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Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg
Luxembourg 11 min. 28.06.2018

Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg

Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg

Photo: Christelle Brucker
Luxembourg 11 min. 28.06.2018

Frontaliers, ils ont décidé de quitter le Luxembourg

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Ils sont chaque année plus nombreux à franchir les frontières pour travailler au Luxembourg. Si le pays continue d'attirer du monde, il existe aussi des personnes qui décident de tout arrêter et le quittent définitivement. C'est à ces anciens frontaliers que nous avons décidé de donner la parole. Pourquoi sont-elles venues au Luxembourg? A quoi ressemblait leur quotidien? Pourquoi sont-elles parties?

Charlotte, 31 ans: «Pour rien au monde, je n'y retournerai»

Charlotte était frontalière pendant une année. Avec son mari Cédric, ils travaillaient alors tous deux au Luxembourg. Elle l'avoue volontiers, c'est le salaire mais aussi la possibilité de travailler dans le domaine qui lui plaisait, qui l'a poussée à franchir la frontière. La jeune femme était gérante d'un showroom de mariage. Le travail était satisfaisant, la paie conséquente. Mais très vite, tout s'accumule.

Charlotte était gérante d'un showroom de mariage.
Charlotte était gérante d'un showroom de mariage.
Shutterstock

Charlotte habite à Yutz; elle prenait sa voiture chaque jour jusqu'à Hollerich. Un temps de transport non négligeable avec son lot de désagréments: bouchons, accidents... «Je suis même restée coincée sur l'autoroute un hiver, à cause de la neige», se souvient-elle. Si aujourd'hui, elle évoque cette anecdote sans ciller, à l'époque, ce n'était pas une partie de plaisir.

«Entre mon travail, le stress et la route... Je n'étais pas bien», soupire la brunette. Le corps ne suit rapidement plus ce rythme soutenu qu'elle s'impose: Charlotte perd énormément de poids et doit mettre sa vie de famille entre parenthèse. C'en est trop pour cette maman de deux petites filles, qui décide alors de tout plaquer.

Entre mon travail, le stress, la route.. Je n'étais pas bien

Aujourd'hui, Charlotte est agent administratif au sein de sa commune, en Moselle. Une reconversion totale qui satisfait la jeune femme. Elle est désormais à 10 minutes à pied de son lieu de travail et peut davantage accorder de temps à ses enfants. Sans aucun regret. «Au final, l'argent que je gagnais en plus au Luxembourg me servait à payer la nounou. Là, je n'en ai plus besoin donc cela revient au même. Mais j'ai le confort en plus».

Un confort de vie qu'elle affectionne particulièrement en voyant le quotidien de son mari, qui lui, continue de travailler au Grand-Duché. «Je vois ses galères. Il ne sait pas vraiment à quelle heure il va rentrer le soir. Il y a toujours quelque chose, que ce soit avec le train, les bouchons, les accidents etc. Je ne vois vraiment aucun avantage à revenir. Pour rien au monde je ne retournerai travailler au Luxembourg», assure-t-elle.

Claire, 39 ans: «Ce n'est pas le Luxembourg le problème, c'est le TER »

Si c'est un non catégorique pour Charlotte, d'autres ne se ferment pas totalement à l'idée de revenir peut-être un jour de l'autre côté de la frontière. C'est notamment le cas de Claire, qui a été graphiste pendant plus de 10 années au Luxembourg. Tout comme la jeune Yussoise, le Grand-Duché offrait davantage de possibilités d'embauche dans sa filière, le graphisme, que dans la région Grand-Est.

Claire est graphiste et a décidé de se lancer en freelance.
Claire est graphiste et a décidé de se lancer en freelance.
Shutterstock

«Au début c'était parfait. Je commençais ma carrière avec un bon salaire et j'habitais à côté de la gare de Metz, pour un travail situé à Bonnevoie; c'était bien», raconte-t-elle. Mais dix ans et deux enfants plus tard, la donne a changé. «Déjà, j'ai vu la dégradation du service ferroviaire durant ces dix années: les prix augmentent pour un service de moins en moins fiable. Vous savez, ce n'est pas le Luxembourg le problème, c'est le TER», souligne-t-elle, agacée.

