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Emploi: comment appréhender l'avènement de l'intelligence artificielle?
Luxembourg 6 min. 19.10.2018

Emploi: comment appréhender l'avènement de l'intelligence artificielle?

Emploi: comment appréhender l'avènement de l'intelligence artificielle?

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Luxembourg 6 min. 19.10.2018

Emploi: comment appréhender l'avènement de l'intelligence artificielle?

En 2018, à l'aube d'une ère où l'intelligence artificielle jouera un rôle croissant, certains métiers commencent à disparaître. Comment appréhender ces grandes transformations, et que faire de ceux que la course de la technologie laissera derrière elle?

Par Jean Vayssières

«Nous n'avons pas encore pris la mesure de la révolution en cours» annonce, théâtral comme à son habitude, le grand ponte de l'intelligence artificielle Laurent Alexandre, fondateur du site Doctissimo et spécialiste des Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l'Information et sciences Cognitives (NBIC).


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Énarque, chirurgien, entrepreneur, conférencier, écrivain pas «focussé», Laurent Alexandre est une sommité de l’intelligence artificielle. Il sera à Luxembourg en octobre pour une conférence sur l’IA: il a accepté de répondre à nos questions sur le rôle de l’Europe et du Luxembourg dans cette guerre technologique.

Selon cet ex-chirurgien urologue, qui publie également dans la presse et en librairies, notre civilisation est récemment entrée dans l'ère du troisième capitalisme, celle du big data et des neurosciences, qui fait suite aux marchands de Venise et aux usines de la révolution industrielle.

Une ère orbitant autour d'un enjeu majeur: celui de l'intelligence artificielle (IA).

Au Grand-Duché, la voiture connectée au service de la mobilité

Qu'en est-il de ces applications pratiques au quotidien? Le Dr. Alexandre croit en la voiture autonome à l'horizon 2030/2040. «La voiture va devenir un espace de loisirs et d'activités» assène-t-il, «et son autonomie va modifier la structure de nos villes».

Il donne pour exemple une utilisation concernant directement le Luxembourg, qui se démène depuis longtemps dans ses soucis de mobilité frontalière. «Elle permettra aussi de réduire les embouteillages car elle gérera le trafic elle-même, en étant capable de visualiser les dizaines de véhicules qui se trouvent devant elle». Selon lui, la médecine risque également de subir de grandes évolutions. «L'intelligence artificielle, capable d'analyser rapidement des teraoctets de données contrairement au cerveau d'un médecin, permettra de personnaliser les traitements en fonction du patrimoine génétique des patients».

Une IA n'est rien d'autre qu'un «système informatique qui imite le cerveau humain. Elle accomplit certains tâches techniques spécifiques mieux que l'homme, mais est incapable d'avoir une conscience de soi et d'accomplir des tâches multidisciplinaires».

Le 21 août 2018, une étude de l'institut français Sapiens, think-tank cofondé par le Dr. Alexandre, listait les cinq métiers les plus susceptibles d'être concurrencés par l'intelligence artificielle à l'avenir : les employés de banque, assurances et comptabilité, les secrétaires bureautiques et de direction, les caissiers et employés de libre-service et les manutentionnaires.

Les Ressources humaines face à la révolution numérique

«On connaît les secteurs dans lesquels l'IA est meilleure que nous ainsi que ceux où elle est moins bonne», poursuit Laurent Alexandre. «Cette différence dessine notre avenir». Pour lui, l'IA faible -qui accomplit machinalement des tâches spécifiques- est révolutionnaire et sera un grand enjeu de notre avenir. L'IA dite «forte» quant à elle, capable d'une réflexion comparable à celles des humains et dotée de conscience, n'est absolument pas envisageable à court ou moyen terme.

Que deviendront alors les gens qui, face à une IA capable de réaliser leur métier plus efficacement et à moindre coût, se retrouveront sur le carreau ? Pour le Dr. Alexandre, cette bataille se jouera au cœur des entreprises et sera celle des Directeurs des Ressources Humaines (DRH).

