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Frontaliers, ils se sont installés au Luxembourg
Luxembourg 8 min. 18.07.2018

Frontaliers, ils se sont installés au Luxembourg

Frontaliers, ils se sont installés au Luxembourg

Photo: Guy Wolf
Luxembourg 8 min. 18.07.2018

Frontaliers, ils se sont installés au Luxembourg

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Ils sont 45.822 Français à vivre au Luxembourg au 1er janvier 2018. Depuis le dernier recensement de la population de 2011, leur nombre a augmenté de 45,7%. Les Français représentent ainsi la deuxième communauté étrangère du pays.

Et nous l'avions vu il y a quelques jours, si beaucoup de frontaliers français décident de quitter le pays, las des transports et souhaitant acquérir une qualité de vie qu'ils n'ont pas en travaillant ici, certains font la démarche inverse: ils décident, non pas de quitter le Luxembourg, mais de l'intégrer complètement en y emménageant.


Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg
Ils sont chaque année plus nombreux à franchir les frontières pour travailler au Luxembourg. Si le pays continue d'attirer du monde, il existe aussi des personnes qui décident de tout arrêter et le quittent définitivement. C'est à ces anciens frontaliers que nous avons décidé de donner la parole. Pourquoi sont-elles venues au Luxembourg? A quoi ressemblait leur quotidien? Pourquoi sont-elles parties?

Quelles sont leurs motivations? Comment se passe leur intégration au Grand-Duché? Témoignages.

Magali, 40 ans: «Si on peut se le permettre, c'est la solution à privilégier»

Magali était frontalière pendant cinq années. Habituée depuis toujours à prendre les transports en commun et à travailler loin de son domicile, elle ne voyait aucun inconvénient à faire deux heures de route pour se rendre au travail. Habitante de Maizières-les-Metz, elle prenait le train chaque jour: les trois premières années se passent bien, même si le chemin est long. 

Mais en 2016, tout change; la mise en place du cadencement de la SNCF et l'accident mortel de Dudelange ont entraîné, selon elle, une «détérioration soudaine du service». «C'était des retards constants et il y avait beaucoup moins de trains depuis Maizières. Je me suis donc résignée à le prendre à Metz mais cela a allongé encore mon temps de trajet», raconte-t-elle.

«Je n'ai pas l'impression que des améliorations sont à venir. J'entends parler de l'A31 bis depuis que je suis enfant et au niveau des trains, on parle de 2030... c'est ridicule. Je faisais réellement un vrai éloge du TER au début. Je ne sais pas ce qui s'est passé.»

Très vite, elle se retrouve donc à faire des journées à rallonge et décide, en accord avec son époux, de venir s'installer au Luxembourg. «Quand j'ai commencé à travailler ici il y a 5 ans, les conditions étaient tellement différentes que je ne l'aurais même pas envisagé».

Son mari étant chef d'une entreprise à Metz, il lui était impossible de venir s'installer de l'autre côté de la frontière avec elle. Magali décide donc d'y emménager seule, avec sa fille, et de rentrer auprès de son conjoint les weekends.

«Nous avons gardé notre maison en France et j'ai pris un appartement en face du campus francophone où ma fille sera scolarisée». Une raison supplémentaire de s'installer au Luxembourg: la politique familiale y est «excellente» et elle pourra davantage s'occuper de son enfant. Un confort de vie indéniable, qu'elle n'avait pas auparavant.

«Ce n'est pas donné à tout le monde, je sais la chance que j'ai. Mais si on peut se le permettre, c'est clairement la solution à privilégier. En un mois passé ici déjà, je sens la différence, c'est radical. Le Luxembourg est vraiment un pays accueillant, je vis une expatriation très très douce, c'est aussi un avantage».

Mais pour Magali, la concession financière est tout de même à prendre en compte. Ce choix n'a pas été des plus simples et la famille doit faire quelques sacrifices.

«On oublie les vacances et notre logement à Luxembourg est plus petit. Mais il n'était pas envisageable de s'installer dans les villes situées à la frontière. Je pense que ces villes-là sont l'idéal quand vous avez des enfants en bas âge pour avoir un jardin etc. mais une fois que vos enfants grandissent, il faut leur offrir autre chose, des activités culturelles, des choses à faire. Toutes les villes à la frontière sont des dortoirs, cela ne nous correspondait plus. La vie au Luxembourg est très intéressante, il y a plein de choses à faire!»

Adeline, 36 ans: «On est gagnants, même au niveau du budget»

Adeline vit depuis sept ans au Luxembourg avec son compagnon. Cette Yussoise d'origine a toujours travaillé dans le pays frontalier: elle a vu son père y travailler et a suivi ses traces notamment durant ses stages avant de décrocher un vrai travail.

Pendant quelques années, Adeline a pris le train, mais a très vite abandonné. «Ce n'était pas pratique; nous étions toujours bloqués quelque part et il m'arrivait de faire le voyage debout. J'ai privilégié la voiture, qui me permettait d'être plus flexible. En prenant le train, il m'était impossible de faire mes courses ou d'aller à un rendez-vous médical», explique-t-elle.


