Changer d'édition

«Il faut mener une politique plus propice aux familles avec des enfants»
Luxembourg 8 min. 12.04.2016 Cet article est archivé
L'«Almanach Caritas» sur la situation sociale au Luxembourg

«Il faut mener une politique plus propice aux familles avec des enfants»

Caritas Luxembourg relève que les plus touchés par les questions de pauvreté et donc d'inégalités, ce sont les jeunes, les étrangers et les familles avec des enfants.
L'«Almanach Caritas» sur la situation sociale au Luxembourg

«Il faut mener une politique plus propice aux familles avec des enfants»

Caritas Luxembourg relève que les plus touchés par les questions de pauvreté et donc d'inégalités, ce sont les jeunes, les étrangers et les familles avec des enfants.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 8 min. 12.04.2016 Cet article est archivé
L'«Almanach Caritas» sur la situation sociale au Luxembourg

«Il faut mener une politique plus propice aux familles avec des enfants»

Maurice FICK
Maurice FICK
Juste avant le discours sur l'état de la Nation très attendu de Xavier Bettel le 26 avril, Caritas Luxembourg publie son «Almanach social 2016» qui en dit long sur les inégalités sociales au Luxembourg. Robert Urbé, porte-parole de Caritas, estime que les décisions politiques «vont dans la bonne direction mais elles ne vont pas au bout». Interview.

Propos recueillis par Maurice Fick

Juste avant le discours sur l'état de la Nation très attendu de Xavier Bettel le mardi 26 avril 2016, Caritas Luxembourg publie son «Almanach social 2016» qui en dit long sur les inégalités sociales au Luxembourg. Robert Urbé, porte-parole de Caritas, estime que les décisions politiques «vont dans la bonne direction mais elles ne vont pas au bout». Interview.

Le grand thème de l'annuaire Caritas sur la situation sociale du Luxembourg sont les inégalités. Lesquelles sont prises sous la loupe et quels sont vos constats?

«Nous avons pris sous la loupe les inégalités en prise avec le système d'éducation. A commencer par la petite enfance et donc la garde des enfants et l'éducation précoce. Mais aussi les questions qui touchent les jeunes. Le nombre d'adolescents qui quittent prématurément l'école grimpe à nouveau au Luxembourg. Et ce sont eux qui se retrouvent avec moins de chances sur le marché du travail. Il y a évidemment la question de la santé: l'accès aux soins de santé est inégal. On le remarque, de la façon la plus frappante, en observant les sans-abris dans nos rues. Ils ont tous des dents qui ne sont pas saines, manquantes ou noires. C'est un phénomène très répandu et très connu.

Robert Urbé: «Les décisions politiques qui ont été prises vont, de principe, dans la bonne direction mais elles ne vont pas assez loin, pas au bout. »
Robert Urbé: «Les décisions politiques qui ont été prises vont, de principe, dans la bonne direction mais elles ne vont pas assez loin, pas au bout. »
Photo: Chris Karaba

Nous avons de grandes inégalités si l'on considère les différentes couches de la population. Les plus touchés par des questions de pauvreté et donc d'inégalités, ce sont d'une part les familles avec des enfants -à comparer avec des familles sans enfant- les jeunes, si on les compare avec les personnes les plus âgées qui ont moins de problèmes et les étrangers, en relation avec les autochtones. Pour les étrangers le risque de pauvreté est trois fois plus élevé que pour les Luxembourgeois. Enfin ceux qui ont une bonne éducation sont beaucoup moins (trois fois pour être précis) touchés que ceux qui sortent de l'école sans diplôme.»

En un an le gouvernement Bettel est-il parvenu à réduire les inégalités sociales au Luxembourg ou est-ce le contraire?

«Le voir dans les statistiques (tout le 3e volet de l'Almanach y est consacré, ndlr) c'est impossible. Pour cela il faut regarder les statistiques sur une plus longue période. A vrai dire, les indicateurs d'inégalités sont moins élevés en 2014 qu'en 2013. Ça allait mieux. Mais, faute de chiffres plus récents, on ne peut rien dire sur ce qui s'est passé entre l'année dernière et aujourd'hui.

Cependant en analysant et en commentant les décisions politiques qui ont été prises, nous disons de manière générale que la plupart des ces décisions politiques vont, de principe, dans la bonne direction mais elles ne vont pas assez loin, pas au bout.

