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«Il faut éviter la guerre des talents»
Luxembourg 1 10 min. 01.06.2022 Cet article est archivé
Economie

«Il faut éviter la guerre des talents»

Pour beaucoup de frontaliers, Thionville marque le début du chemin de croix.
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«Il faut éviter la guerre des talents»

Pour beaucoup de frontaliers, Thionville marque le début du chemin de croix.
Photo: Lex Kleren
Luxembourg 1 10 min. 01.06.2022 Cet article est archivé
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«Il faut éviter la guerre des talents»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Economiste chez Idea, think tank associé à la Chambre de commerce de Luxembourg, Vincent Hein vante la résilience de l'économie luxembourgeoise malgré la crise, mais reste toutefois prudent et assure que «la partie n'est pas gagnée.»

Après une première partie d'interview, publiée mardi et consacrée à l'emploi, la démographie et la Place financière, Vincent Hein (membre du comité de rédaction de la Fondation Idea) aborde dans ce second volet les questions de la mobilité (et pas uniquement celle des frontaliers), de l'immobilier mais aussi de formation commune au sein de la Grande Région pour éviter la «guerre des talents». 

Le 11 mai dernier, le ministre des Transport François Bausch (Déi Gréng) affirmait que «d'ici 2030, les frontaliers seront dans une situation complètement différente en termes de mobilité». Partagez-vous cette vision?

«La meilleure mobilité est celle que l'on n'est pas obligé de faire. Premier levier donc: aménager le territoire en délocalisant certaines activités vers des pôles secondaires dans le pays. Le deuxième levier, c'est celui dont on parle énormément maintenant depuis deux ans: le télétravail. Soit à domicile soit dans des tiers lieux. 


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Le problème de la mobilité ne se limite pas aux frontaliers... 

«C'est vrai. Quand on pense aux bouchons, on pense immédiatement à eux. Or, ils ne représentent qu'un quart de la population qui, dès le matin, prend la route. Si le parcours domicile-travail représente à peu près la moitié des trajets, le reste, c'est du transit. Par exemple, le  trajet domicile-école est un réel problème! Le fait d'avoir développé des lycées très spécialisés, ce qui dans l'absolu est très bien, a pour conséquence d'attirer de plus en plus d'étudiants au détriment des établissements de proximité.  Pour en revenir au rapport de François Bausch, je l'ai lu. Chez Idea, dans nos projections vers 2050, on réfléchit aussi à différentes priorités. A d'autres pistes...

Quelles sont-elles?

«Comme le prévoit le projet, l'investissement dans des infrastructures ferroviaires est une priorité! Le Luxembourg a tout intérêt à voir cette question de la mobilité transfrontalière se fluidifier. En 2018, il a d'ailleurs annoncé un plan de 120 millions d'euros pour cofinancer des investissements dans le ferroviaire du côté français. Faudrait-il passer la vitesse supérieure? C'est probable. On peut envisager des outils incitatifs tels que des voies dédiées sur les autoroutes/routes, des places de parking réservées, des péages pour les ''autosolistes'', la création de communautés de covoiturage dans les zones d’activités et les zones de résidence ou bien encore la possibilité de verser des primes de mobilité durable aux covoitureurs. Après, chez Idea, on estime qu'il est peut-être temps aussi d'envisager des formes un peu plus innovantes dans les déplacements urbains. A l'aide de téléphériques par exemple...  

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Y aurait-il des exemples dont il faudrait s'inspirer?

«Le Léman Express, mis en place il y a quelques mois, dans la grande région de Genève. Il s'agit d'un TER avec un très fort cadencement. C'est le fruit d'un investissement commun entre la France et la Suisse, tant au niveau des Etats que des régions. Cette réalisation facilite la mobilité dans une région qui ressemble, quand même, fortement à la nôtre. On pourrait développer ce type d'initiatives. A noter que la gestion de l'exploitation de ce Léman Express n'est pas du ressort de la SNCF ou de la société des chemins de fer suisse, mais d'une société franco-suisse créée spécialement entre ces deux acteurs. Bon, on entend parler de projet, mais pour l'instant, on n'en voit pas le bout du nez... 

 C'est dommage que ce soit des représentants de la Grande Région qui partent à Genève voir comment cela fonctionne alors que ça aurait pu être l'inverse

On vous sent quelque peu déçu, non?

«C'est dommage que ce soit des représentants de la Grande Région qui partent à Genève voir comment cela fonctionne alors que ça aurait pu être l'inverse... On manque encore de grands projets structurants qui démontreraient aux frontaliers que des choses se réalisent concrètement. 

Est-ce une question de frilosité?

«En France, les choses sont compliquées car il y a plusieurs décideurs, mais à Genève c'est aussi la même chose avec la région, les cantons, les départements et les communes. Pourtant cela s'est fait. Avant d'aboutir à ce genre de réalisation, l'Etat confédéral a lancé au début des années 2000 des appels à projets avec pour ambition de décarboner son mode de transport. Pour être éligibles à ces fonds, les projets devaient permettre d'améliorer la circulation des villes centre aux villes périphériques. Ce genre de proposition n'existe pas encore dans notre région transfrontalière. Dommage...

Dans vos réflexions, la question de l'aménagement du territoire est omniprésente. Comment voyez-vous l'avenir?

