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Être HSH et séropositif au Luxembourg: Deux homosexuels témoignent
Luxembourg 12 min. 17.12.2015 Cet article est archivé

Être HSH et séropositif au Luxembourg: Deux homosexuels témoignent

Être HSH et séropositif au Luxembourg: Deux homosexuels témoignent

Luxembourg 12 min. 17.12.2015 Cet article est archivé

Être HSH et séropositif au Luxembourg: Deux homosexuels témoignent

Ils ont des relations sexuelles avec d'autres hommes et sont séropositifs ou séronégatifs. Ils vivent au Luxembourg et pensent que la peur n'évite pas le danger. A l'aube du remboursement de la PrEP en France, deux gays témoignent de leur quotidien et de leur combat pour la vérité.

Par Virginie Orlandi

Ils ont des relations sexuelles avec d'autres hommes et sont séropositifs ou séronégatifs. Ils vivent au Luxembourg et pensent que la peur n'évite pas le danger. A l'aube du remboursement de la PrEP en France, deux gays témoignent de leur quotidien et de leur combat pour la vérité.

Ce qui interpelle, c'est la sérénité de ses propos et de son regard. José n'a pas peur des mots lorsqu'il s'agit de parler de son homosexualité et de sa séropositivité. Sa définition de la liberté, il l'a forgée au travers de son histoire personnelle et a pour grand cheval de bataille la cause des minorités sexuelles.

«informer mes partenaires de ma séropositivité va bien au-delà du simple devoir et relève de ma liberté. Dire qui je suis me permet de me sentir libre d'exister».
«informer mes partenaires de ma séropositivité va bien au-delà du simple devoir et relève de ma liberté. Dire qui je suis me permet de me sentir libre d'exister».
Chris Karaba

Pour ce trentenaire d'origine colombienne et vivant au Luxembourg depuis de nombreuses années, parler du VIH, des HSH (Hommes pratiquant le sexe avec d'autres hommes, ndlr), c'est parler de sexualité, c'est parler de la vie et non de la mort.

La mort, d'ailleurs, ça fait un bail qu'elle n'est plus une épée de Damoclès au-dessus de sa tête et qu'il l'a apprivoisée. Il prend son TasP (Treatment as prevention, ndlr), la trithérapie quotidienne qu'il considère comme un outil de prévention aussi efficace que le préservatif.

Mais ce qui interpelle surtout chez José, c'est la détermination qu'il met dans chacun de ses propos lorsqu'il se confie sur sa sexualité: «Informer mes partenaires de ma séropositivité va bien au-delà du simple devoir et relève de ma liberté. Chacun est responsable de sa propre santé et lorsque je dis que je suis séropositif, cela engendre à chaque fois une discussion durant laquelle je peux dire qui je suis et ainsi me sentir libre d'exister».

De la liberté à l'activisme efficace

Etudiant en sciences sociales, José voit dans le doctorat qu'il est en train de préparer sur les minorités sexuelles, un moyen de démystifier auprès des «hétéronormatifs» la communauté HSH et les séropositifs.

«Les hétéronormatifs?», s'étonne-t-il, «c'est le système hétéronormatif qui a forgé un idéal de vie fondé sur le mariage, l'établissement d'une famille et qui a intégré les codes de notre société. Mais l'erreur serait de penser que les homosexuels ne partagent pas ces codes et que leur vie se résume aux relations ouvertes, aux partenaires multiples. Donner un sens à sa vie à travers une relation amoureuse va au-delà des préférences sexuelles» .

José part d'ailleurs du principe que son expérience personnelle lui permet d'avoir une vision plus aiguisée et sensible du quotidien des HSH, de leurs pratiques sexuelles et de leur rapport au VIH.

«Depuis les années 90, le regard de la société a largement évolué sur les homosexuels et le Sida», poursuit le jeune homme, «On ne pense plus qu'ils sont les seuls porteurs de la maladie même si Internet continue de véhiculer de faux messages et que la toile regorge de stéréotypes en la matière. Et les homosexuels ont largement contribué à ce changement de mentalité en ajustant eux-mêmes leurs pratiques sexuelles et leur rapport au VIH».

Être HSH au Luxembourg

Jeff Mannes est un étudiant luxembourgeois de 26 ans qui a su qu'il était homosexuel avant même son premier rapport sexuel. Très jeune, il a senti que son «coming out» allait lui permettre de se libérer du poids de la société, du regard des autres et, surtout, lui donner la force de s'affranchir de la peur du VIH. Il fait partie d'une génération qui a compris que pour éradiquer la maladie, il faut savoir en parler et surtout dans les moments opportuns, quand la «vraie vie» vous tombe dessus et vous submerge.

