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Enquête: pourquoi si peu de télétravail au Luxembourg?
Luxembourg 11 min. 09.04.2018 Cet article est archivé

Enquête: pourquoi si peu de télétravail au Luxembourg?

Enquête: pourquoi si peu de télétravail au Luxembourg?

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Luxembourg 11 min. 09.04.2018 Cet article est archivé

Enquête: pourquoi si peu de télétravail au Luxembourg?

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Il y a trois semaines, nous vous avions sollicités via Facebook pour connaître vos interrogations sur le thème du télétravail. Vous avez été nombreux à vouloir savoir pourquoi les employeurs luxembourgeois rechignent à mettre en place des mesures de flexibilité du temps de travail. Voici nos réponses.

La mobilité: un vrai casse-tête au Luxembourg avec 190.000 travailleurs frontaliers qui affluent chaque jour de France, d'Allemagne et de Belgique. Tous sur les mêmes routes, les mêmes rails, aux mêmes horaires: forcément: ça coince!

La situation devient intenable, à la fois pour les frontaliers, qui ne comptent plus les heures passées dans les transports, et pour les résidents du sud du pays, qui veulent rejoindre la capitale.

Plus une réunion entre élus transfrontaliers sans que le sujet bouillant ne figure à l'ordre du jour, jusque dans les plus hautes sphères des Etats: la visite du gouvernement Bettel à Paris en mars et la série de mesures annoncées depuis Matignon le prouvent.

L'ère du numérique permet pourtant d'appréhender la problématique du travail de manière totalement nouvelle mais les employeurs du Luxembourg traînent des pieds.

Pourquoi? Quels sont les freins? Dans quels secteurs d'activité est-on en avance dans la flexibilité du travail? Quelles entreprises sont les plus réfractaires? Nous avons enquêté.

Un cappuccino et une bonne connexion s'il vous plaît

8h30, un mardi matin frisquet à Hollerich. Sacoche sous le bras, le nez dans leur écharpe, une poignée de trentenaires s'engouffrent chez Knopes, le café tendance de ce quartier de la capitale. On y entre par une petite porte qui date encore de l'époque où le grand garage Opel Jean Müller tournait ici à plein régime.  

Au café Knopes, chacun commence sa journée paisiblement
Au café Knopes, chacun commence sa journée paisiblement
Shutterstock / illustration

A l'intérieur, un immense volume au décor vintage, un canapé camel dans un coin façon Central Perk, des tables en bois brut, quelques coussins et par dessus tout, le parfum du café fraîchement torréfié. L'endroit est un peu bruyant en ce moment à cause de travaux de rénovation, mais qu'importe, c'est toujours plus cosy que l'open space du boulot. 

Car oui, les clients de ce matin sont là pour travailler. Ou plutôt "télétravailler". Le café Knopes fait partie d'un réseau d'un vingtaine d'établissements qui accueillent ces salariés à la recherche d'un endroit agréable pour démarrer la journée sans stress. 

Après avoir commandé au bar, chacun sort son MacBook et s'installe confortablement pour quelques heures.

Premier obstacle: le travail frontalier

"On veut pouvoir proposer aux entreprises des solutions concrètes et faciles à mettre en oeuvre tout de suite pour rendre possible le télétravail", explique Sabina Guerrero, co-fondatrice de l'agence The Job Tailors à Luxembourg.

L'idée de ce réseau d'établissements le long des frontières , c'est elle: "Le but est de lever le premier obstacle au télétravail pour les entreprises luxembourgeoises, c'est-à-dire le fait que 40% des employés sont frontaliers."

Les employeurs ne veulent pas avoir à gérer ça

Le flou juridique autour du télétravail fait craindre des complications au niveau de l'imposition mais aussi de la couverture sociale du salarié frontalier. "Les employeurs ne veulent pas avoir à gérer ça. Pour contourner le problème, l'idée est de permettre au frontalier de démarrer sa journée dès qu'il se trouve sur le territoire du Luxembourg, sans forcément rejoindre le bureau."

Son temps de trajet considérablement réduit, il peut se concentrer plus tôt et plus détendu sur ses premières tâches de la matinée, en restant dans les clous du cadre légal. Une alternative qui pourrait séduire les employeurs du Luxembourg encore réticents.  

La directrice des RH de la Ville confie avoir essuyé des critiques en permettant aux seuls résidents de télétravailler
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Christelle Brucker

La Ville de Luxembourg réserve le télétravail aux résidents

La Ville de Luxembourg a introduit le télétravail dès 2014 mais a choisi de limiter cette possibilité aux résidents, justement pour éviter le casse-tête.