Claire passe en effet à l'époque plus de trois heures dans les transports. «Travailler 40h/semaine et en passer 30 dans les transports... Je comprends parfaitement qu'on puisse faire un burn-out en étant frontalier au Luxembourg!», affirme-t-elle.

Je comprends parfaitement qu'on puisse faire un burn-out en étant frontalier au Luxembourg

La voiture n'est pas une solution; elle préfère ne pas polluer et utiliser les transports en commun, plus "reposants" que les embouteillages. Mais les retards s'accumulent et son chef commence alors à lui faire des remarques. «Nous avions une réunion tous les matins à 9 heures. Au fil des années, j'étais de moins en moins à l'heure. Il m'arrivait de la rater complètement et cela ne plaisait pas du tout à ma direction».

Le déclic se fera en 2014: son père décède subitement et Claire refuse de continuer à perdre son temps dans les transports pour aller travailler. Elle souhaite alors, comme Charlotte, pouvoir profiter de ses deux enfants. «Je les voyais à peine, le matin et le soir, c'était rageant. La perte de mon père a été un chamboulement radical. Je voulais récupérer du temps et de la qualité de vie», explique-t-elle.

Aujourd'hui, Claire est indépendante. Elle possède son propre bureau à Metz, à 20 minutes à vélo de son domicile. «C'est sûr qu'on a perdu 25% de notre budget familial. Mais il faut dire que je dépensais sans compter en travaillant au Luxembourg; maintenant, il faut faire attention. Niveau temps, je suis beaucoup plus flexible et je suis là pour mes enfants aux heures importantes. C'est bien de faire une pause!»

Faire une pause justement. Claire n'est pas contre l'idée de revenir un jour. «Il y a beaucoup d'avantages à travailler au Luxembourg, c'est indéniable. Je trouve d'ailleurs leur politique familiale vraiment excellente. Mais pour l'instant je n'ai pas de regrets. Je suis ce qui se passe avec le TER grâce aux réseaux sociaux et je compatis, vraiment.»

Antoine, 40 ans: «Le Luxembourg est une drogue, il faut faire attention»

Autre adepte du TER, Antoine a travaillé pendant 15 ans au Luxembourg, en habitant également à Metz, tout comme Claire. Il n'a jamais voulu emménager avec sa famille au Luxembourg, malgré les temps de trajets conséquents; trop cher mais surtout «pas pire, pas mieux qu'en Moselle». «Toute notre famille habite en France. Nous éloigner encore plus pour gagner du temps pour aller au travail? Non merci», explique-t-il.

Antoine était informaticien mais veut désormais davantage faire quelque chose qui ait "du sens".
Antoine était informaticien mais veut désormais davantage faire quelque chose qui ait "du sens".
Shutterstock

Informaticien, il n'a pourtant pas trouvé d'alternatives dans la région Grand-Est. «On me propose des postes à Nancy... Si déjà je fais Metz-Nancy, autant aller au Luxembourg où je serais payé le double, le calcul est vite fait».

Il admet ainsi avoir eu un bon niveau de vie durant toutes ces années. Et encore aujourd'hui, il ne souffre d'aucun manque financier puisqu'il a bien économisé. «Je pense que socialement, le Luxembourg dérègle tout. On a un bon niveau de vie donc on se met à dépenser davantage et au final c'est un cercle vicieux, on devient dépendant. J'apparente ça à la fable de la cigale et la fourmi», glisse-t-il avec le sourire. Antoine tient toutefois à relativiser: «C'est une bonne expérience de travailler au Luxembourg mais pour un début de carrière uniquement».

En effet, tout comme Charlotte et Claire, c'est la sphère familiale qui a pris un coup chez Antoine. «Je rentrais le soir et mes enfants allaient quasiment se coucher; je ne pouvais pas en profiter. Et si on fait des enfants, c'est avant tout pour ça».

