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Gilles Roth: «La cohésion sociale n'est pas en danger au Luxembourg»
Luxembourg 9 min. 16.04.2018

Gilles Roth: «La cohésion sociale n'est pas en danger au Luxembourg»

Gilles Roth: «La cohésion sociale n'est pas en danger au Luxembourg»

Photo: Lex Kleren
Luxembourg 9 min. 16.04.2018

Gilles Roth: «La cohésion sociale n'est pas en danger au Luxembourg»

Maurice FICK
Maurice FICK
Bourgmestre de Mamer depuis dix-huit ans et vice-président de la fraction CSV au Parlement, Gilles Roth est davantage tourné vers la Belgique que la France. Le député «ne voit aucun inconvénient à ce que le gouvernement luxembourgeois participe à des investissements réalisés en vue d'acheminer plus facilement des travailleurs frontaliers vers le Luxembourg. Parce que la qualité du travail fourni serait meilleure».

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Mon épouse, lorsque je l'ai rencontrée, avait 17 ans et avait la nationalité belge parce que son père était belge et sa mère luxembourgeoise et ce n'est qu'à 18 ans qu'elle a opté pour la nationalité luxembourgeoise. Je suis par ailleurs issu d'une famille de résistants de la Seconde Guerre mondiale et à l'époque mes parents n'allaient pas passer leurs vacances en Allemagne mais presque toujours en France, souvent à La Baule.

C'est la raison pour laquelle, au début des années 1970, j'ai beaucoup plus appris à connaître la France que l'Allemagne. Et bien entendu j'ai fait mes études en Belgique.

  • Parlez-nous de vos études en Belgique justement....

J'ai fait ma première année de droit au Centre universitaire à Luxembourg et je suis passé en 3e année à l'Université catholique de Louvain-la-Neuve. Je connaissais juste la Belgique à travers Knokke sur la côte belge où nous passions de petites vacances. Je fréquentais surtout des Luxembourgeois parce que les étudiants en droit belges étaient plus snobs.

J'ai retrouvé la Belgique à deux reprises après mes études: d'abord lorsque j'étais jeune fonctionnaire. De septembre 1995 à 1998 j'ai travaillé durant deux ans et demi à la représentation permanente du Luxembourg auprès de l'Union européenne et j'avais un appartement rue de Tervuren à Bruxelles. Depuis 2009, je suis également membre du parlement Benelux ce qui fait que trois fois par mois je me rends le vendredi à Bruxelles.

Gilles Roth dirige depuis dix-huit ans la commune de Mamer qui compte «plus d'un tiers des citoyens francophones».
Gilles Roth dirige depuis dix-huit ans la commune de Mamer qui compte «plus d'un tiers des citoyens francophones».
Photo: Lex Kleren
  • Utilisez-vous la langue française au quotidien?

Je l'utilise quotidiennement dans le contact avec les citoyens de la commune parce qu'il y a quand même beaucoup de citoyens francophones dans la commune de Mamer. On a 51% de citoyens non luxembourgeois et je dirais que plus d'un tiers des citoyens de Mamer sont francophones. Beaucoup d'investisseurs qui viennent me voir à la commune parlent français.

J'utilise bien entendu passivement le français pour étudier des textes de loi.

  • Et à la maison?

On ne parle que luxembourgeois.

  • Avez-vous en souvenir un film français?

La «Grande Vadrouille»! C'est une parodie sur la Seconde Guerre mondiale. A mon jeune âge, c'est-à-dire seulement trente ans après la guerre, dans les années 1970, il y avait beaucoup de parodies sur la Seconde Guerre mondiale.

  • Et un livre?

Je suis très franc: je lis rarement des livres mais surtout des magazines et des journaux pour la simple raison que je ne trouve pas le temps pour terminer un livre. En revanche, je lis beaucoup de journaux. Beaucoup d'articles sur internet. Trois à quatre fois par jour je m'informe sur les sites internet du Figaro et du Monde.