«Etre HSH au Luxembourg, c'est souvent avoir peur de le dire», commence-t-il, «je poursuis actuellement mes études à Berlin et je me rends compte à quel point là-bas, c'est facile d'être gay, d'être séropositif. Au Luxembourg, la réalité des homos est tout autre et j'en connais beaucoup qui ont peur de dire qui ils sont vraiment même dans les moments qui précèdent l'intimité».

«Etre HSH au Luxembourg, c'est souvent avoir peur de le dire surtout pour ceux qui sont séropositifs. Même dans les moments qui précèdent l'intimité, ils le cachent».
«Etre HSH au Luxembourg, c'est souvent avoir peur de le dire surtout pour ceux qui sont séropositifs. Même dans les moments qui précèdent l'intimité, ils le cachent».
Chris Karaba

Jeff est séronégatif et a eu par le passé une longue relation avec un homme séropositif et lorsqu'il fait des rencontres, il préfère largement savoir quel est le statut sérologique de son partenaire. «On peut faire un choix libre uniquement si on est bien informé», poursuit-il, «La santé est un thème de justice sociale et les HSH séropositifs peuvent largement contribuer à l'amélioration de notre société en matière de prévention s'ils acceptent de dire qui ils sont et d'endosser le rôle de vecteur d'informations» .

Une analyse qui est largement partagée par José : «On ne meurt plus du Sida, aujourd'hui. Après 6 mois de trithérapie quotidienne, la charge virale n'est même plus détectable dans l'organisme, alors pourquoi ne pas en parler? Pourquoi ne pas raconter une histoire qui pourrait conduire l'autre à se faire dépister et à se soigner au besoin? Si les séropositifs ont une responsabilité par rapport à leur statut, c'est bien celle-ci».

Une baisse des nouvelles contaminations chez les HSH en 2015

Depuis 2005, la population HSH luxembourgeoise a été largement sensibilisée au virus du Sida et de nombreux hommes se sont fait dépister comme l'explique Henri Goedertz, psychologue et directeur de l'HIV Berodung: «L'augmentation du nombre de nouvelles contaminations chez les HSH entre 2005 et 2012 vient du fait que de nombreux hommes sont venus se faire dépister, ce qui a augmenté le nombre de nouveaux cas par année. En revanche, si les chiffres baissent depuis 2014, c'est parce que les personnes infectées se font traiter: plus les infectés sont traités et moins ils risquent de contaminer les séronégatifs ayant une conduite à risque».

Les conduites à risque, oui,  José et Jeff peuvent également en parler même si pour eux la communauté HSH ne se comporte pas de manière plus inconsciente que celle des hétérosexuels: «Là aussi, c'est un stéréotype de penser que les hétéros se protègent plus que les autres, qu'ils sont davantage fidèles, qu'ils prennent moins de drogue», note José, «C'est pour cette raison que la généralisation de la PreP est une bonne chose».

La PrEP, la prévention au-delà du préservatif

Au Luxembourg, on estime que 10 à 15% de la population infectée par le virus du Sida l'ignore: sur les 1.200 personnes contaminées, seules 900 ont été dépistées. La population HSH est estimée, elle, à 5 % de la population globale du pays.

La France vient de donner une autorisation temporaire d'utilisation à des fins préventives et le médicament sera pris en charge par la Sécurité sociale à partir de janvier 2016 mais sera sans doute limité à certains groupes-cibles particulièrement à risque, comme les HSH ayant fréquemment des rapports sexuels avec différents partenaires dont ils ne connaissent pas le statut sérologique, et qui ne veulent pas mettre le préservatif.

La Prophylaxie pré-exposition sexuelle est donc un médicament destiné aux séronégatifs qui peut se prendre de manière continue ou ponctuelle. Et même si ce «préservatif chimique» a un coût certain (500 euros les 30 comprimés, ndlr), la France considère qu'il sera toujours moins cher d'investir dans la prévention que dans les trithérapies des personnes infectées.

«On espère que le Luxembourg va suivre le mouvement», reprend Henri Goedertz, «surtout qu'il est question qu'un médicament générique soit mis sur le marché dans les prochains mois. La PrEP est un outil supplémentaire dans l'arsenal de la prévention et a déjà cours depuis des années outre-Atlantique où elle est plus vendue que le préservatif».

Pour le ministre de la Santé, Lydia Mutsch, «le Truvada constitue la base du traitement de 2/3 des patients atteints du virus du Sida au Luxembourg pour lesquels il est prescrit à des fins thérapeutiques et non préventives. Le Luxembourg suit de près l'évolution en Europe. Néanmoins, il s’agira de bien encadrer ce projet, d'autoriser et de rembourser le traitement préventif uniquement par des centres spécialisés, de bien définir le groupe-cible qui pourra en bénéficier, et de tout faire pour que l'infection à VIH /Sida ne soit d’avantage banalisée. Le message de prévention « Safer sex/safer use », l'utilisation systématique de préservatifs lors de relations sexuelles occasionnelles avec un(e) partenaire dont le statut sérologique n'est pas connu, doit continuer à être diffusé.».

