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Françoise Hetto: «Il faut revoir la didactique pour donner envie de parler le français»
Pour l'ancienne ministre des Classes moyennes et du Tourisme, l'introduction de 20 heures gratuites dans les crèches a été mal pensée par le gouvernement.

Françoise Hetto: «Il faut revoir la didactique pour donner envie de parler le français»

Caroline Martin
Pour l'ancienne ministre des Classes moyennes et du Tourisme, l'introduction de 20 heures gratuites dans les crèches a été mal pensée par le gouvernement.
Luxembourg 8 min. 08.01.2018

Françoise Hetto: «Il faut revoir la didactique pour donner envie de parler le français»

Linda CORTEY
Linda CORTEY
Le français, langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, le Wort a décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

Première députée à se prêter au jeu, Françoise Hetto manie la langue française avec aisance. Educatrice de formation, elle détaille sa vision de l’enseignement du français mais aussi de la place des étrangers au Luxembourg.

Madame Hetto, utilisez-vous le français dans votre vie quotidienne ?

C’est pour moi une langue de travail à la chambre et je l’utilise dans les magasins car il y a peu de Luxembourgeois qui travaillent dans le commerce. J’ai des cousines françaises avec qui j’ai des contacts réguliers. J’aime bien cette langue, elle est très mélodieuse.

Quels sont les derniers films que vous avez vus ou livres que vous avez lus en français ?

Le dernier film que j’ai beaucoup aimé en français c’était "La famille Bélier". Il m’a bien fait rire et pleurer également. Et j’aime bien l’auteur Guillaume Musso, c’est facile à lire et c’est agréable. Mais je préfère les écrivains suédois.

  Les jeunes se sentent plus à l’aise en allemand que nous. C’est dû à l’évolution de l’apprentissage du français.  

Avez-vous fait vos études en France ?

Non, j’ai fait les études ici, au Luxembourg. J’ai fait ma formation d’éducatrice graduée dans l'école où les instituteurs étaient formés, en 79. C’était la 2e année où des éducateurs y étaient formés. Et mes deux garçons ont fait leurs études en Allemagne. Il y a deux raisons à cela. Mon fils cadet fait des études d’ingénierie et l’Allemagne est plus réputée pour cela. Mais c’est également une question de langue. Les jeunes se sentent plus à l’aise en allemand que nous. C’est dû à l’évolution de l’apprentissage du français.

C’est-à-dire ?

C’est la façon dont on l’enseigne. On commence dès 8 ans et c’est tout de suite très compliqué. Je pense qu’il faut reprendre la didactique pour donner envie de parler cette langue. Une langue s’apprend par l’ouïe. Pourquoi est-ce tellement facile d’apprendre l’anglais ? Parce que les enfants écoutent les chansons, ils l’entendent et l’aiment bien. Et est-ce qu’à douze ans il faut connaître six temps différents en français ? Pourquoi ne pas connaître juste le passé composé, et vraiment être capable de discuter avec des gens? Ensuite, une fois qu’on a une réelle relation avec la langue on peut faire des textes plus difficiles. L’analyse de la phrase, on ne s’en servira plus jamais après les études.

"Je suis fière de ce que j’ai fait jusqu’à présent", assure la député qui se représente aux élections d'octobre prochain.
"Je suis fière de ce que j’ai fait jusqu’à présent", assure la député qui se représente aux élections d'octobre prochain.
Caroline Martin

Il faudrait aussi choisir le niveau que l’on veut atteindre. Un enseignant, lui, doit maîtriser parfaitement toutes les langues. Pour le reste, il faut donner plus ou moins de poids à la langue en fonction des études que l’on veut faire. 

Quelle est la place du Luxembourg au sein de la Francophonie ?

Je pense qu’il faut différencier ceux pour qui le français est la langue maternelle et ceux comme nous qui ont une autre langue maternelle. Nous avons un lien particulier avec le français car c’est notre langue administrative. Ceci est lié au contexte historique, au code Napoléon. Les Luxembourgeois se sentent à l’aise dans la francophonie et dans les instances internationales mais le malheur est que nous ne pouvons jamais parler dans notre langue maternelle. Tous les discours se font en français ou en anglais. C’est pourtant, dans sa langue maternelle qu’on peut le mieux s’exprimer.

Vous vous êtes opposés à la réforme des crèches, qui prévoit notamment un apprentissage obligatoire du français et du luxembourgeois. Pourquoi ?

  Et pourquoi mettre en place l’apprentissage d’une autre langue à partir d'un an ? Un enfant doit prendre le temps de se développer.   

Nous nous sommes opposés pour plusieurs raisons et pas prioritairement à cause de la question de la langue. Le principal problème est la gratuité. Cela va engendrer des coûts énormes. Et pourquoi mettre en place l’apprentissage d’une autre langue à partir d'un an ? Un enfant doit prendre le temps de se développer. Sur quoi se base le gouvernement pour faire croire aux parents que c’est très bien pour l’enfant de les mettre dès un an dans une crèche pour qu’ils soient très forts en luxembourgeois et en français ? Mais il n’y a pas eu de vraie évaluation. Il fallait au minimum faire des projets pilotes sur une plus longue période et une étude sur le résultat à l’école fondamentale.