Sa conclusion saura définir notre futur et, dans le meilleur des cas, nous épargnera un avenir constitué de «dieux et d'inutiles», comme le décrit l'historien israélien Yuval Noah Harari dans son ouvrage Homo Deus : une brève histoire de l'avenir, publié en 2015.

«On ne pourra jamais remplacer la relation clients ou les commerciaux»

Martina Meinhold est directrice d'une entreprise d'assistance à la mobilité internationale au Luxembourg. Elle admet que «nous nous trouvons au sein d'un virage technologique extrêmement important» et constate, chaque jour, l'évolution de la demande des clients.

«Il y a 20 ans, tout était humain, nous n'utilisions pas d'outils informatiques. Aujourd'hui les grands groupes demandent systématiquement des compétences en informatique, notamment en sécurité.

Des relations se tissent entre les services informatiques et ceux des ressources humaines».

Pour cette cheffe d'entreprise, «certains métiers risquent d'être remplacés, dans la comptabilité ou l'administration par exemple. Ces personnes accompliront alors d'autres rôles et tâches» prédit-elle, rejoignant l'avis de Laurent Alexandre selon lequel seuls les postes invisibles seront remplacés. «On ne pourra jamais remplacer la relation clients ou les commerciaux».

«Ce grand tournant, on est déjà dedans» acquiesce Anne Jacquemart, présidente du POG, communauté RH au Luxembourg consacrant «son énergie et ses compétences» aux métiers de la gestion des Ressources Humaines. «Il va falloir anticiper les changements car l'intelligence artificielle va se développer. Si on ne réagit pas, les choses pourraient mal se passer pour nous. Des métiers ont déjà disparu pour laisser la place à d'autres».

La formation professionnelle au secours de l'humain?

Pour éviter le scénario des «dieux et des inutiles», laissant dans le sillon de l'intelligence artificielle ceux qui n'auront pas su suivre le mouvement, certains croient en la formation professionnelle. «Il faudra identifier ces postes et les rendre mobiles dans l'entreprise avec des plans de formation», affirme Anne Jacquemart. «Si un job disparaît, on doit être prêts pour en occuper un autre : cela passe par la formation et par les gens eux-mêmes.».

Pour Martina Meinhold, cet avenir exige «de plus en plus de formations et de faire travailler les services entre eux : informatique et comptabilité avec les ressources humaines, par exemple». Cela impliquerait des modifications au sein de la hiérarchie : «Il ne s'agit plus de réfléchir en termes de services mais en termes de projets, autour desquels tout le monde travaille».

«On va vers une crise politique»

Laurent Alexandre est moins optimiste concernant les plans de formation. «Il faut renoncer aux slogans infantiles, comme “soyons tous codeurs !” ou “la formation va régler tous les problèmes !”», clame-t-il. «On va vers une crise politique. Face à l'IA, les gens moins intelligents sont mal partis. Il faut faire de la recherche pour développer des méthodes de pédagogie, permettre aux gens moins intelligents de devenir plus doués».

Selon lui, les politiciens européens n'ont pas su anticiper ce tournant technologique et évoluent désormais au sein d'une Europe «castrée», coincée entre le bloc américain des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) et le géant chinois des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).

L'ex-chirurgien perçoit le RGPD -le Règlement Général sur la Protection des Données, mis en place le 25 mai 2018- comme un frein immense pour le développement de l'intelligence artificielle en Europe. «Je ne dis pas qu’il ne faut pas réguler les DATA, je dis juste que ce n’est pas le sujet» déclarait-il début septembre dans un entretien pour le Wort FR. «On est obsédés par la protection alors qu’on devrait s’occuper de production».

«Il faut investir dans une ingénierie politique et éducative pour réorganiser l'économie», martèle-t-il, avant d'envisager cyniquement une autre solution. «Ou alors, on instaure le revenu universel et une partie de la population cesse de travailler». Alors, pour le Dr. Alexandre, qui cite Yuval Noah Harari, certains deviendront des dieux, d'autres des inutiles.

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