Au départ, la société était contre la pilule contraceptive et maintenant, c'est passé dans les mœurs

Pour Jeff et José , il en va de la PrEP comme de la pilule contraceptive pour les femmes, «Au départ, la société était contre et maintenant, c'est passé dans les mœurs...» et ils voient dans le médicament, un autre moyen de responsabiliser la communauté HSH. «Si quelqu'un décide ou craint de perdre le contrôle durant une soirée ou durant des vacances, il peut planifier sa prise de risque et prendre la PrEP en prévention».

HIV Berodung a lancé une campagne d'information en septembre dernier, suite à deux études scientifiques parues cet été et qui démontrent son efficacité. Cependant, on connaît le produit au Luxembourg depuis 2009 mais il n'existe pas pour l'instant de consultations spécialement dévolues à la PrEP. On peut se renseigner auprès de la Croix-Rouge, du service des maladies infectieuses du CHL ou auprès de son médecin traitant qui a la possibilité de la prescrire mais celle-ci ne sera pas remboursée.

Comment utiliser le médicament?

Le docteur Vic Arendt est président du Comité de Surveillance du Sida et infectiologue au Centre Hospitalier de Luxembourg et explique pourquoi il est primordial de se faire dépister avant de prendre la PrEP:  «Une bithérapie ne serait pas suffisante comme traitement d'une personne déjà infectée», explique le médecin, «il lui faut une trithérapie.  L'efficacité de la PrEP est démontrée dans 2 études Ipergay et Proud. Mais cette efficacité est valable pour les couples de HSH et ne remplace en aucun cas le préservatif, la PrEP vient en complément».

Pour le médecin, un encadrement du médicament et une prise en charge par la CNS sont souhaitables: «Je pense que ce nouvel outil doit venir compléter les autres outils de prévention pour éviter la transmission sexuelle du VIH, prioritairement pour les HSH, chez lesquels l'efficacité est le mieux prouvée. Il faut donc une autorisation d'utilisation dans cette indication», précise Vic Arendt, «Ensuite, vient la question du remboursement par la CNS. C'est là une décision politique. La ministre française de la Santé a annoncé la prise en charge dans des conditions précises et dans des services spécialisés. Le prix reste un frein, bien sûr. Des génériques indiens sont disponibles via internet à plus ou moins 60 euros par mois mais nous ne pouvons évidemment pas recommander aux patients d'acheter ces produits en ligne car les molécules en question sont encore protégées par  brevet dans nos pays et on n'a pas de contrôle sur les circuits et la qualité de ce qu'on achète. D'un autre côté, la majorité des antiviraux utilisés en traitement du HIV en Afrique proviennent des mêmes génériqueurs indiens ou thaïlandais et sont de bonne qualité».


«La bonne nouvelle est dans la mauvaise»

José, Henri Goedertz et Jeff Mannes se connaissent depuis de nombreuses années et oeuvrent maintenant ensemble pour la prévention.
José, Henri Goedertz et Jeff Mannes se connaissent depuis de nombreuses années et oeuvrent maintenant ensemble pour la prévention.
Chris Karaba

«Apprendre que l'on est séropositif n'est pas une bonne nouvelle mais ne pas savoir, c'est bien pire», poursuit le psychologue de HIV Berodung, «Souvent, les gens ont peur de se faire dépister car ils craignent d'être exclus en cas de séropositivité mais aujourd'hui, on ne meurt plus du Sida, les services sanitaires européens ont réussi a circonscrire la propagation de la maladie et les séropositifs ont une vie de couple, sexuelle et même de famille! Mais surtout, ils vivent.»

Selon l'OMS si l'on arrive à dépister 90% de la population, à traiter 90% de cette même population et à rendre 90% de ces personnes non infectieuses, en dix ans, la maladie devrait être éradiquée.

«Alors, oui», confie Jeff, «aller se faire dépister tous les 3 mois, c'est angoissant au début et on n'y va pas toujours de gaieté de coeur mais la peur vient de l'inconnu et connaître son état de santé permet de vivre sa vie en pleine conscience et d'être en accord avec les autres mais surtout avec soi-même».

Aujourd'hui, José vit en couple depuis 3 ans avec un compagnon séronégatif, il prend son traitement tous les jours et le virus n'est plus détectable dans son organisme. Son combat, ce n'est pas de rester en vie mais de chasser la peur du coeur des hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes, en leur disant d'aller se faire dépister et souvent.


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