Au cours de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers pourrait dépasser le nombre de Luxembourgeois. Comment garantir la cohésion sociale dans ce cadre ?

Pour garantir la cohésion sociale, il est très important que les gens aient un lien avec notre pays et se sentent résident du Luxembourg. Et pour cela l’apprentissage du luxembourgeois est important. En tant que langue d’intégration et langue de liaison. Dans les crèches, il peut y avoir des enfants de 15 ou 20 nationalités différentes. Le luxembourgeois va servir de langue dans laquelle tous vont se parler. On a réussi la cohésion avec les Italiens, les Portugais parce qu’ils se sont mis à parler luxembourgeois pour se sentir part entière du pays. A mon avis, le rôle de la langue est essentiel pour garantir la cohésion sociale.

Je pense aussi qu’il y a un grand rôle à jouer pour les communes et les associations. Parce que les communes sont les mieux placées pour comprendre comment leur population est multiculturelle. Ce sont les associations et les structures communales qui organisent la vie locale. Cela compte beaucoup pour améliorer la cohésion sociale. Il faut éviter de faire des ghettos avec chaque nationalité dans son coin.

   Le gouvernement n’aurait pas dû poser cette question. Cela a créé une fracture et fait beaucoup de mal, alors que cela n’était pas nécessaire.  

Est-ce que le résultat du référendum sur le vote des étrangers a changé la perception des étrangers au Luxembourg ?

Certainement. Franchement, je pense que le gouvernement n’aurait pas dû poser cette question. Cela a créé une fracture et fait beaucoup de mal, alors que cela n’était pas nécessaire. Les étrangers ont la possibilité de s’inscrire aux communales. Pour les dernières élections, le gouvernement a fait des appels pour encourager les gens à s’inscrire et très peu l’ont fait. Or, s’ils le font peu pour les communales, pourquoi brader le vote national ?

Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C’est une richesse, le Luxembourg a besoin d’eux. Mais c’est un défi de mobilité. La question est : comment arrive-t-on à les faire arriver jusqu’ici ? Il ne suffit pas de faire trois voies sur l’autoroute. Il faudrait des park+ride aux endroits importants et une ligne de bus, de tram ou autre qui les amènent jusqu’en ville. Et aussi repenser les lieux de travail. Pourquoi tout le monde travaille au Kirchberg ou en ville ? Si on arrive à décentraliser, ce sera un progrès. Mais il faudrait que la ville soit prête à lâcher.

Vous suivez particulièrement les questions liées à l’éducation et à la famille. Quels sont selon vous les principaux enjeux de la prochaine législature dans ces domaines ?

  Le congé parental doit être plus flexible et donner la possibilité de choisir la façon de vivre sa relation avec son enfant.

Concernant l’éducation, la question est : qu’est-ce qu’on va offrir à tous les enfants pour qu’ils aient un vrai succès scolaire ? Je pense que les écoles internationales, comme celle de Differdange ou l’école publique internationale que nous allons ouvrir à Junglinster seront une bonne alternative pour les familles étrangères où les enfants n’ont pas de lien avec le luxembourgeois. 

Concernant la politique familiale, aujourd’hui, on dirige très rapidement les nouveaux parents sur le marché du travail. Mais les familles doivent avoir le choix. Nous souhaitons donner plus de temps aux jeunes parents. Donc le congé parental doit être plus flexible et donner la possibilité de choisir la façon de vivre sa relation avec son enfant. Les trois premières années sont très importantes dans la vie de l’enfant, c’est là que l’enfant a besoin d’une personne de référence.

Vous avez également été ministre du tourisme. Existe-t-il une réelle problématique touristique au Luxembourg ?

Oui. J’ai beaucoup aimé ce ressort, on a réussi à faire parler du Luxembourg. Nous avons un pays génial, il faut mieux le faire connaître à l’extérieur et je suis contente que Mme Closener continue sur cette voie. Ce qui est dommage c’est que nous n’arrivons pas à organiser davantage de congrès. Tout le secteur « MICE » est important, ce sont des visiteurs qui ont de l’argent. Il faut aller chercher les organisateurs de congrès, une fois qu’ils nous connaîtront, une dynamique se mettra en place.

Quelles sont vos ambitions pour 2018?

Je me représente aux élections, bien sûr. Ensuite il faudra voir en fonction de mon score personnel et des résultats généraux. Pour les communales à Junglinster, nous avons respecté ce que les gens ont voté. C’est à mon sens ce qu’il faut faire aussi pour les élections cette année.

Qu’est-ce qui vous motive ?

Ce qui m’a motivé c’est qu’en faisant de la politique, on peut faire beaucoup de choses, beaucoup de bien. Je suis fière de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Quand on voit les résultats concrets de son travail ça fait plaisir.


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