Un exemple concret est la diminution d'impôt prévu dans la nouvelle réforme fiscale. Elle ne touche pas seulement ceux qui bénéficient des revenus les plus bas mais aussi ceux qui ont un revenu de 35.000 euros par mois. Donc on trouve apparemment au niveau du gouvernement que ceux qui ont un revenu de 35.000 euros par mois ont encore besoin d'un allègement fiscal. Ça à notre avis, ce n'est pas du tout la bonne voie! Parce que c'est un déchet fiscal pour l'Etat qu'on aurait mieux investi en allégeant davantage le joug de l'impôt pour ceux qui sont en bas de l'échelle. Et pas pour celui qui touche 35.000 euros par mois. Avoir un allègement fiscal de 100 euros ça ne lui fait rien en fait. C'est une question électorale».

Comment jugez-vous la réforme fiscale?

«En gros: c'est la bonne direction. Mais dans certains cas on est allé trop loin et dans d'autres cas, le gouvernement n'est pas allé assez loin. Le cas des 35.000 euros est l'exemple-type où on est allé trop loin. Alors que sur la question du crédit d'impôt pour les monoparentaux on n'est pas allé assez loin. Il a été doublé. En soi, c'est une bonne mesure mais pour aider vraiment, on aurait dû beaucoup plus que doubler le crédit d'impôt ou bien ajouter d'autres mesures car on ne peut pas nécessairement tout faire via une seule mesure.

Robert Urbé: «Si on veut sortir ne serait-ce que la moitié des familles monoparentales de la pauvreté, il faudrait investir 350 euros par famille monoparentale par mois au lieu des 62,50 euros.»
Robert Urbé: «Si on veut sortir ne serait-ce que la moitié des familles monoparentales de la pauvreté, il faudrait investir 350 euros par famille monoparentale par mois au lieu des 62,50 euros.»
Photo: Chris Karaba

Le doublement du crédit d'impôt représente 750 euros de plus par an. Ce qui nous donne 62,50 euros par mois. C'est le «plus» de revenu que les familles monoparentales peuvent recevoir via cette réforme fiscale. Si on veut sortir ne serait-ce que la moitié des familles monoparentales de la pauvreté (44,6% des familles monoparentales étaient en dessous du risque de pauvreté en 2014) il faudrait investir 350 euros par famille monoparentale par mois... au lieu des 62,50 euros. Ça montre combien ce doublement du crédit d'impôt n'est pas suffisant, même pour sortir ces familles de la pauvreté. C'est un chiffre établi, pas une estimation.

Il n'y a pas que le crédit d'impôt pour y parvenir. En donnant des allocations familiales plus élevées par exemple, on parviendrait au même effet. Mais le gouvernement veut précisément réduire les allocations familiales pour le 2e et 3e enfant. Il va dans l'autre direction. Réformer le RMG (Revenu minimum garanti) dans lequel il est prévu de revoir à la hausse le montant alloué aux enfants -comme stipulé dans le Programme gouvernemental-  ça pourrait aussi aider ces familles. Aujourd'hui dans une famille qui est au RMG, l'enfant compte pour environ 10% d'un adulte. Ce qui est très peu. Normalement on calcule avec 30%.»

Que nous dit l'annuaire Caritas 2016 sur l'incontournable question des réfugiés et de leur intégration au Luxembourg? Ça se passe plutôt bien ou pas?

«Question difficile. D'abord le Luxembourg fait partie de l'Europe. C'est-à-dire que nous sommes tributaires des décisions de l'Europe en matière de réfugiés. Et c'est clair que nous sommes très mécontents sur ce qui se passe à ce niveau. La répartition des réfugiés qui sont arrivés en Grèce et en Italie, ça ne fonctionne pas comme cela avait été dit. Même au Luxembourg, on avait promis d'en accueillir quelques centaines et on en a pris une soixantaine seulement. Maintenant on a une nouvelle annonce d'en accueillir 500, on verra ce que ça va donner.

Fermer les frontières et ne pas laisser entrer les réfugiés n'est pas seulement une mauvaise réaction mais c'est aussi contre le droit international parce que chaque réfugié a le droit de poser sa demande d'asile et par la fermeture des frontières on leur prend ce droit. Nous déplorons cette attitude européenne qui aura en fin de compte pour résultats que les gens vont chercher d'autres voies pour arriver en Europe, vont payer plus cher d'une part les passeurs et d'autre part, de leur vie, sans que le problème soit résolu.

