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Élections, pièges abscons?
Luxembourg 1 8 min. 14.06.2022
Politique

Élections, pièges abscons?

Les abstentionnistes ont une nouvelle fois brillé par leur absence.
Politique

Élections, pièges abscons?

Les abstentionnistes ont une nouvelle fois brillé par leur absence.
Photo: AFP
Luxembourg 1 8 min. 14.06.2022
Politique

Élections, pièges abscons?

Charles MICHEL
Charles MICHEL
À l'issue du 1er tour des élections législatives en France, le taux d'abstention (52,49%) s'est retrouvé de nouveau au cœur des débats. Si le vote obligatoire apparaît comme une évidence, réglerait-il pour autant le problème ?

«Le grand vainqueur, c'est l'abstention...» À chaque messe cathodique post-électorale française, cette antienne s'invite sur les plateaux et plombe l'ambiance. 

Dimanche, au soir du 1er tour des élections législatives françaises, chacun y est allé de son laïus. Visage fermé et ton grave, chacun rend hommage à ceux qui ont préféré bronzer en terrasse, ou flemmarder sur leur canapé, plutôt que de se rendre à leur bureau de vote. 

À tous ces oublieux de la République, le politique jure vouloir «tirer les leçons» d'un message qu'ils n'ont, in fine, guère exprimé. Alors, rien que pour s'épargner ce genre de baliverne, ne faudrait-il pas, comme c'est le cas au Luxembourg, rendre le vote obligatoire ? Mais si l'abstention s'en verrait réduite, la conscience politique serait-elle accrue ? Pas sûr. 


TOPSHOT - France's President Emmanuel Macron leaves the polling booth to casts his vote in French parliamentary elections at a polling station in Le Touquet, northern France on June 12, 2022. (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)
Législatives: une abstention record au premier tour
L'abstention doit atteindre dimanche un nouveau record pour un premier tour d'élections législatives, entre 52,5% et 53% selon les estimations de cinq instituts de sondage, plus d'un point de plus que le précédent record de 2017 (51,3%).

Enseignant chercheur à l'Université de Luxembourg, Raphaël Kies brise d'emblée le mythe: «En théorie, dit-il, le vote est obligatoire, mais je ne connais personne qui ait été verbalisé parce qu'il ne s'est pas rendu aux urnes...» Mais alors, comment expliquer que lors des élections législatives luxembourgeoises de 2018, le taux de participation était de 89,61%? «Le simple fait que, légalement, le vote est obligatoire, suffit à pousser les gens à se déplacer.» Et ce, alors que les sanctions prévues par la loi - de 100 à 200 euros au premier manquement et de 500 à 1.000 euros en cas de récidive dans les cinq ans - ne sont jamais appliquées. 

Nombreux sont les votants qui font leur choix au dernier moment. C'est-à-dire dans l'isoloir

Raphaël Kies (enseignant chercheur à l'Université de Luxembourg)

Suffirait-il à la France de décréter officiellement le vote comme un devoir et non pas un simple droit pour régler le problème de l'abstention ? «Cela peut inciter une partie des citoyens à s'intéresser de plus près aux partis, aux programmes, etc. Mais cela ne concerne généralement qu'une petite marge. Le risque en le rendant obligatoire, c'est de se retrouver avec un vote encore plus désinformé que ce qu'il n'est aujourd'hui...» 

Une trop forte abstention constituerait un danger pour la bonne santé de la démocratie, mais qu'en serait-il d'un suffrage où une part non négligeable des voix exprimées refléterait un désintérêt manifeste pour le sujet et, par ricochet, une méconnaissance de celui-ci? Ce qui n'est d'ailleurs pas l'apanage des abstinents. «De manière générale, nombreux sont les votants qui font leur choix au dernier moment, souligne Raphaël Kies. C'est-à-dire dans l'isoloir...»

ELYSE et Smartwielen, ces applis qui vous aiguillent 

Cette incertitude n'est pas une spécificité française. Au Grand-Duché, le citoyen ne serait, dans son ensemble, pas forcément beaucoup plus éclairé. Comme partout ailleurs, sa conscience politique relèverait d'une forme d'atavisme. «C'est bien pour cette raison, d'ailleurs, que l'Université de Luxembourg avait lancé le programme Smartwielen, un système d'aide au vote. Comment ça marche ? C'est assez simple : vous devez répondre à un questionnaire et, en fonction de vos réponses, on vous dit de quel parti vous êtes le plus proche.»

Lors de la dernière présidentielle, les Français indécis avaient également la possibilité de s'en remettre à l'application mobile ELYZE. Mise sur le marché le 27 janvier 2022, elle a été téléchargée plus de deux millions de fois. Un pari gagnant pour ses créateurs qui avaient donc vu juste : toute une frange de l'électorat était bel et bien perdue dans les méandres des partis et de leur programme oscillant entre boniments et propagande. 

On est envahi d'informations et cela génère un ras-le-bol et une méfiance généralisée par rapport à l'offre politique.

