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Enquête: «Il faut revaloriser le métier d'infirmier au Luxembourg»
Luxembourg 5 min. 26.06.2018 Cet article est archivé

Enquête: «Il faut revaloriser le métier d'infirmier au Luxembourg»

Enquête: «Il faut revaloriser le métier d'infirmier au Luxembourg»

Photo: Anouk Antony
Luxembourg 5 min. 26.06.2018 Cet article est archivé

Enquête: «Il faut revaloriser le métier d'infirmier au Luxembourg»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Le nombre de patients dans les hôpitaux ne cesse de croître au Luxembourg. Le personnel infirmier en revanche, reste inchangé et n'évolue pas face à cette demande. Un phénomène qui prend de l'ampleur chaque année. Comment l'expliquer?

Ce n'est pas nouveau: la pénurie d'infirmiers touche actuellement de nombreux pays en Europe. Du côté du Luxembourg, c'est également le cas mais c'est davantage la formation qui est au cœur du problème selon les principaux acteurs du milieu.

En effet, si la moyenne des inscrits au lycée technique pour profession de santé de la Ville augmente un peu plus chaque année, ce n'est, en revanche, pas le cas des diplômés. Par exemple, sur 250 inscrits, seulement 50 finissent complètement le cursus de quatre ans.

«Il faut un parcours en trois ans, post-bac»

Pour bien comprendre où le bât blesse, il faut noter que cette formation s'effectue sur deux années avant le baccalauréat, puis, après l'obtention du bac, se poursuit encore en BTS sur deux ans. Une absurdité pour Roland Muller, coordinateur du brevet d'infirmier au lycée de Luxembourg.

"Il faut proposer une formation en trois ans, après l'obtention du bac, comme partout en Europe. Beaucoup d'inscrits viennent par défaut et une fois le bac en poche, changent totalement d'orientation", constate-t-il.

A droite, en vert, le parcours actuel pour devenir infirmier: deux ans avant le bac et encore deux autres années en BTS en post-bac. Un vrai casse-tête pour le lycée.
A droite, en vert, le parcours actuel pour devenir infirmier: deux ans avant le bac et encore deux autres années en BTS en post-bac. Un vrai casse-tête pour le lycée.
LTPS

Pour ce professeur, il y a un gros problème de sélection après la 3ème. "Beaucoup d'étudiants sont drainés dans le cursus infirmier parce qu'ils sont moins doués en langue ou en maths et qu'on leur dit "va dans le social, c'est bien". Mais c'est une filière complexe, très technique, qui demande une réelle motivation. Il ne suffit pas de vouloir aider les personnes. Donc beaucoup abandonnent une fois le bac en poche".

Un diplôme post-bac pourrait arranger cette situation selon Roland Muller. C'est même la seule solution envisageable pour répondre aux problèmes infirmiers du pays, de son point de vue.

Les politiques "pas assez impliqués"

Mais les politiques refusent de s'impliquer dans cette bataille. «Les ministres se renvoient la balle depuis 20 ans. Nous essayons de faire valoir notre cause mais aucun politique n'y connaît vraiment quelque chose... On garde espoir mais c'est compliqué», explique le professeur du LTPS.

Même constat du côté de l'ANIL, l'Association Nationale des Infirmiers du Luxembourg, comme nous l'explique Anne-Marie Hanff, secrétaire générale: «Il y a un réel manque d'implication des politiques qui dictent "d'en haut" sans avoir été réellement confronté au terrain. Le dialogue est difficile, personne ne prend la responsabilité, trop de ministères sont impliqués».

Pour l'association, c'est sûr, il y a un "réel manque d'intérêt pour la situation"; "le Luxembourg est un pays riche oui, mais il n'existe aucune réelle politique de soins. On élabore des plans Rifkin qui ne prennent même pas en compte notre situation", s'insurge Anne-Marie Hanff.

«On véhicule une image erronée de l'infirmière au Luxembourg»

L'infirmière est la première personne de contact d'un patient à l'hôpital. Elle crée et gère le dossier du patient et tient des consultations régulières avec les médecins. Elle assure tous les soins médicaux de base nécessaires conformément à la réglementation médicale et établit un programme individuel pour chaque patient. En particulier dans les services infirmiers mobiles, l'infirmière aide les personnes qui ont besoin de soins à faire face à leur vie quotidienne. Les tâches sont très différentes, en fonction de l'âge et de l'éventuelle maladie du patient.

Mais souvent, toutes ces données ne sont pas comprises ou connues du grand public. «On continue de véhiculer une image erronée de l'infirmière au Luxembourg», soupire Roland Muller. Gentille, sociale, qui tient la main des pauvres patients, qui "ne fait rien".. "C'est triste", souligne le professeur.

Là encore, il est rejoint sur ce point par l'ANIL, qui dresse le même constat. «On oublie trop souvent les compétences des infirmiers. Ce ne sont pas seulement des gentilles personnes qui nettoient, habillent et nourrissent les malades, cela va plus loin que ça», détaille Anne-Marie Hanff.

66% du personnel infirmier est étranger

Si le Luxembourg fait également face à une pénurie du personnel infirmier, c'est aussi par manque d'enseignants qualifiés prêts à offrir des formations adéquates aux étudiants du LTPS, selon l'ANIL. «Il n'y a aucune place pour du personnel diplômé ici au Luxembourg. On ne trouve pas assez de professionnels, d'intervenants externes», explique Anne-Marie Hanff.

Une pénurie de personnel enseignant qui s'explique aussi par la faible rémunération de ces intervenants, souligne Roland Muller. «Ils perdent en moyenne 2/3 de leur rémunération. Ce n'est pas du tout attractif», se désole-t-il.

Autre constat édifiant de la situation infirmière du Grand-Duché: les langues et le nombre de personnel étranger au sein des structures. «Aujourd'hui, 66% du personnel infirmier est étranger. Nous avons des médecins qui parlent allemand, des infirmières françaises et tout ce monde doit réussir à communiquer pour travailler, c'est compliqué».

Le Luxembourg reste ainsi toujours en attente de personnel infirmier parlant luxembourgeois. Mais jusqu'ici, ce sont surtout des diplômés de la région Grand-Est qui viennent grossir les rangs.

Face à un métier très peu attractif, où les heures supplémentaires s'accumulent et où les "conditions normales" ne sont pas respectées, il semble plus que jamais compliqué pour le Luxembourg de faire face à la demande grandissante de soins.

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