Quant à l'intégration on n'y est pas encore. La plupart des réfugiés qui sont arrivés au Luxembourg sont encore dans des foyers spéciaux -Caritas accueille aux alentours de 400 personnes- et vont poser leur demande d'asile. C'est seulement après que cette demande sera reçue positivement et qu'ils obtiendront le statut de réfugié, que se posera seulement la question de l'intégration. On n'en est pas encore là mais ça va arriver dans les mois prochains puisque le gouvernement a déjà annoncé qu'une bonne partie de ces gens vont probablement recevoir le statut de réfugié.

Se posera alors la question de leur intégration au niveau du logement -déjà pas facile au Luxembourg et encore plus pour les réfugiés- l'intégration par le travail, avec les problèmes de langues et de reconnaissance de diplômes parce que parmi ceux qui sont venus, il y a souvent des diplômés, et l'éducation. C'est probablement le point le plus facile parce que dans les foyers on organise  déjà actuellement l'éducation pour les enfants qui ne fréquentent pas l'école normale mais qui reçoivent leurs éducation dans des classes spéciales qui fonctionnent à l'intérieur des foyers. Après un certain temps, ils pourront fréquenter l'école normale».

Quel message passeriez-vous au Premier ministre avant son discours sur l'état de la Nation?

«Il faut mener une politique plus propice aux familles avec des enfants. Parce que c'est là que le bât blesse et où on voit les plus grandes inégalités, le plus haut risque de pauvreté. C'est là qu'une action forte du gouvernement serait nécessaire. Malheureusement jusqu'ici, nous constatons plutôt le contraire. C'est-à-dire que c'est plutôt un affaiblissement des familles qui se produit alors qu'un soutien poussé serait de mise.»

L'«Almanach social 2016» de Caritas Luxembourg (446 pages) est disponible dans toutes les bonnes librairies à 19,50 euros ou directement sur le site internet de Caritas Luxembourg via un formulaire.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

François Dubet était au Luxembourg ce lundi pour parler des dimensions cachées de l'inégalité. Des disproportions de plus en plus criantes mesurées par le Statec que le sociologue et auteur français décortique ici.
Lok , Luxemburg Stadt , Bevölkerung , Demografie , Grand Rue , Foto:Guy Jallay/Luxembuzrger Wort
Avec moins de 2013 euros par mois, 105.000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté au Luxembourg. Le nouvel état social dressé par le Statec révèle que le taux de pauvreté n'a pas augmenté l'an passé. Par contre, l'écart entre les plus riches et les plus pauvres grandit.
Dix pour cent de la population touche moins de 979 euros par mois au Luxembourg.
Ces dernières années, le Premier ministre Xavier Bettel souligne régulièrement que le pays fait mieux qu'en 2013. Que peut-on attendre du discours de ce mardi? Au moins l'honnêteté d'admettre que cela ne s'applique pas de la même manière à tout le monde et que la question de la justice sociale est de toute urgence à l'ordre du jour.
Dans un mois entrera en vigueur la réforme des prestations familiales votée cette semaine à la Chambre des députés. Désormais un montant unique de 265 euros/mois sera versé par enfant. Boni y compris. La nouvelle Caisse pour l'avenir des enfants (CAE) enverra un courrier individualisé à tous les parents fin juillet.
Les nouvelles mesures ne concernent que les enfants nés après le 1er août 2016. Ceux qui bénéficient déjà des allocations familiales et du boni pour enfant continueront à toucher les mêmes montants.
Mesure politique phare du gouvernement Bettel, la réforme fiscale visant d'avantage d'équité sociale a été dévoilée ce lundi au château de Senningen. Elle favorise ceux qui gagnent moins, vivent seuls avec des enfants à charge, ceux qui débutent leur vie professionnelle, la classe moyenne mais aussi la compétitivité des entreprises. Le point sur les nouvelles mesures.
Pressekonferenz Steierreform Ch�teau de Senningen, Xavier Bettel, Pierre Gramegna, Etienne Schneider, Felix Braz, a Senningen, le 29 Fevrier 2016. Photo: Chris Karaba
La pauvreté des enfants a augmenté dans 23 pays entre 2008 et 2012. Au Luxembourg, elle touchait auparavant un enfant sur cinq, elle touche désormais plus d'un enfant sur quatre. En quatre ans, 2,6 millions d’enfants sont tombés sous le seuil de pauvreté dans les pays riches, ainsi que l'indique le dernier rapport de l'organisation.