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Mais le stress et la sensation de perdre du temps dans les transports auront eu raison de ces quelques années de voyages: la jeune femme décide de s'installer au Luxembourg avec son compagnon. «C'est plus facile de prendre cette décision quand on travaille tous les deux au Luxembourg et qu'on divise le loyer, qui est vraiment plus conséquent», relativise-t-elle.

A nouveau, c'est la qualité et le confort de vie qui sont loués par la toute nouvelle résidente. Tout se trouve à moins de 10 km de chez Adeline et son travail n'est plus qu'à 10 minutes: un rêve. «Il y a des parcs partout, les infrastructures sont géniales, le pays est très ouvert et j'adore l'ambiance multiculturelle qui y règne, c'est génial. Je n'ai vraiment pas l'impression d'être expatriée», argumente-t-elle avec le sourire.

Et elle l'assure: elle y gagne, même au niveau du budget. «Si on met tout bout à bout, avec les taxes que l'on paie en France, les impôts etc. on est gagnants. Et on ne retournerait pas en France tout en continuant à travailler au Luxembourg, ça non»

Sylvie, 50 ans: «Je ne reviendrai pour rien au monde en France»

Un sentiment partagé par Sylvie, qui vit depuis cinq ans au Luxembourg, après dix années de transports frontaliers. Elle n'envisage plus non plus de revenir un jour en France; en cause, un trop grand décalage entre les deux pays.

«Le Luxembourg me plaît énormément, il y a plein de choses à faire, beaucoup d'opportunités. Avant, j'étais la frontalière-type, qui ne connaissait que la gare et le centre-ville. Mais j'ai découvert un tout autre pays en m'installant ici et mon comportement a changé», raconte-t-elle.

Fini les "lulus", Sylvie apprend à connaître et respecter les Luxembourgeois. Elle vit désormais une vie simple et bien loin des tracas qu'elle a connus pendant une décennie. «Sur dix ans, un tel rythme, ça use. Et encore, je n'ai pas d'enfants, je ne sais pas comment ceux qui ont une famille peuvent tenir ainsi», s'étonne-t-elle, admirative.

Mais si elle vante la qualité de vie du Luxembourg, Sylvie tient tout de même à relativiser le tout; cette qualité-là a un prix, et demande donc beaucoup de contraintes.

«C'est un revenu conséquent. Les prix sont deux à trois fois plus chers qu'à Metz par exemple, et la nourriture est chère aussi. Nous voulions nous installer en centre-ville mais la réalité du marché nous a poussé à aller à Kehlen puis Strassen. Et puis les problèmes de transports ne s'arrêtent pas à la frontière, ils continuent aussi à Luxembourg, il ne faut pas l'oublier!», rappelle-t-elle.


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Pour autant, Sylvie et son mari ne se sentent pas chez eux. Très attachés à la ville de Metz, où ils ont vécu et où leurs proches habitent, ils se considèrent encore comme des "touristes" au Grand-Duché.

«Je n'ai aucun contact avec des Luxembourgeois par exemple. Nous avons un couple d'amis d'ici mais c'est tout, tous nos voisins sont étrangers. Donc c'est difficile de se dire que l'on va s'intégrer, notamment en apprenant la langue du pays; nous avons arrêté au bout de six mois, faute de la pratiquer régulièrement.»

Mais pour elle, la vie de frontalier est définitivement derrière elle: «Ce n'est pas une vie, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant, c'est inquiétant de voir à quel point il y a de plus en plus de frontaliers sans les infrastructures adéquates. Ce ne sera bientôt plus possible de faire le voyage!», s'inquiète-t-elle.

Diego*, 39 ans: «On finance notre temps de liberté»

Diego et sa femme ont emménagé à Luxembourg il y a maintenant six mois. Habitants de Metz, ils prenaient le train pendant dix longues années. Jusqu'à saturation.

Le déclic survient lorsqu'une amie luxembourgeoise leur propose de s'installer brièvement chez elle, le temps des vacances. «C'est là qu'on s'est rendu compte du temps perdu dans les transports. Nous avons donc fait un choix radical en privilégiant le zéro transport».

Aujourd'hui, il est à seulement dix minutes à vélo de son lieu de travail. «On finance notre temps de liberté, clairement. On peut enfin faire autre chose: dormir une heure de plus, aller au sport, prendre des cours du soir, etc.»


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Si le loyer est plus conséquent qu'à Metz, cet informaticien trouve également que les pertes financières sont moindres. «On ne s'est pas spécialement serré la ceinture, non. Entre les impôts, les taxes d'habitation, l'abonnement de train... c'est quasi pareil».

Une expatriation qui n'en est pas vraiment une non plus pour ce presque quinquagénaire qui a acquis la double nationalité en 2015. «Il n'y a pas tant de différence que cela avec la France; on reste en Europe. Nous avons développé un bon cercle amical au Luxembourg, nous ne sommes pas si dépaysés que ça.»

* prénom d'emprunt souhaité par la personne interviewée

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