Changer d'édition

«Il faut parler de la guerre ouvertement avec les enfants»
Luxembourg 9 min. 28.03.2022
Salima Aarab

«Il faut parler de la guerre ouvertement avec les enfants»

Les enfants peuvent passer beaucoup de temps sur leurs écrans, et être exposés à des images particulièrement difficiles du conflit russo-ukrainien.
Salima Aarab

«Il faut parler de la guerre ouvertement avec les enfants»

Les enfants peuvent passer beaucoup de temps sur leurs écrans, et être exposés à des images particulièrement difficiles du conflit russo-ukrainien.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 9 min. 28.03.2022
Salima Aarab

«Il faut parler de la guerre ouvertement avec les enfants»

Laura BANNIER
Laura BANNIER
Plutôt que de cacher ou de minimiser le conflit armé russo-ukrainien à leur enfant, les parents doivent essayer d'avoir des conversations sur la guerre avec les plus jeunes. La pédopsychiatre Salima Aarab détaille les bonnes pratiques.

Alors que le conflit s'installe dans la durée et que les premiers réfugiés affluent au Luxembourg, les tout-petits se retrouvent confrontés, au même titre que les adultes, à un flot incessant d'informations entourant la guerre en Ukraine. Des nouvelles qui ne sont parfois pas adaptées à leur âge, et peuvent choquer, en particulier sur les réseaux sociaux.


Join Nataša on her discovery of Luxembourg or Eloïse and her beautifully photographed gluten-free recipes
«Les jeunes ont peur de cette guerre et ont besoin d'explications»
Comment parler de la guerre en Ukraine aux plus jeunes générations? Le Centre pour l’éducation à la citoyenneté mène un projet de sensibilisation auprès des écoles.

Médecin spécialiste en pédopsychiatrie, le docteur Salima Aarab estime qu'il est inutile de mentir aux enfants. La psychothérapeute du Service national de psychiatrie juvénile aux Hôpitaux Robert Schuman est spécialisée dans les traumatismes. Elle revient sur les comportements à adapter face aux plus jeunes, qui peuvent se poser beaucoup de questions face à ces images de guerre.

Le conflit dure désormais depuis un mois et les enfants sont loin d'être imperméables à l'information. Comment aborder le sujet de la guerre en Ukraine avec les tout-petits?

Salima Aarab: «Cela dépend de l'âge, bien sûr. Je pense que les adolescents ont naturellement accès à beaucoup d'informations via internet, les réseaux sociaux et les journaux, mais c'est quand même important pour les parents d'en parler avec eux pour pouvoir recadrer quelles infos ils ont. On sait que sur les réseaux sociaux, tout n'est pas toujours juste, il y a beaucoup de désinformation


Russian army military vehicles are seen in Armyansk, Crimea, on February 25, 2022. - Ukrainian forces fought off Russian invaders in the streets of the capital Kyiv on February 25, 2022, as President Volodymyr Zelensky accused Moscow of targeting civilians and called for more international sanctions. Pre-dawn blasts in Kyiv set off a second day of violence after Russian President Vladimir Putin defied Western warnings to unleash a full-scale invasion on on February 24, 2022, that quickly claimed dozens of lives and displaced at least 100,000 people. (Photo by STRINGER / AFP)
Retour sur un mois de conflit en vingt dates clés
Les combats se succèdent, les déclarations s'accumulent et les sanctions se multiplient. Depuis un mois, les forces russes mènent sans relâche une guerre contre l'Ukraine.

Il y a aussi beaucoup d'informations et d'images qui sont difficiles à regarder, en particulier sur TikTok. Des vidéos sont publiées auxquelles les ados ont accès, qui sont beaucoup plus difficiles que les images qui peuvent être montrées dans les journaux télévisés. Voir des personnes mortes, par exemple, peut provoquer des traumatismes chez les jeunes, même s'ils ne sont pas directement concernés par la guerre. 

C'est pour ça qu'il est important de parler de ce que les enfants voient, mais également de leur consommation. Est-ce que ça fait sens de voir autant d'informations? Est-ce qu'il est possible de réduire cette consommation? Quelles sont les bonnes sources à consulter? En même temps, lorsque l'on en parle, en tant qu'adulte, il est important d'analyser sa propre position par rapport à tout ça. Est-ce qu'on est effrayé par les informations? Est-ce que je suis tout le temps en train de consulter les médias? Comment les parents gèrent ça à leur échelle? Les parents eux-mêmes doivent tenir cette réflexion car  ils peuvent être sujets à l'anxiété et la transmettre. Il est aussi important de parler ouvertement, honnêtement, avec les enfants et les adolescents. Si les adultes ont peur, si c'est difficile, il faut le dire et voir comment gérer cette situation ensemble.