"Nos réflexions ont débuté en 2012 avec des tests dans différents services au terme desquels nous avons établi un règlement en interne", explique Christiane Schaul, la directrice des Ressources humaines de la Ville de Luxembourg.

Ouvrir le télétravail à nos collaborateurs frontaliers était trop compliqué

"C'était trop compliqué d'ouvrir le télétravail à nos collaborateurs frontaliers, notamment au niveau de la couverture sociale car, dès que le télétravail est effectué de manière régulière, comme c'est le cas chez nous, l'employé doit être assuré dans son pays." 

Actuellement, 39 hommes et 20 femmes bénéficient du télétravail à la Ville de Luxembourg: une goutte d'eau si on considère l'effectif total de 4.091 collaborateurs.

Précisons que d'autres formes de flexibilité sont proposées aux employés, en dehors des congés spéciaux et du travail à temps partiel: notamment l'horaire mobile, qui prévoit des plages fixes pendant lesquels l'employé doit se trouver physiquement au bureau et des plages dites "mobiles" qu'il peut moduler en fonction de ses besoins.

Cette disposition est ouverte à tous, résidents ou non, et tous statuts confondus (fonctionnaires, employés communaux, salariés). 

Comment préserver la cohésion d'une équipe quand tout le monde n'est pas logé à la même enseigne?
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Deuxième obstacle: la culture d'entreprise

C'est le deuxième grand frein à la flexibilisation du travail. "On a encore affaire à des managers qui croient au présentéisme", déplore Sabina Guerrero. "Ils ne sont rassurés que s'ils voient les employés derrière leur ordinateur le matin à 9 heures. Ils pensent souvent être flexibles en leur permettant d'arriver à 9h30. Visiblement, ce sont des gens qui ne prennent pas la route." 

Le problème ici est le sentiment de perte de contrôle. Un management "à l'ancienne" difficilement conciliable avec la vision flexible du temps de travail. "C'est pourquoi la décision doit venir d'en haut", ajoute Sabina Guerrero, pas pour des raisons économiques, mais bien pour coller à l'évolution du monde du travail." 

Difficile de remettre les cadres au travail

"Le travail de manager est remis au centre dans le concept de flexibilité, et de vraies responsabilités en lien avec la stratégie de l'entreprise lui sont attribuées. On est trop habitué à voir le manager comme un contrôleur! Les méthodes d'évaluation sont un bon exemple: elles se basent sur la présence des employés et sur ce que voit le manager, au lieu de juger leurs résultats et leur façon de mener à bien les projets.  Mais remettre les cadres au travail demande du temps et du budget: c'est aussi un frein concret à l'implémentation de la flexibilité."

Les nouvelles générations privilégient clairement leur qualité de vie

"Dans le cas du Luxembourg, jusqu'à maintenant, le marché du travail est très dynamique: les employeurs n'ont pas besoin de se poser ces questions pour attirer et retenir les talents. Mais c'est en train de changer: les nouvelles générations privilégient clairement leur qualité de vie. Il devient urgent de s'adapter pour les entreprises."

La tentation de la "fausse" flexibilité

Les entreprises de culture américaine n'ont aucun problème à mettre en place la flexibilité du temps de travail: cela fait partie de leur culture. Mais au sein des entreprises luxembourgeoises, "on a du mal à en parler", constate l'experte. Rares sont celles à avoir introduit une véritable flexibilité du travail.

"Une personne passe à mi-temps, mais on n'embauche pas pour compenser son absence, donc sa charge de travail reste. On attend la dernière minute pour remplacer quelqu'un, ce qui déstabilise les équipes. On permet aux jeunes parents de prendre un congé mais une fois de retour au travail, ils ne retrouvent pas leur emploi dans les mêmes conditions."

S'organiser au mieux entre le travail et la vie familiale: l'un des avantages du travail flexible
S'organiser au mieux entre le travail et la vie familiale: l'un des avantages du travail flexible
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Il y aurait actuellement 7% de télétravailleurs au Luxembourg, "ce qui est un bon chiffre" pour Sabina Guerrero, cependant elle se demande quelle est la part de "fausse" flexibilité là-dedans.

Tout ceci explique que les seules entreprises à proposer un réel fonctionnement flexible au Luxembourg sont celles qui peinent à recruter: les secteurs de l'IT, des télécommunications, du spatial ou de la high-tech, n'ont pas d'autres choix que de mettre en valeur cet avantage pour séduire la nouvelle génération.

Troisième obstacle: la peur de l'inconnu

Tout ce qui est nouveau fait peur, c'est bien connu. La gestion du temps de travail n'y coupe pas. Or, quand on parle de flexibilité, il s'agit d'une refonte totale de l'entreprise et de son fonctionnement sinon c'est peine perdue: "on aura instauré un système différent, mais le manager continuera de regarder sa montre..."