Pour Gilles Roth, le résultat du référendum «était l'expression d'une certaine souveraineté nationale chère aux Luxembourgeois».
Pour Gilles Roth, le résultat du référendum «était l'expression d'une certaine souveraineté nationale chère aux Luxembourgeois».
Photo: Lex Kleren
  • Dans vos réflexions de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

Lorsque le CSV était encore dans la majorité j'étais rapporteur de beaucoup de projets au niveau de l'adaptation fiscale et là, régulièrement j'avais des dossiers concernant des non-résidents. Beaucoup d'adaptation fiscale a dû être faite pour coller à l'évolution de la jurisprudence fiscale de la Cour de justice européenne.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il, selon vous, changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Non. J'ai lu deux raisons dans la réponse négative donnée. D'une part, c'était une certaine revanche à l'égard de la nouvelle coalition. C'était un an et demi après le début de la nouvelle coalition qui avait initié son paquet d'épargne dont les Luxembourgeois ne voulaient pas. D'autre part, c'était l'expression d'une certaine souveraineté nationale chère aux Luxembourgeois. Non pas contre les étrangers mais simplement à travers un certain esprit d'identité luxembourgeois.

Il y a un certain nombre de gens qui sont issus d'une population rurale, des gens plus âgés, qui ont une certaine peur de voir disparaître la langue et les traditions luxembourgeoises. De fait, les Luxembourgeois sont déjà minoritaires durant la journée. Beaucoup de gens plus âgés ne sont pas familiarisés avec la langue française et ne savent pas bien expliquer en français à une infirmière par exemple, leur douleur. Ils ont une certaine réticence. Ce n'est pas un esprit de clocher contre les étrangers mais plutôt une question d'intérêt personnel.

Gilles Roth: «De 6 heures du matin à 22 heures, il y a déjà beaucoup plus d'étrangers présents sur le sol luxembourgeois que de Luxembourgeois d'origine.»
Gilles Roth: «De 6 heures du matin à 22 heures, il y a déjà beaucoup plus d'étrangers présents sur le sol luxembourgeois que de Luxembourgeois d'origine.»
Photo: Lex Kleren
  • Ce référendum, finalement c'était une bonne idée ou pas?

C'était une mauvaise idée. Mais je pense que l'idée principale du référendum était, pour la coalition gouvernementale, d'imposer au CSV ses vues, notamment dans le cadre d'une réforme de la Constitution. Si la nouvelle coalition gouvernementale avait obtenu une légitimation dans le cadre de ce référendum, le CSV n'aurait pas pu bloquer une modification de la Constitution au niveau du droit de vote. C'est lié à la minorité de blocage valable au Luxembourg pour les votes concernant la modification de la Constitution: un tiers des députés peuvent bloquer le vote. La nouvelle coalition voulait imposer au CSV les points critiques c'est-à-dire le droit de vote des étrangers et la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte?

Je pense honnêtement que la cohésion sociale n'est pas en danger au Luxembourg. De 6 heures du matin à 22 heures, il y a déjà beaucoup plus d'étrangers présents sur le sol luxembourgeois que de Luxembourgeois d'origine. Dans une commune qui compte tout de même plus de la moitié de non-Luxembourgeois, je n'ai jamais rencontré de problèmes liés à des tensions entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois au cours des dix-huit dernières années. Je pense que la bonne direction est l'approche initiée par le CSV pour faciliter l'accès des étrangers à la nationalité luxembourgeoise. Les gens qui veulent vraiment acquérir la nationalité luxembourgeoise et entendent se familiariser avec la langue luxembourgeoise, il faut leur donner le droit de vote.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C'est une richesse parce qu'on n'est pas en mesure d'occuper tous les postes de travail, qui seront créés, simplement par des Luxembourgeois d'origine ou ceux qui s'installent au pays. Et c'est un défi car il faut faire venir des gens au Luxembourg, pas seulement grâce à des salaires plus élevés mais en réduisant les contraintes qu'ils ont, pour faire quotidiennement la navette.