Donc en tant que parent, inutile de minimiser, de mentir, voire essayer de cacher les atrocités de la guerre à son enfant?

«Surtout pour les adolescents, ils comprennent tout, ils voient tout, donc ce n'est pas possible de cacher ce qu'il se passe en Ukraine. Tout est sur les réseaux sociaux, ils ont toutes les informations à l'école, avec leurs amis. Donc il est très important que les parents fassent partie de la discussion, et donc de ne pas nier la situation.


Les jeunes Luxembourgeois ne lâchent plus leur téléphone
A l'âge de 12 ans, ils sont 80% à posséder un smartphone. Les jeunes résidents luxembourgeois sont accros à leur téléphone portable, et passent en moyenne trois heures par jour à le consulter, selon un rapport.

Avec les plus jeunes, c'est différent. Maintenant, ça fait un mois, on a pu s'adapter à la situation. Ce n'est plus comme pendant les premiers jours où tout le monde était en état de choc. Il faut donc montrer aux plus jeunes comment on gère ces infos négatives, cette angoisse. Focaliser la discussion sur les choses positives qui peuvent être faites comme apporter de l'aide aux réfugiés, faire des dons, s'exprimer de manière créative. 

Pour les jeunes enfants, il est également primordial d'utiliser des supports adaptés à leur âge. Il existe des journaux télévisés et des sites internet spécialisés, qui présentent les informations spécialement pour les tout-petits. Ce serait même bien que le parent consulte ces sites avec l'enfant, de cette manière, les choses sont dites avec les bons mots, et on peut ensuite en discuter ensemble. Si les enfants veulent en parler, il ne faut pas les en empêcher et écouter ce qu'ils ont à dire, tout en gardant à l'esprit que le conflit armé ne doit pas devenir l'unique sujet de conversation.

La pédopsychiatre Salima Aarab travaille principalement avec des adolescents âgés de 13 à 18 ans.
La pédopsychiatre Salima Aarab travaille principalement avec des adolescents âgés de 13 à 18 ans.
Photo: Laura Bannier

Aujourd'hui, tous les enfants ont entendu parler de la guerre en Ukraine. Il ne faut pas hésiter à leur demander ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu, ce qu'ils en ont pensé. Car en demandant ce qu'ils savent, on peut avoir leur opinion sur les choses. Car des fois, ils angoissent, car ils ont vu certaines choses difficiles, des fake news, ils peuvent en faire des cauchemars, avoir peur.

Vous évoquiez que ces images peuvent provoquer des traumatismes chez les plus jeunes. En tant que parent, comment reconnaître que son enfant a été victime d'un traumatisme en regardant des images ou en lisant des informations?

«Si les adultes sont déstabilisés, les enfants peuvent l'être également. Les parents peuvent le remarquer par un changement brutal de comportement, si l'enfant est beaucoup plus calme que d'habitude, qu'il a du mal à bien dormir, qu'il fait des cauchemars, qu'il refait pipi au lit s'il est petit, qu'il a peur de s'éloigner des parents, qu'il n'a plus envie de jouer, ou plus d'appétit... Là ce sont des signes que quelque chose ne va pas.


Ukrainian evacuees walk at the Ukrainian-Romanian border in Siret, northern Romania, on March 16, 2022. - More than three million people have fled Ukraine since the start of the invasion, the UN migration agency IOM says. Around half are minors, says the UN children's agency. (Photo by Armend NIMANI / AFP)
Une offre de scolarisation adaptée aux élèves ukrainiens
Le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse met tout en œuvre pour faire face à l'augmentation inédite du nombre de primo-arrivants au Luxembourg. La voie internationale anglophone est privilégiée.

Si cela arrive, il est important encore une fois de réagir. La première étape est d'arriver à comprendre les raisons de ce changement de comportement. Ensuite, il faut rassurer l'enfant en lui disant qu'on est en sécurité. Il faut essayer de voir si c'est le comportement du parent qui a amené l'enfant à penser excessivement à la guerre en Ukraine, et voir s'il est possible de se distancier de ce sujet. Il est également important de garder une certaine normalité, une routine, d'être davantage présent pour l'enfant. Après si on voit que cela ne suffit pas ou que cela n'aide pas au bout d'un certain temps, il est possible de demander une consultation psychologique.

Dans le cadre de l'accueil des réfugiés, quelles seraient les recommandations pour les foyers avec des enfants qui hébergeraient des personnes fuyant la guerre?

«Cela peut perturber l'équilibre de la famille, le risque est là, dès qu'une nouvelle personne arrive. La première chose est de voir si les enfants et les adolescents sont d'accord avec l'accueil de réfugiés au sein de leur foyer. Il est important d'en parler en famille, d'avoir l'avis de tout le monde et de le respecter, en particulier celui des enfants plus âgés.  Si tout le monde est d'accord, cela évite les situations de jalousie. 

