avéré polyglotte. La nuit suivante, l'employé de cuisine disparaissait pour se soustraire aux griffes de la mafia. 

L'épreuve de force à l'ombre du dragon 

Lorsque le restaurateur ouvre ensuite son nouveau restaurant «The Golden Dragon» au rond-point de Mamer, les hommes sont à nouveau sur le pied de guerre. Ils le forcent à monter dans leur voiture, l'emmènent chez le «grand-oncle», à qui il doit immédiatement apporter une enveloppe contenant au moins 5.000 euros en guise de cadeau d'invité. Dans le restaurant de ce dernier à Senningerberg, la «Grande Muraille de Chine», il est passé à tabac. 


5 homicides passent sous les radars chaque année
C'est la ministre de la Justice Sam Tanson (déi Gréng) qui dresse ce constat inquiétant en évoquant le nombre d'homicides qui passent pour des morts naturelles.

Outre le cadeau pour le parrain Fuk Yin W., il doit également payer les frais de voyage et de séjour de ces hommes venus d'Anvers qui le brutalisent sur son ordre. Plus tard, alors qu'il a vendu sa voiture et épuisé toutes ses économies pour s'acquitter de sa prétendue dette, les deux hommes réapparaissent à Mamer. Nous sommes le 21 janvier 2003 et cette fois-ci, il s'agit d'une dette de 10.000 euros de son beau-frère qu'il doit reprendre. Le gérant du restaurant est désespéré et lorsqu'il veut se détourner des hommes, ceux-ci pointent leurs pistolets sur lui. Il tente de s'emparer de l'arme de l'un d'eux. 

Lorsque la police arrive sur place, la situation est totalement confuse. Un homme tente de s'enfuir, un autre est à terre avec une blessure par balle. Aucune arme à feu n'est retrouvée sur place.
Lorsque la police arrive sur place, la situation est totalement confuse. Un homme tente de s'enfuir, un autre est à terre avec une blessure par balle. Aucune arme à feu n'est retrouvée sur place.
Photo: Guy Wolff/LW-Archives

Dans la bagarre, un coup de feu part. Et atteint l'autre gangster : Yeon Choy Teoh, une figure du milieu criminel anversois. Il est notamment responsable du business des parties de Mah-jong. A ce moment-là, la police belge avait déjà mis son téléphone sur écoute car Teoh est déjà soupçonné d'être un tueur à gages des triades. L'autre gangster parvient à s'enfuir et, avant que la police n'arrive sur place, il semble avoir réussi à remettre les armes à un chauffeur qui attendait sur le parking. Celles-ci ne seront jamais retrouvées. 

Un médecin urgentiste, qui arrive sur les lieux quelques minutes seulement après le coup de feu, sauve la vie de Teoh. La balle a effleuré le ventricule de son cœur. Le gérant du «Golden Dragon» est par la suite la première personne concernée à se confier à la police - quelques autres suivent son exemple. Mais presque personne ne veut signer ses déclarations, et encore moins les répéter au tribunal. Le procès qui suivra rendra public le mode opératoire de la mafia chinoise et sera largement relayé par la presse luxembourgeoise. 

Une mafia qui n'existe pas 

La défense fait témoigner 35 restaurateurs qui, pour la plupart, déclarent n'avoir jamais entendu parler de la mafia chinoise au Luxembourg. Les deux racketteurs désignent le propriétaire du restaurant comme étant un agresseur armé et un tireur.

Et pourtant, trois des quatre accusés sont finalement condamnés de manière définitive. Fuk Yin W., le parrain, déjà condamné pour trafic de drogue et possession de deux kilos d'héroïne, écope de quinze ans de prison - contre vingt en première instance. Le frère cadet de ce dernier, qui avait été condamné à sept ans par la chambre criminelle, est acquitté par la cour d'appel. La peine de Yeon Choy Teoh est également ramenée de 18 à 12 ans. Pour son compagnon, dont l'arme a tiré le coup de feu et qui aurait par ailleurs été le bras droit du parrain, la peine est la même que pour son chef : 15 ans de prison. 

Sur les quatre prévenus, un seul avait été acquitté en appel. Pour les trois autres, la peine de prison avait été considérablement réduite.
Sur les quatre prévenus, un seul avait été acquitté en appel. Pour les trois autres, la peine de prison avait été considérablement réduite.
Photo: Guy Jallay / LW-Archives

Bien qu'il soit plus qu'évident lors du procès à quel point la mafia chinoise est profondément ancrée au Luxembourg et à quel point la «société noire» tient ses compatriotes comme une pieuvre, les politiques s'efforcent de minimiser le phénomène. Cela apparaît particulièrement clairement aujourd'hui dans la réponse du ministre de la Justice de l'époque, Luc Frieden (CSV), à une question parlementaire posée dans ce contexte : «Hormis quelques cas individuels isolés, le gouvernement ne dispose pas d'informations permettant de conclure à la présence d'une mafia chinoise au Luxembourg». 


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Un homejacker arrêté après neuf ans en Serbie
Après un homejacking en 2013 à Belair, Izet Ajdinovic avait des espoirs légitimes de s'en sortir impunément. Mais il semble que les choses se soient passées différemment.

Selon les informations du Luxemburger Wort, quelque temps après il existe toutefois un rapport de situation de la police judiciaire, adressé à la justice, à l'administration et au gouvernement, qui décrit dans les moindres détails cette même organisation criminelle et ses activités au Grand-Duché. La rédaction n'a toutefois pas réussi à obtenir un aperçu de ce rapport vieux de près de 15 ans. 

La mafia chinoise en 2022 

Aujourd'hui, il est difficile d'évaluer l'influence résiduelle de la mafia chinoise au Luxembourg. Les récits de visites de personnages peu recommandables dans des restaurants de cuisine asiatique persistent. Pourtant il n'y a plus eu d'incidents sanglants depuis Mamer. Du moins, aucun n'a été rendu public. Le restaurant du parrain, autrefois discret, situé entre Findel et Senningerberg, au bord de la N1, entre une station-service et un hôtel, a été rasé. Aujourd'hui, il abrite des bureaux. 

En outre, un autre aspect pourrait également plaider en faveur d'une perte de pouvoir et d'influence de la Triade au Grand-Duché. La mafia faisait surtout des nouveaux arrivants sans défense et complètement à sa merci des victimes faciles. Des personnes qui ne parlaient aucune des langues nationales et qui n'avaient aucun contact en dehors de leur communauté. Plus de 30 ans plus tard, la plupart d'entre eux ont des enfants qui ont grandi au Luxembourg, ont suivi le système scolaire, ont pu construire leur propre vie et sont parfaitement intégrés dans la société. Il est donc bien plus difficile pour les sbires de la «société noire» de prendre pied. 

C'est avec cette photo que les enquêteurs ciblés ont recherché Yeon Choy "Suzuki" Teoh. Il y a quelques mois, il a pu être identifié et localisé en Malaisie. Le Luxembourg négocie à présent avec les autorités locales.
C'est avec cette photo que les enquêteurs ciblés ont recherché Yeon Choy "Suzuki" Teoh. Il y a quelques mois, il a pu être identifié et localisé en Malaisie. Le Luxembourg négocie à présent avec les autorités locales.
Photo: eumostwanted.eu


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