Quoi que disent les Luxembourgeois, j'ai du respect devant ces gens qui quittent Thionville ou Metz vers 6 heures du matin et qui ne rentrent pas avant 20 heures, pour travailler au Luxembourg et gagner des salaires qui sont encore modérés. Ça fait des grosses journées!

Contrairement à beaucoup d'autres, je ne vois aucun inconvénient à ce que le gouvernement luxembourgeois participe à des investissements réalisés en vue d'acheminer plus facilement des travailleurs frontaliers vers le Luxembourg. Parce que la qualité du travail fourni serait meilleure.

  • Une des solutions ne serait-elle pas le télétravail?

En partie. Je pense honnêtement que le Luxembourg aurait tout avantage à optimiser ses infrastructures pour relier Namur, Bruxelles et Metz. Ce serait une situation de win-win.

  • Vous êtes le bourgmestre de Mamer depuis 2000 et avez été confortablement réélu en octobre 2017. Quels sont vos projets prioritaires?

Revitaliser le centre de Mamer. Nous avons maintenant les possibilités financières pour le faire parce qu'on a plus de 10 millions d'euros de liquidité dans la caisse communale.

Nous voulons aussi mettre l'accent sur la mobilité douce. Un grand projet consiste à réaliser une piste cyclable qui enjamberait le ruisseau de la Faulbach pour relier les trois localités de la commune (Mamer, Capellen et Holzem) avec le Campus scolaire du Tossenberg où se trouvent le Lycée Josy Barthel et l'Ecole européenne II. La piste cyclable surplomberait le cours d'eau. Il manque l'autorisation de l'Administration de la gestion de l'eau. C'est un projet qui me tient à cœur.

Enfin, nous avons un projet de logements. Comme nous avons une forte pression immobilière sur notre commune, il faudra que nous assumions que des jeunes puissent également rester à Mamer et s'y installer.

Gilles Roth: «Les coalitions CSV-LSAP étaient normalement de très bons gouvernements qui ont su bien gérer les intérêts du pays.»
Gilles Roth: «Les coalitions CSV-LSAP étaient normalement de très bons gouvernements qui ont su bien gérer les intérêts du pays.»
Photo: Lex Kleren
  • Pourquoi la coalition CSV-LSAP fonctionne-t-elle si bien à Mamer?

Parce qu'on a une bonne entente au niveau du conseil échevinal et surtout avec mon collègue et 1er échevin, Roger Negri. Nous partons du principe qui est: «vivre et laisser vivre». On fonctionne plutôt comme un gouvernement: chacun gère les départements pour lesquels il est responsable et fonctionne avec une certaine indépendance et c'est quand il y a des difficultés qu'on discute au niveau du collège échevinal. C'est une relation franche.

  • Cette coalition est-elle à nouveau envisageable au niveau national si le CSV remporte les élections législatives le 14 octobre?

Pourquoi pas? C'est une option comme d'autres. Les coalitions CSV-LSAP étaient normalement de très bons gouvernements qui ont su bien gérer les intérêts du pays.

  • Pourquoi le lien s'est-il disloqué suite aux dernières élections?

Le CSV et Jean-Claude Juncker avaient une légitimité démocratique qui étaient incontestable et tout aussi inabordable pour le LSAP. Et ça a peut-être créé un déséquilibre que le LSAP, qui avait dû faire face auparavant à des pressions internes, n'a plus accepté.

Par rapport à votre parcours -vous avez déjà été en position de ministrable- vous pourriez avoir un rôle à jouer dans un futur gouvernement si le CSV est de la partie. L'envisagez-vous?

Il faudra d'abord gagner les élections. Pour le reste, il appartient au parti d'occuper d'éventuels postes ministériels avec les meilleurs éléments possibles.


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