Le plus important pour les enfants réfugiés au Luxembourg sera de retrouver une certaine normalité, une routine, en pouvant aller à l'école, faire quelques activités pour se distraire de toute cette expérience négative.

Salima Aarab, pédopsychiatre

Lorsque l'accueil a lieu, il est important de mettre en place et de respecter des règles claires. Il ne faut pas perdre la connexion vis-à-vis de l'enfant en gardant les habitudes et les loisirs qu'on avait avant, de garder une certaine normalité. Ce n'est peut-être pas toujours facile, mais si on ne s'occupe plus des plus jeunes, cela peut créer un manque d'attention si cela s'installe sur la durée. Tout cela dépend également de la durée du séjour. Si les réfugiés restent deux semaines, ce n'est pas la même chose que s'ils restent six mois. Enfin, il faut prendre en compte les éventuelles difficultés des enfants et des adolescents de la famille, car cela peut créer davantage de tensions. 

Plus de 3,5 millions de réfugiés ont fui l'Ukraine, tandis que la moitié des enfants du pays ont été déplacés. Certains d'entre eux sont ou seront accueillis au Luxembourg. Ces enfants vont-ils avoir besoin d'une aide psychologique spécifique?

«Ce sera un sujet très important, mais je ne pense pas que ce sera la première chose dont ils auront besoin. La plupart des enfants n'auront pas besoin d'une consultation psychologique, le plus important pour eux sera de retrouver une certaine normalité, une routine, en pouvant aller à l'école, faire quelques activités pour se distraire de toute cette expérience négative. 


«Mes enfants connaîtront cette guerre à travers moi»
Dasha Petrykova est une réfugiée ukrainienne. Depuis le 8 mars, elle présente les informations en ukrainien sur Radio ARA. Un moyen de soutenir l'intégration de la communauté ukrainienne qui est arrivée - et arrive - dans le pays.

Le point de vigilance sera, à mon avis, au niveau des mères, qui seront fatalement encore beaucoup dans la guerre. Elles risquent d'être beaucoup sur les écrans, préoccupées de savoir comment vont les pères. Ça, je le vois comme un risque, car les enfants pourront avoir plus de difficultés à se distancier de cette guerre et à s'intégrer dans la vie ici. Sachant que leur père sera peut-être encore là-bas, donc l'enfant ressentira le manque et se fera évidemment du souci. Les organisations, comme Caritas et la Croix-Rouge, qui ont beaucoup de connaissances dans l'accueil des réfugiés, seront de bonnes ressources pour venir en aide à ces personnes.

Quels seront, selon vous, les challenges des prochains mois?

«Le nombre de réfugiés accueillis sera conséquent dans le cadre de ce conflit, ce qui risque de poser des challenges pour notre gouvernement en termes d'organisation, pour les traducteurs par exemple, mais également pour le logement. Je suis quelques familles de réfugiés qui ont habité dans des logements trop petits, ce qui a créé, avec la durée, des problèmes psychiques, car les enfants peuvent être dans des logements qui ne sont pas adaptés pour eux, ou éprouver un manque de sécurité.

Ce dernier point ne sera en revanche pas un problème pour les Ukrainiens, puisqu'un statut de réfugié va pouvoir leur être accordé rapidement. Ils vont pouvoir travailler, c'est quelque chose de très bénéfique car pour d'autres réfugiés ce n'était pas le cas et cette incertitude apportait beaucoup de problèmes, ce qui peut créer ou empirer des troubles psychiques. L'autre risque est également une injustice ressentie par les réfugiés d'autres nationalités qui sont déjà présents.»

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Nicolas Zharov, président de l'association LUkraine, dit vouloir se mobiliser jusqu'au bout pour soutenir l'Ukraine. Après trois mois de conflit, il dénonce aussi les dysfonctionnements de l'Etat luxembourgeois dans le cadre de l'aide aux réfugiés venant d'Ukraine.
Rassemblement devant l'ambassade de Russie
Ce jeudi en début de soirée, la branche luxembourgeoise d'Amnesty International avait appelé à un rassemblement devant l'ambassade de Russie contre la guerre en Ukraine.
Politik, vor der russischen Botschaft, Ukraine-Krieg, Kundgebung  Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
Associations, municipalités, ONG... Les appels aux dons se multiplient dans la Grande Région, permettant à chaque habitant qui le souhaite d'apporter de l'aide aux réfugiés ukrainiens qui fuient la guerre.
Volunteers collect and pack household necessities to be sent to Ukraine at the De Rooy transport company in Eindhoven, on March 1, 2022. - More than 660,000 refugees have fled the conflict in Ukraine to seek shelter in neighbouring countries, the UN Refugee Agency said on March 1, 2022. (Photo by ROB ENGELAAR / ANP / AFP) / Netherlands OUT