On devient vite dépendant du Luxembourg

Antoine demande donc un temps partiel à son entreprise mais finit par vouloir monter sa propre société et claque la porte au Luxembourg. «J'en ai eu assez de perdre mon temps à faire quelque chose qui n'avait plus de sens pour moi. C'est peut-être la crise de la quarantaine mais je voulais du changement».


Accident ferroviaire mortel sur la ligne Luxembourg-Thionville
Un train de voyageurs venant du Luxembourg a percuté de plein fouet un train de marchandises en provenance de France. Une personne est décédée, deux autres ont été blessées. Le trafic a été interrompu sur cette ligne pendant plusieurs jours.

Il a tout quitté une semaine avant l'accident mortel sur la ligne ferroviaire entre Thionville et Luxembourg, en 2017. Il n'exprime pas non plus de regret particulier. Hormis pour les copains du TER, qu'il ne voit plus. «Je regarde toujours le fil Twitter mais j'ai beaucoup de recul maintenant, je suis plutôt soulagé», ironise-t-il.

Pour lui c'est sûr, «le Luxembourg est une drogue, il faut faire attention». Il a décidé de ne pas se faire piéger et ne reviendra au Luxembourg qu'à deux conditions: en obtenant un temps partiel et en étant à moins d'une heure de trajet de chez lui. «Je préfère aller travailler trois soirs par semaine au Macdo et gagner 500 euros en profitant de ma vie que de gagner 3.000 euros et partir deux semaines par an à Bali».

Mathilde, 28 ans: «Je ne veux plus passer deux heures dans les bouchons»

On pourrait penser qu'habiter tout près de la frontière pourrait nous éviter ce genre de désagréments. Mais Mathilde, jeune habitante de Boulange, nous rassure très vite: lorsqu'elle travaillait au Luxembourg, elle passait 4h par jour dans les embouteillages. «Je partais le matin à 7h pour ouvrir mon magasin à 9h. C'était interminable. J'étais stressée, énervée d'avoir des kilomètres de bouchons pour aller au travail ou rentrer chez moi», raconte-t-elle.

Mathilde travaillait comme vendeuse dans plusieurs boutiques au Luxembourg.
Mathilde travaillait comme vendeuse dans plusieurs boutiques au Luxembourg.
Shutterstock

Mathilde a passé ainsi deux ans au Luxembourg. Et lorsque son magasin doit mettre la clé sous la porte, elle postule un peu partout, France et Luxembourg compris. Par chance, elle trouve du travail à 20 minutes de chez elle, côté français. Et c'est là que le déclic se fait.

«J'ai gagné un tel confort de vie ! Il n'y a pas photo. Oui je pourrais gagner le double de ce que j'ai en retournant au Luxembourg mais cela ne m'intéresse plus. Je mets 20 minutes à rentrer chez moi le soir, je suis mieux à tous points de vue, y compris dans ma vie privée avec mon compagnon. Et ce que je gagnais en plus au Grand-Duché partait dans l'essence donc c'est pareil au final. Je ne veux vraiment plus passer deux heures chaque matin et soir dans les bouchons».

La vendeuse comprend pourquoi le Luxembourg attire les frontaliers - son propre compagnon, malgré son expérience, envisage d'y être embauché - mais elle pense aussi qu'il faut "tester pour mieux comprendre" et se faire sa propre opinion.


De plus en plus de frontaliers travaillent au Luxembourg
Le nombre de travailleurs frontaliers a évolué un peu plus vite que celui des résidents (+4.3% contre +3%) au cours de l'année 2017. Ils sont 183.548 à passer la frontière chaque jour pour venir travailler, soit 6.961 personnes de plus qu'en fin 2016.

Ils sont chaque année plus nombreux à franchir les frontières pour travailler au Luxembourg; fin 2017, 183.548 frontaliers (Français, Allemands et Belges confondus) étaient recensés et certaines prévisions évoquent même plus de 267.000 personnes d'ici 2035 dans le pays.

Mais les problèmes de mobilité et d'infrastructures commencent à mettre à mal cette volonté des habitants des pays voisins à venir travailler au Luxembourg. Combien de temps encore avant de voir de plus en plus de Charlotte, Claire ou Antoine quitter le Grand-Duché?

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