Pour une grande entreprise, c'est six mois à un an de préparation

Passer au travail flexible demande une préparation scrupuleuse, tant au niveau technique (protection des données sensibles, équipement des employés, cadre juridique, discussions avec les syndicats, locaux adaptés) qu'au niveau du personnel (préparer les équipes à ne pas ressentir de frustration quand l'un ou l'autre collègue n'est pas présent au bureau). 

Plus de temps pour soi, une manière de se ressourcer et pour l'entreprise, la garantie du bien-être de l'employé
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"Cette peur n'est pas légitime: si le basculement vers la flexibilité est correctement anticipé, cela ne pose pas de problème. Pour une grande entreprise, il faut compter entre 6 mois et un an de préparation."

Sans quoi, on risque de se retrouver à devoir faire marche arrière: ce fut le cas pour la firme Yahoo! qui avait décidé de mettre en place du télétravail pour réduire ses coûts et qui a dû rapidement abandonner, ou encore cette grande banque de la place financière luxembourgeoise qui a dû faire intervenir des consultants a posteriori pour rattraper ce qui n'avait pas été préparé.

L'Etat montre l'exemple

Tout doucement, le Luxembourg avance. Et l'employeur précurseur dans ce domaine, c'est l'Etat. La sécurité de l'emploi et le fait que les mesures de flexibilité concernent tout le monde facilite évidemment les choses.

"Nous avons lancé un projet-pilote en septembre 2017 afin de tester la faisabilité et l'efficacité du télétravail", explique Pierre Hobscheit, secrétaire du ministre de la Fonction publique. "Actuellement, 98 agents-pilotes sont concernés et des bilans hebdomadaires sont effectués. Nous souhaitons améliorer le bien-être des collaborateurs, leurs performances, mais aussi l'ambiance dans les équipes."

On veut créer une nouvelle approche work-life balance

Au sein de la fonction publique, le télétravail ne constitue qu'une composante dans la réflexion globale sur la souplesse du temps de travail. "Il y a le projet de loi sur le compte épargne-temps, le service à temps partiel et l'horaire mobile. Toutes ces initiatives visent à créer une nouvelle approche work-life balance car nous voulons rester un employeur de choix."

Enfant malade: les parents apprécient de pouvoir faire face aux imprévus sans stress
Enfant malade: les parents apprécient de pouvoir faire face aux imprévus sans stress
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Le compte épargne-temps fonctionne comme une réserve d'heures accumulées par l'agent (congés non pris au-delà de 25 jours, solde excédentaire de l'horaire de travail mobile ou du congé de compensation) et dont il peut disposer du crédit comme il le souhaite. 

De plus, suite à l'accord salarial signé en 2016, le congé pour travail à mi-temps et le service à temps partiel actuels sont remplacés par un système de paliers correspondant à 40%, 50%, 60%, 70%, 75%, 80% ou 90% d'un temps-plein, pour coller au plus près aux besoins spécifiques de chacun. 

Les femmes sont les plus affectées

Une enquête de la Chambre des salariés montre que seuls 26% des travailleurs peuvent moduler leurs horaires de travail, et qu'un sur deux compte changer d'emploi dans les deux ans à cause de ce manque de flexibilité.

"Ce sont des jeunes, des pères, des célibataires, des seniors: tout le monde réclame plus de souplesse dans la façon de gérer son temps de travail, mais les plus affectées, ce sont les femmes", constate l'experte de The Job Tailors

  Le manque de femmes aux postes à responsabilités est l'illustration du manque de flexibilité"  

"Au Luxembourg, on peut vivre avec un seul salaire. Le manque de flexibilité pousse donc un grand nombre de femmes à abandonner leur travail pour compenser, et ainsi se rendre disponible. Elles nous disent qu'à l'occasion, elles surfent sur l'un ou l'autre portail de recrutement en ligne pour voir si, par hasard, il n'y aurait pas un contrat à mi-temps disponible pour elles..." 

Autre conséquence directe: le manque de femmes aux postes à responsabilités. "C'est l'illustration du manque de flexibilité. Malheureusement, les femmes sont nombreuses à démissionner après leur congé parental, faute d'avoir pu trouver une solution qui leur permette de concilier vie professionnelle et nouvelle vie familiale."

Le changement n'est pas pour maintenant

On l'aura compris, la généralisation du temps de travail flexible n'est pas encore pour demain au Luxembourg, la faute à un manque d'anticipation de la part d'entreprises qui n'ont pas besoin de se donner cette peine et aux complications juridiques potentielles liées l'emploi massif de frontaliers.

La flexibilité reste donc aujourd'hui le privilège de quelques-uns. 


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