«Il faut réfléchir à des mécanismes de coopération qui facilitent la coordination avec les régions voisines afin de permettre aux zones frontalières de se développer de manière plus cohérente. C'est un défi énorme! Le 19 mai, lors de la restitution du rapport ''Luxembourg in Transition'', le ministre de l'Aménagement du territoire, Claude Turmes, a clairement dit qu'il va falloir réfléchir à la conception de ce qu'on appelle la région fonctionnelle. Cette bande où vivent la plupart des travailleurs frontaliers. 


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Et ce pour pallier l'incapacité du Luxembourg à permettre aux frontaliers qui le souhaitent de s'installer au Grand-Duché...

«Dans un délai court, c'est matériellement impossible. On a déjà du mal à faire face aux besoins actuels en raison notamment du prix élevé de l'immobilier... Dans l'absolu, si l'on part du principe que pour chaque frontalier, il y a 1,8 personne, pour les 220.000 frontaliers actuels, cela représenterait 400.000 personnes de plus à loger... Il y a ce projet Alzette-Belval où les communes françaises et luxembourgeoises réfléchissent à un aménagement concerté pour urbaniser le côté français. Il faudrait imaginer ce type d'initiative à d'autres endroits. 

 La mise en place de formations communes permettrait de lutter contre la guerre des talents à l'échelle locale.

 Le Luxembourg et ses voisins ne se sont-ils pas regardés trop longtemps davantage comme adversaires que partenaires?

«Sur le plan du développement économique, tout territoire cherche à augmenter ses emplois, son niveau de richesse, ses recettes fiscales. De ce point de vue, il existe une compétition naturelle qui ne doit pas être niée sinon on fait des discours à côté de la plaque. Dans ce cas, on fait croire qu'on va coopérer dans tous les domaines alors que non. En Lorraine, entre Metz et Nancy, il y a aussi une rivalité. Chacun voudrait attirer la nouvelle usine Tesla, le nouveau data center Google, etc. Par contre, malgré cette concurrence économique, il peut y avoir de la place pour de la coopération.  Il y a des friches en zones transfrontalières où l'on pourrait décider d'un aménagement et d'une politique d'attractivité commune. 

Un peu sur le modèle de l'aéroport de Bâle-Mulhouse?

Par exemple. Il se trouve sur le territoire français mais compte une zone douanière suisse. La TVA qui s'y applique, c'est la TVA suisse alors que les sociétés présentes dans l'aéroport sont soumises à l'impôt français... 


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Est-ce le modèle à suivre?

«Il faut s'interroger sur la valeur ajoutée de la coopération transfrontalière. Dans certains domaines, il n'y en a pas. Dans celui de la Place financière, il faudrait aligner nos systèmes de formation pour être sûr d'avoir les personnes aux bonnes compétences. Dans le domaine des matériaux innovants, on a de part et d'autre de la frontière, à la fois des industries, des sous-traitants et aussi des centres de compétences universitaires, le LIST par exemple, qui travaillent sur des thèmes très proches. C'est à creuser.

Et sur le plan écologique?

«La transition hydrogène est une thématique à la mode et j'ai l'impression que chaque territoire veut son projet qui structure son utilisation ou sa production. Pour une économie de 650.000 habitants, ce n'est pas possible, mais si l'on réfléchissait à l'échelle de la Grande Région ou de cette zone métropolitaine autour de Luxembourg qui fait 1,5 à 2 millions d'habitants, ça pourrait avoir du sens. Des projets de ce type-là gagneraient à être développés. Mais pour l'instant, ça n'existe pas. Mais si l'on fait de la prospective, il faut absolument que le projet européen se maintienne comme il est aujourd'hui, voir se développe. Si on avait des mouvements qui, demain, remettaient en cause l'intégration européenne telle qu'elle existe, le modèle serait fortement remis en question.

La langue, d'une manière générale, c'est une contrainte supplémentaire qu'on n'a peut-être pas ailleurs. Mais cela peut être aussi fort, évidemment, en matière de relations d'affaires interculturelles, etc

Vous évoquiez la nécessité d'une formation commune. A quels secteurs d'activités pensez-vous?

«On peut prendre l'exemple des infirmières. Il en manque à peu près partout en Europe. Que ce soit côté français, luxembourgeois mais aussi belge. Si demain on continue à favoriser la mobilité de ces personnes, on ne va pas régler le problème de pénurie d'un point de vue général. Il faut donc réfléchir à comment mettre en place des dispositifs de formations communes, pour inciter davantage de personnes à se former à ces métiers. Et puis, dans d'autres secteurs, la mise en place de formations communes permettrait de lutter contre la guerre des talents à l'échelle locale. 

Qui dit formation commune, dit langue commune... 

«Le premier problème de la langue pour les Luxembourgeois, c'est que cela peut encore renforcer le constat que certains font et qui est le suivant: les Luxembourgeois sont attirés par les carrières dans la fonction publique. A cet égard, ça crée une forme de répartition dans l'économie des actifs en fonction de leur background migratoire, de leur lieu de résidence ou de leur pays d'origine qui, sur le long terme, n'est pas quelque chose de forcément optimal. Il faudrait veiller à ce que le marché du travail, entre le secteur public et le secteur privé, soit réparti de manière plus harmonieuse. La langue, d'une manière générale, c'est une contrainte supplémentaire qu'on n'a peut-être pas ailleurs. Mais cela peut être aussi fort, évidemment, en matière de relations d'affaires interculturelles, etc. Je crois que ça fait partie des axes de forces du Luxembourg aussi de bien être carrefour des cultures. Ce n'est pas juste un slogan, c'est concrètement vrai.»

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