Raphaël Kies (enseignant chercheur à l'Université de Luxembourg)

Persuadés qu'il était le moyen le plus sûr et le plus simple de les conforter dans leurs choix, certains se sont risqués à ce questionnaire sans se douter un instant du risque encouru. Vincent* en est l'illustre exemple. Ce quadragénaire s'est toujours dit être «de gauche». Pour preuve, à ses yeux, le 21 avril n'est pas uniquement le 111e jour de l'année du calendrier grégorien. Non, chez lui, il n'y en a qu'un, celui de 2002. Ce jour-là, il vit Jean-Marie Le Pen atteindre le 2e tour de la présidentielle. «Ça a été un drame, un vrai traumatisme !, martèle-t-il encore. Mais quand j'ai fait le test sur ELYZE, l'appli m'a dit que les trois candidats dont j'étais le plus proche sont, dans l'ordre: 1. Jean Lassalle, 2. Anne Hidalgo et 3. Emmanuel Macron...» Deuxième traumatisme. 

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À une époque où l'information n'a jamais autant circulé, la création d'applications telles qu'ELYZE ou Smartwielen interpelle. «C'est une manière d'aider les électeurs à s'y retrouver de manière assez ludique, fait remarquer Raphaël Kies. On est envahi d'informations et cela génère un ras-le-bol et une méfiance généralisée par rapport à l'offre politique. Là, on touche à la question même du système représentatif électoral et ça, c'est encore une autre question... Mais, une chose est sûre : si on veut augmenter le nombre de votants, il faut mettre des systèmes ou des processus permettant aux citoyens de mieux s'informer avant de voter.» 

Cette sensation de vertige qu'ont éprouvée bien des électeurs le week-end dernier lors du 1er tour des législatives en France ne s'explique-t-elle pas également par la multiplicité de l'offre ? Ainsi, sur l'ensemble de ses 9 circonscriptions, la Moselle comptait quelque 95 candidats. La 1ʳᵉ et la 3ᵉ se partageaient la palme de la plus convoitée avec pas moins de 14 postulants. Notons que dans la dernière, on dénombrait pas moins de trois représentants classés «Divers extrême gauche». Le tout pour, au final, obtenir 393 voix (sur 33.699  suffrages exprimés) soit moins que le nombre de votes blancs (449). 

Si on oblige les gens à aller voter, certains le feront avec leur ''ventre", donc pas de manière rationnelle et ça, c'est un danger.

Raphaël Kies (enseignant chercheur à l'Université de Luxembourg)

Si le vote blanc est comptabilisé, il n'est pour l'heure pas décompté. Serait-ce le cas avec un vote obligatoire? «Si on oblige des gens à aller voter, certains le feront avec leur ''ventre'', donc pas de manière rationnelle et ça, c'est un danger. Si on a un certain taux de vote blanc, cela pourrait entraîner l'annulation de l'élection. Pourquoi pas ? Ça peut être un vote intéressant qui, au fond, exprime un certain mécontentement...»

Pour Raphaël Kies, les candidatures parfois fantaisistes ne menacent pas forcément le débat démocratique. À ses yeux, la scène politique est en voie de tripolarisation. «La droite n'a pas fait ce pas de s'unir sur une ligne tendant vers l'extrême droite», constate l'enseignant chercheur. «En fin de compte, les élections tournent désormais en un match entre l'extrême gauche, le mouvement de Macron et, dans une moindre mesure, le Rassemblement national


France's leftist La France Insoumise (LFI) party leader, Member of Parliament and leader of left-wing coalition Nupes (Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale - New Ecologic and Social People's Union) Jean-Luc Melenchon (C), flanked by French Communist Party (PCF) spokesperson and Paris Deputy-Mayor for housing Ian Brossat (2ndL) and Nupes candidate and Europe Ecologie Les Verts (EELV) party general secretary Julien Bayou (R), delivers a speech during the election evening at the Nupes headquarters, following the first round of France's parliamentary elections in Paris, on June 12, 2022. - The united left (25% to 26.2%) and President Macron's camp (25% to 25.8%) came neck and neck in the first round of legislative elections on June 12, 2022, against a backdrop of record abstention (52.1% to 52.8%), opening up the game for the second round in a week. (Photo by STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)
La Nupes réalise une percée et défie les macronistes
La coalition de gauche menée par Jean-Luc Mélenchon a réalisé une percée spectaculaire dimanche aux élections législatives, lui permettant d'être au même niveau que le camp macroniste et d'espérer priver Emmanuel Macron de majorité absolue.

«Il y a toujours plein de curiosités comme ça qui ne sont pas tellement rationnelles.» Mélenchon est-il vraiment d'extrême gauche ? «C'est une question de définition. C'est une gauche affirmée, pas une pseudo-gauche à la (François) Hollande qu'on ne distingue pas du centre droit ou du centre gauche. Et ce, sans être une gauche trotskiste-léniniste. Après, cela dépend toujours où l'on place le curseur. Ainsi, c'est vrai, Mélenchon est à l'extrême gauche du parti socialiste... Bref, tout est relatif (rires).» Et tout prête à confusion.

*Pour éviter toute moquerie, Vincent a préféré ne pas donner son nom. 

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